Chapitre 151
« Mais un démon de haut rang… »
« Ça va. »
Derix, malgré sa peur, se tenait devant moi et nos compagnons comme pour nous protéger.
La situation était bien différente de celle de notre première rencontre.
À l’époque, je lui avais parlé, tendu à l’idée qu’il puisse me tuer.
Mais à présent, j’étais devenu bien plus fort que Derix.
Comme Derix m’avait aidé et protégé tout ce temps, c’était désormais à mon tour de le protéger.
Je posai une main sur son épaule, puis m’avançai en fixant la Zone d’érosion.
Seuls quelques arbres pourrissants se dressaient çà et là ; aucune trace du démon.
« Pour l’instant, essayons de les neutraliser sans les tuer. »
Je m’adressai à mes compagnons.
Ils remuèrent les lèvres en guise de réponse, mais je ne les entendis pas.
J’étais de nouveau devenu sourd.
J’envisageai de me blesser encore une fois, mais décidai de tenir bon pour le moment.
Le démon de haut rang ne s’était même pas encore montré.
Il ne faisait que recourir à son pouvoir à distance ; je ne pouvais pas continuer à me blesser.
Bientôt, l’odorat et le toucher me firent défaut à leur tour.
Perdre le sens du toucher fut plus pénible encore que de ne plus entendre ni sentir les odeurs.
J’essayai de serrer la main qui agrippait la poignée de mon épée, mais ma paume ne ressentit rien.
À mesure que je ne sentais plus le sol sous mes pieds, mon équilibre se déroba, même si je restais immobile.
À cet instant, je vis plusieurs démons se ruer sur moi.
Étourdi, je brandis Maron, mais ma vue s’obscurcit bientôt à son tour.
Tout était silencieux.
Privé de mes sens, je ne percevais même plus ma propre existence dans ce monde.
Alors que j’allais me blesser…
Vroum !
Un rugissement assourdissant retentit.
Je fus surpris : je croyais avoir déjà perdu l’ouïe.
Puis mes sens commencèrent à revenir, petit à petit. Au-delà de ma vision trouble, un pilier de lumière me barrait la route.
En y regardant de plus près, je vis la « Lame Titan », manifestation de la Transformation quadruple d’Everchen, se déployer.
La puissance divine qui émanait des trois Lames Titan résistait au pouvoir du démon de haut rang et réveillait peu à peu nos sens.
Les Lames Titan repoussèrent les démons qui chargeaient.
Certains tentèrent de les contourner, tandis que d’autres cherchèrent à les briser.
Je parvins aussi à repérer lequel des démons était celui de haut rang.
C’était celui qui attaquait de front la Lame Titan avec son arme à chaîne.
Je me coupai.
Aussitôt, tous mes sens s’aiguisèrent.
Mes compagnons s’infligèrent eux aussi une blessure.
« Je vais m’occuper de celui qui a les chaînes. Occupez-vous de ceux qui tentent de nous contourner. »
— D’accord.
Tous aiguisèrent leur concentration et passèrent à l’attaque.
Le démon esquissa un sourire narquois et remua les lèvres, comme s’il s’apprêtait à recourir de nouveau à son pouvoir.
Je lançai [Peur] contre lui. Pendant un instant, je sentis son corps se raidir.
Je déployai les [Ailes d’Ainsitel] et m’élevai haut dans le ciel.
Aussi hautes que fussent les Lames Titan, elles n’atteignaient pas véritablement le ciel.
Je m’élançai, les ailes enflammées, puis fondis à toute vitesse comme un aigle sur sa proie.
Clang !
La chaîne du démon et la lame en demi-cercle qui la terminait s’entrechoquèrent avec Maron.
La lame en demi-cercle fut déviée, mais la chaîne s’enroula étroitement autour de Maron.
Un bras de fer s’engagea alors.
Crriiic…
J’essayai de faire pivoter Maron pour le dégager, mais la chaîne se resserra davantage.
Le démon de haut rang prit la parole avec un sourire répugnant.
« Dès qu’on est pris, c’est fini. Tout comme tu étais condamné à mourir depuis l’instant où je t’ai repéré. »
« … »
Je ne répondis pas et continuai à faire tourner la lame.
Dans le même temps, je fis couler [Flamme noire] le long de mon épée.
Les flammes blanches qui brûlaient sur mes ailes rencontrèrent les flammes noires de l’épée.
Une fois encore, elles ne se mêlèrent pas, mais s’embrasèrent comme si elles rivalisaient l’une avec l’autre.
Bientôt, les flammes se propagèrent à la chaîne.
Je tordis encore violemment mon épée.
Crac !
La chaîne se brisa.
Décontenancé, le démon recula et récita une incantation pour recourir à son pouvoir.
Ma vision s’obscurcit un instant, mais la puissance divine émanant des Lames Titan la rétablit peu après.
Elle restait trouble, mais cela suffisait.
J’utilisai [Ruée] pour réduire la distance.
Je tendis le pied vers la silhouette floue.
Le démon de haut rang reçut mon coup de pied en pleine poitrine.
Il lâcha un « Keuk ! » étranglé et roula sur le sol.
Il ne semblait pas particulièrement doué sur le plan physique.
Même de haut rang, il n’était pas de taille face à Zenburga.
« Je n’ai pas envie de voir une chaîne en ce moment. »
Je prononçai ces mots en pointant mon épée vers le cou du démon à terre.
« Tu vas te rendre sans faire d’histoires ? »
Mais le démon de haut rang n’accepta pas sa défaite.
Lorsque j’approchai mon épée de celui qui avait été frappé et gisait au sol, la distance qui me séparait de la Lame Titan s’accrut légèrement.
Le démon profita de cette ouverture pour faire agir de nouveau son pouvoir.
La vue, l’odorat, le goût, l’ouïe et le toucher me firent défaut d’un seul coup.
Mais, comme j’avais déjà vécu cela, je n’étais pas démuni.
J’avais combattu Carnot dans la Fosse de Chilgong avec les sens restreints.
En outre, la puissance divine n’émanait plus seulement des Lames Titan.
Elle se diffusait lentement depuis mon corps aussi, et même au cœur du pouvoir du démon, une faible perception revenait.
Le démon sourit et tira de sa ceinture une épée à chaîne.
Il semblait en porter plusieurs autres, en plus de celle qu’il avait déjà brisée.
Il saisit ses armes à deux mains et me les lança.
Les chaînes, même lorsqu’elles fendaient l’air comme des serpents, se déplaçaient de façon erratique, comme si elles étaient vivantes.
Les chaînes floues ne m’intimidèrent pas.
Je balayai l’espace de mon épée pour abattre la lame en forme de L, puis déployai aussitôt l’Épée liée.
Je pris appui sur mes orteils vacillants, mes sens n’étant pas encore pleinement rétablis.
Je dégainai alors le Tueur de dragons et le lançai sur le démon.
Fss !
La lame dentelée du Tueur de dragons s’enfonça dans l’épaule du démon, puis revint dans ma main.
J’utilisai simultanément [Ruée] et les [Ailes d’Ainsitel] pour fondre sur le démon de haut rang en plein vol.
Fss ! Fss !
Je lui plantai à plusieurs reprises mes dagues dans les bras.
Le sang du démon jaillit comme une fontaine.
Mais il ne cria pas et ne lâcha pas son épée.
« Je ferai en sorte que tu ne meures pas. »
Je plantai le Tueur de dragons en divers endroits du corps du démon de haut rang.
Enfin, je vis son regard s’éteindre peu à peu.
« … Tu n’avais pas dit de ne pas les tuer ? »
« Il n’est probablement pas mort. Dame Bea, vous avez neutralisé le vôtre aussi ? »
— Nous avons terminé depuis longtemps. Une fois encore, Polarin a été le plus lent.
« Pourtant, vous semblez assez blessée. »
Du sang coulait de la main de Bea.
Inquiet, je la regardai. Elle agita la main d’un air détaché.
« C’est une blessure que je me suis faite en me poignardant. L’ennemi n’était pas à ma hauteur. »
Son sourire m’arracha un petit rire.
Nous étions assez aguerris pour sourire même après avoir combattu un démon de haut rang et ses subordonnés.
Derix s’approcha de moi et inclina la tête.
« Vous avez bien travaillé. Je vais ligoter celui-ci. »
« Merci. »
Derix ligota solidement le démon avec les chaînes dont celui-ci s’était servi.
Puis il le déplaça à côté des autres démons neutralisés.
« Reposons-nous un moment, le temps qu’ils se réveillent. »
Nous attachâmes les démons, puis nous reposâmes. Nous mâchâmes le bœuf séché que nous avions emporté.
Pendant ce temps, les membres du Vestige montèrent la garde.
À voir avec quelle facilité nous avions neutralisé un démon de haut rang, leur loyauté semblait s’être encore renforcée.
« Sales traîtres. »
« Vous comptez devenir les chiens des humains, démons ? »
Tous les démons capturés n’étaient pas inconscients.
Sans raison, certains lançaient des injures aux membres du Vestige.
Je les observai en silence.
Je voulais voir comment réagiraient les membres du Vestige.
Derix s’avança vers eux.
« Si vous nous enviez tant, vous n’avez qu’à nous rejoindre. »
« Quoi ? Vous envier ? Comment pourrait-on envier des démons devenus les chiens des humains ? »
« Le Roi démon qui nous a créés est mort, de toute façon. Les nouveaux démons nous traitent comme des insectes. Si vous rejoignez notre cause, vous n’aurez plus à subir leur oppression. »
« Un traître qui se permet de l’ouvrir… »
Le démon, ligoté, tremblait et semblait prêt à se jeter sur Derix ; celui-ci, en revanche, restait calme.
Il avait dû traverser bien des situations semblables en fondant le Vestige.
À cet instant, le démon de haut rang, qui avait perdu connaissance, se réveilla.
« Ça suffit, Kun. »
« … Oui, compris. »
Le démon de haut rang me fixa et me demanda :
« Tu es Polarin Adjak ? »
« Oui. Tu sembles me connaître. »
« Impossible de ne pas te connaître. Tous les démons ont dû entendre le message à ton sujet. Alors, as-tu vraiment réussi à accomplir l’Adjak ? »
« Tu en as fait l’expérience, non ? »
Le démon de haut rang esquissa un sourire narquois.
Il n’avait pas l’attitude de quelqu’un qui était ligoté.
Il parla d’une voix calme.
« Nous n’avons pas l’intention de te servir. Tue-nous. »
« Tu ne préférerais pas te joindre à ma cause plutôt que mourir ? »
« Comment pourrais-je, en tant que démon, m’allier au descendant de celui qui a tué le Roi démon ? »
Le démon de haut rang m’avait fixé pour parler, mais un malaise gagna les membres du Vestige.
Comprenant que la situation prenait une tournure inquiétante, Derix intervint avec empressement.
« Nous devons les tuer. De toute façon, nous ne pourrons pas convaincre tous les démons. »
« Écoutons-le encore un peu avant de décider. »
Je dégainai Maron et demandai :
« Tu n’as pas tort. Malgré tout, je compte concentrer mes efforts sur l’élimination du nouveau Roi démon et de ses partisans, plutôt que sur les démons de l’ancienne génération. Refuseras-tu encore de me suivre ? »
« Tue-moi. Je suis venu ici pour mourir, de toute façon. Comme je n’ai pas obéi aux ordres, la mort sera la seule chose qui m’attendra si je rentre. »
« Des ordres ? Tu veux dire que quelqu’un peut te donner des ordres. »
Le démon de haut rang possédait un pouvoir plutôt problématique.
Même si sa force à lui n’était pas exceptionnelle, un tel pouvoir lui aurait permis de dominer des adversaires plus puissants que lui.
Je me demandais qui pouvait donner des ordres à un être pareil.
« Oui. Cette personne se demandait pourquoi tu étais venu jusqu’ici. Elle a donc ordonné aux démons de ne pas s’en prendre à toi. »
« … Voilà pourquoi il y avait si peu de démons dans les parages. »
« Malgré tout, des types comme moi ne manqueront pas. Puisque l’Adjak a disparu et que nous ne pouvons plus venger le Roi démon, beaucoup doivent vouloir tuer son descendant. »
J’acquiesçai.
Je comprenais la situation des démons.
Tout comme la famille Adjak restait fidèle à Adjak, un grand nombre de démons devaient rester loyaux au Roi démon défunt.
Je levai Maron.
« Si c’est ce que tu souhaites, je te tuerai. Mais avant cela, qui est cette personne dont tu parlais ? »
« Bitelleanus. Cette personne se trouve dans le Nord. Tu crois pouvoir t’en charger ? »
Bitelleanus.
Il semblait que la troisième classée de l’ancienne armée du Roi démon se trouvait dans le Nord.
La commandante de la légion des démons, maîtresse du château flottant et figure centrale d’innombrables démons, c’était Bitelleanus.
« Le seul démon de haut rang qu’Adjak n’avait pas réussi à tuer autrefois. »
Mais cela ne changerait rien.
« Je n’aurai pas le choix. »
À ma réponse laconique, le démon de haut rang esquissa un sourire narquois.
« Tue-moi. »
Je rabattis mon épée.