« Cristal de dragon. Certains d’entre vous en ont peut-être déjà entendu parler, d’autres l’entendent pour la première fois. Comme son nom l’indique, il s’agit de cristaux qui poussent dans le Nid du Haut Dragon, plus précisément dans la grotte de ponte, où l’accès est généralement interdit. »
Deshkin poursuivit son explication au sujet du Cristal de dragon.
Ce n’était pas un artefact fabriqué artificiellement, mais des cristaux qui poussaient sur les parois de la grotte où les dragons pondaient leurs œufs.
Tous les dragons retournaient au Nid du Haut Dragon quand venait le moment de pondre.
Ils entraient dans la grotte de ponte pour y déposer leurs œufs et les couver.
« Quand un dragonneau brise sa coquille, la puissance magique émise par cette petite vie jaillit et fait voler en éclats les cristaux qui poussent dans la grotte. Votre tâche consiste à les briser à l’aide de votre propre mana. »
Selon une légende, le nombre de cristaux brisés indiquait la puissance innée d’un dragon nouveau-né.
Cependant, seul un dragon de naissance pouvait en briser des centaines juste après l’éclosion.
Pour un humain, en briser ne serait-ce qu’un seul était déjà loin d’être facile.
En somme, cette épreuve visait à mesurer la quantité de mana des participants et leur capacité à le maîtriser.
Sentant peut-être la difficulté de l’épreuve, nombre de participants affichèrent une mine sombre.
« Ça a l’air faisable, pourtant. »
Mais j’avais confiance en moi.
Le Cœur de dragon qui battait en moi.
Ces derniers temps, il me rendait tout ce que j’avais enduré.
« Chaque salle contient cinquante cristaux. Une fois que vous serez tous devant vos portes, elles s’ouvriront en même temps et vous devrez injecter votre mana pour briser les cristaux. Si vous réussissez… »
Les règles étaient simples.
Briser un seul Cristal de dragon rapportait vingt points.
Le premier à en briser un recevait trois points supplémentaires.
Ensuite, les participants étaient classés les uns par rapport aux autres.
Celui qui en brisait le plus sur les cinquante recevait cinq points.
Les participants classés de la deuxième à la cinquième place en gagnaient trois.
Ceux classés de la sixième à la neuvième place recevaient un point supplémentaire.
« Vous avez trois heures. Si vous ne parvenez pas à briser un cristal dans ce délai, vous serez éliminés. »
Dès que Deshkin eut terminé, tout le monde se figea.
Personne ne souffla mot ; les visages pâlirent.
Mais je rassemblai Siriel, Kiyot et les autres de notre cortège, puis leur chuchotai :
« Même si vous êtes sûrs d’avoir assez de mana, ne le déversez pas n’importe comment. Essayez plutôt de le faire sortir en un long filet, comme une ligne. »
« … Comme un clou ? »
« Oh ! Pas mal ! Long et pointu, comme un clou ! »
C’était le même principe que pour faire éclater un ballon : il était plus facile de le percer avec un clou que de le fracasser avec un marteau.
Enfin, si l’on disposait d’une quantité écrasante de mana, cela ne posait pas de problème.
Tandis que je livrais rapidement cette astuce à mes alliés, Deshkin reprit la parole.
En tant que vainqueur de l’épreuve précédente, il comprenait bien ce que nous ressentions.
« Je vais vous faire une démonstration. Regardez bien ce que je fais. »
« Oui ! »
« Comme les cristaux ne sont pas artificiels, leur taille varie. Les portes sont attribuées au hasard ; en choisir une bonne relève donc aussi de la chance. »
Deshkin posa sur l’estrade un Cristal de dragon de la taille d’une pomme.
Il portait lui aussi l’armure des Chevaliers du Dragon Blanc.
Sur sa cuirasse était brodé l’emblème de la famille Adjak : un dragon crachant du feu.
À côté, une épée horizontale était gravée.
La marque de ceux qui avaient survécu à la première étape de la Gravure du cœur.
Comme de nombreux vainqueurs de la Cérémonie de la majorité étaient morts sans avoir résisté à la Gravure du cœur, Deshkin devait avoir des aptitudes remarquables.
La curiosité me gagna.
« À quel point le mana émis par quelqu’un qui a survécu à la première étape de la Gravure du cœur est-il pur ? »
Deshkin posa la main sur le cristal gros comme une pomme.
Puis il déclara :
« Je préfère vous prévenir tout de suite : la force physique ne suffira pas. »
Deshkin déploya toute sa force au bout des doigts.
Son bras trembla, mais le cristal ne bougea pas.
« En revanche, si vous y insufflez du mana comme ceci… »
Le cristal s’illumina comme une ampoule.
On voyait le mana qui bouillonnait à l’intérieur.
Au bout d’environ une minute…
Crac !
Le Cristal de dragon se brisa.
La lumière emprisonnée à l’intérieur jaillit un instant, et je sentis le mana rayonner tout autour.
« … Voilà comment on s’y prend. »
Des perles de sueur perlèrent sur le front de Deshkin ; il avait probablement dû se concentrer pour faire sortir son mana d’un coup.
Malgré l’épuisement qui se lisait sur son visage, la puissance de son mana était redoutable.
« Waouh, incroyable. »
« Ça lui a pris une minute, pas vrai ? »
« C’est donc comme ça qu’on gagne la Cérémonie de la majorité ? »
« Non ! Le senior — enfin, le superviseur — l’a fait après avoir reçu la Gravure du cœur. »
« Même comme ça, il faut quand même une certaine puissance pour briser un cristal… »
Tandis que les participants stupéfaits réagissaient, Deshkin prit un ton légèrement bourru.
« Vous avez eu la vie facile jusqu’ici. Alors, on commence ? »
* * *
« Prenez-en une chacun. Vous l’utiliserez pendant toute l’épreuve, alors faites attention. »
Deshkin distribua une montre à chaque participant.
[00 heure : 00 minute : 00 seconde]
Deshkin avait clairement dit que nous l’utiliserions « pendant toute l’épreuve ». Je pris cela comme un indice.
« Quelles que soient les prochaines épreuves, elles seront limitées dans le temps. »
Je m’appliquai à saisir le moindre indice.
« Vous avez trente minutes pour choisir la porte que vous voulez franchir. »
Dès que Deshkin eut terminé, tous les participants se dispersèrent d’un même mouvement.
Certains plissaient les yeux pour essayer d’évaluer la taille des cristaux à l’intérieur.
D’autres fixaient les portes avec attention, peut-être grâce à une Mélodie adaptée.
Certains émettaient du mana pour repérer un Cristal de dragon qui résonnerait avec le leur.
« Celle-là est à moi. Dégage ! »
« Si ça marche comme ça, tu n’avais qu’à rester ici. Pourquoi en choisir une autre et essayer de te l’approprier ? »
Les disputes autour des portes étaient monnaie courante.
Mais je restai serein.
Comme je l’avais dit, j’avais confiance en moi.
J’avais également conseillé à mes alliés de circonstance de ne pas gaspiller leur énergie.
« Laissez la taille des cristaux à l’intérieur au hasard et entraînez-vous à faire sortir votre mana en un long filet. »
« D’accord ! »
Tout le monde s’assit par terre et s’exerça à manipuler son mana.
« Le temps est écoulé ! »
La voix tonitruante de Deshkin retentit.
Ceux qui avaient choisi une porte se placèrent devant.
Les autres s’approchèrent des portes restantes.
« Entrez. »
Sur l’ordre de Deshkin, les portes s’ouvrirent automatiquement.
J’entrai dans ma salle avec assurance.
« Non, là, c’est un peu trop. »
Cinquante cristaux gros comme des pastèques m’entouraient, comme dans une grotte.
Bip !
- Tout le monde, posez les mains sur les cristaux.
Dès que je touchai un cristal, une sensation de froid se répandit de mes doigts dans tout mon corps.
- Nous surveillons chaque salle depuis le bureau du superviseur, mais ne vous épuisez pas jusqu’à manquer de mana. Commencez !
Mon Cœur de dragon s’agitait déjà violemment.
Je déversai mon mana de toutes mes forces.
* * *
[Premier à briser un cristal : Polarin Adjak]
[Temps écoulé : 4 secondes]
[Cristaux brisés : 1]
Un cri retentit dans le bureau du superviseur.
« Quatre secondes ?! »
« Ça peut se comprendre ? Hé, tu n’as pas vérifié ? »
« Je n’ai pas eu le temps de vérifier… Aïe ! »
Le superviseur tordit l’articulation du greffier de l’épreuve.
Même un superviseur ne pouvait pas briser un cristal en quatre secondes.
Tibou se posait des questions similaires.
« Combien de temps me faudrait-il ? Même en ayant préparé mon mana à l’avance, plus de dix secondes. »
Heureusement, aucun autre cristal ne posa de problème, à part celui de Polarin Adjak.
Les superviseurs, qui observaient les moniteurs, eurent ainsi davantage de temps pour discuter.
« L’épreuve a été divulguée ? »
« Comment aurait-elle pu l’être… Je ne l’ai apprise qu’il y a une heure. »
Tibou fronça les sourcils.
C’était la première Cérémonie de la majorité depuis trois cents ans, depuis la disparition d’Adjak.
Être le superviseur en chef de cet événement historique n’était pas une source de joie sans mélange.
Une autre voix s’éleva alors, plus fort encore :
« Hein ? Superviseur en chef, ce type… au lieu de briser un autre cristal, il absorbe le mana. »
« Où ça ? Montre-moi ! »
Sur un appareil magique qui ressemblait à un écran moderne, je vis Polarin assis en tailleur par terre.
Il lui restait encore quarante-neuf cristaux, mais il ne semblait ni paniqué ni ravi : il absorbait le mana qui débordait dans la salle.
Les amas lumineux qui s’échappaient des cristaux étaient visibles à l’écran.
Polarin en absorbait jusqu’à la dernière parcelle de mana.
« Ce type sait exactement ce qu’est un Cristal de dragon. »
Tous ceux qui se trouvaient dans le bureau du superviseur eurent la même pensée.
Un peu plus tard…
[Deuxième à briser un cristal : Soler Adjak]
[Temps écoulé : 39 minutes 24 secondes]
[Cristaux brisés : 2]
« … Deux d’un coup ? »
Les participants qui se distinguaient commencèrent à apparaître.
* * *
« C’est fait. »
J’avais absorbé tout le mana qui avait jailli du premier Cristal de dragon.
La lumière éclatante qui illuminait la salle disparut, et la densité de mana qui l’avait envahie après la destruction du cristal se stabilisa.
En jouant Adjak, mi-humain, mi-dragon, j’avais appris que l’idée selon laquelle le nombre de cristaux brisés témoignait de la puissance d’un dragon nouveau-né n’était que partiellement vraie.
Certes, une plus grande puissance permettait de briser davantage de cristaux, mais absorber le mana émis par un grand nombre d’entre eux était essentiel pour bâtir les fondations d’un dragon puissant.
Ce n’était qu’un seul cristal, mais le briser et en absorber entièrement le mana me donna l’impression que la quantité comme la qualité du mana dans mon Cœur de dragon avaient augmenté.
Je me levai et posai la main sur le cristal suivant.
Crac !
Le cristal suivant se brisa bientôt.
Je me rassis en tailleur et commençai à recueillir l’énergie débordante du cristal dans la salle.
* * *
Soler se fit de l’air avec la main au col en sortant.
Dans cette salle exiguë, le fait de se concentrer soudainement sur le mana lui avait donné chaud.
Mais la scène qui s’offrit à lui à l’ouverture de la porte suffisait à effacer deux heures d’efforts.
« Je suis premier ! »
Alors qu’il restait environ une heure, Soler sortit en avance.
[Soler Adjak]
[Cristaux brisés : 20]
Bien qu’il lui restât trente cristaux, Soler sortit sans s’attarder.
« Il y a trois ans, une épreuve similaire a eu lieu, non ? Le vainqueur en avait brisé seize, je crois. Ça devrait suffire ! »
Il n’avait pas déployé toutes ses forces, mais c’était assez.
La Cérémonie de la majorité était une épreuve de longue haleine.
Épuiser tout son mana dès la première épreuve pouvait nuire à la suivante.
Exalté, Soler trottina jusqu’à la place sans montrer le moindre signe de fatigue, puis s’affala par terre.
Dans le district 3, à Dmong, il ne pouvait même pas faire ça dans sa chambre, à cause des bonnes manières de la noblesse qu’on lui avait inculquées depuis l’enfance.
Mais, pendant la Cérémonie de la majorité, il voulait se montrer différent.
À son insu, des traits de caractère refoulés refaisaient surface.
Soler n’était encore qu’un jeune homme qui aspirait à la liberté, loin des contraintes de la noblesse.
« Aïe. »
Repoussant ses cheveux argentés trempés de sueur, Soler toucha la bosse qu’il avait sur le front.
Sa bonne humeur s’envola ; il fronça les sourcils en fixant les portes hermétiquement closes.
Soler se sentit mal à l’aise.
La quantité innée de son mana et sa capacité à le maîtriser lui avaient valu d’être considéré comme un génie depuis l’enfance, mais, récemment, un type inattendu l’avait frappé.
Jusque-là, il n’avait considéré comme rivaux que Keldric, du district 1, et Balan, du district 2.
« … Ce bleu n’a quand même pas pu en briser plus de vingt. »
Il devait donner la priorité à sa rivalité avec Keldric et Balan.
Et, lors de cette Cérémonie de la majorité, il devait finir premier.
Soler se remémora la résolution qu’il s’était répétée pendant des années.
À cet instant, une porte s’ouvrit.
Soler se redressa d’un bond et reprit contenance.
Son dos se raidirent, et la sueur sur son front sécha.
« Keldric, tu es sorti. »
Des cheveux d’un noir de jais et des yeux brillants.
Ces yeux croisèrent ceux de Soler.
Keldric s’assit à quelque distance de lui.
Peu après, une autre porte s’ouvrit.
Cette fois, c’était celle du bureau du superviseur.
Deshkin, le superviseur de la première épreuve, s’approcha d’eux.
« Keldric, Soler. Déjà sortis ? Impressionnant. »
« Tu en as brisé un en une minute, alors qu’est-ce que ça peut bien dire ? »
À la remarque acerbe de Soler, Deshkin gloussa.
Ils venaient tous deux du district 2 et s’étaient côtoyés de temps à autre depuis l’enfance.
Mais ils n’avaient pas le temps de bavarder.
Deshkin reprit d’un ton grave :
« Les participants spéciaux viennent d’arriver à la Forteresse de Chilgong. »