Chapitre 149
Beaucoup pensaient que les chevaliers du Nord et les forces de sécurité de Myeolji, les Corbeaux, avaient des fonctions similaires.
En réalité, les deux groupes — les chevaliers du Nord et les Corbeaux — faisaient office de bouclier et empêchaient les démons et les bêtes de pénétrer sur le continent, mais à des endroits différents : au Nord pour les premiers, et devant Myeolji pour les seconds.
Mais une différence cruciale les séparait.
Alors que les Corbeaux avaient pour mission de défendre le front de Myeolji comme un rempart de fer, les chevaliers du Nord ne se contentaient pas de défendre.
Les chevaliers du Nord envahissaient les terres des démons.
Ils aiguisaient leurs épées dans l’espoir qu’un jour, il ne soit plus nécessaire de protéger le Nord.
Leur objectif était d’exterminer tous les démons et toutes les bêtes qui vivaient là-bas, au Nord, la plus ancienne et la plus vaste Zone d’érosion après Myeolji.
Pourtant, malgré leur détermination, ils avaient déjà fort à faire avec les démons et les bêtes qui déferlaient chaque jour.
Même avec le grand-duc du Nord à leur tête, l’une des figures les plus marquantes de toute l’histoire humaine, ils n’étaient pas parvenus à purifier la Zone d’érosion connue sous le nom de Nord.
Et devant un tel grand-duc, j’osai prendre la parole.
« Veuillez relâcher les chaînes. Son aide est nécessaire pour éviter que les chevaliers du Nord ne versent encore davantage leur sang. »
« Éliminer des démons avec l’aide d’un démon. »
Le grand-duc resserra sa prise sur les chaînes.
« Croyez-vous être le premier à avoir eu cette idée ? »
« L’avez-vous déjà tenté, Votre Grâce ? »
Le grand-duc hocha lentement la tête.
On disait en effet qu’il protégeait le Nord depuis une quarantaine d’années.
Il avait dû essayer tous les moyens possibles pour resserrer l’étau autour des démons du Nord.
« À l’époque, comment avez-vous convaincu les démons, Votre Grâce ? »
« …… »
« Les avez-vous menacés de votre immense puissance, ou les avez-vous tenus en laisse comme vous le faites maintenant ? »
À mesure que je le questionnais, le visage du grand-duc se durcit peu à peu.
Il n’était déjà pas très expressif, mais à présent, son visage était presque impassible.
Il ne rougit pas et ne se déforma pas sous la colère.
Pourtant, je la sentais clairement.
Une aura puissante s’abattit sur moi. La peur me saisit, mais je poursuivis sans ciller.
« Celui que vous avez enchaîné s’appelle Derix. Depuis plusieurs années, il m’aide à rallier les démons à ma cause. »
« Ainsi, vous faites confiance à un démon ? »
« Oui. Pas parce que c’est un démon, mais parce que c’est un ami, un compagnon d’armes. »
« Un compagnon d’armes, mon œil. Il avait l’air d’un esclave. »
La voix glaciale du grand-duc s’abattit sur moi avec encore plus de force.
Il semblait avoir compris en partie la nature de ma relation avec Derix.
C’était sans doute parce que l’aura de mana qui émanait de moi se faisait également sentir chez Derix.
Mais je devais absolument lui faire comprendre que Derix n’était pas mon esclave.
Le grand-duc était en effet opposé à l’esclavage.
« Non. C’est un compagnon. Nous poursuivons le même but. »
« Kugh. »
À ces mots, Derix laissa échapper un faible gémissement.
Son visage était déjà en piteux état.
Il haletait comme s’il allait cesser de respirer d’un instant à l’autre et, chaque fois, du sang lui coulait de la bouche.
« Seigneur Polarin… »
Le grand-duc n’avait pas tout à fait tort en demandant s’il était un esclave.
Ma relation avec Derix n’était pas égalitaire.
Il recevait mes ordres et accomplissait de nombreuses tâches ; il se retrouvait souvent en danger au cours de ses missions.
Diriger le Vestige n’avait pas non plus été le projet de Derix, au départ.
Mais il exécutait mes ordres sans se plaindre et m’aidait.
Pour autant, Derix n’était pas un simple esclave.
Notre relation reposait sur la confiance, non sur la domination et l’obéissance.
Même si je parlais calmement avec le grand-duc, une vague d’indignation me submergeait.
J’avais du mal à résister à l’envie de dégainer mon épée pour trancher les chaînes sur-le-champ.
Je dois tenir bon.
Le grand-duc était un homme que ni Tayon ni Pasion n’affronteraient à la légère.
Pourrais-je l’emporter en donnant tout ce que j’avais ?
Si la discussion tournait mal, je risquais de finir par l’affronter.
Je m’y étais préparé, mais pas encore.
« Croyez-vous que les démons qui vous suivent et vous pourrez soumettre ceux du Nord ? »
« Nous devons essayer. »
« Et ceux que vous ne parviendrez pas à soumettre, au bout du compte ? »
« Je les tuerai. »
« Pourquoi ne pas tous les tuer, tout simplement ? Pourquoi choisir la voie la plus difficile ? »
« Comment pourrais-je réussir là où même le grand-duc a échoué ? »
Le grand-duc poursuivit calmement ses questions.
Mais sa main ne desserra jamais les chaînes.
« Si je ne parviens pas à vous convaincre, me tuerez-vous, moi aussi ? »
Sa voix semblait dissimuler une lame glaciale.
Si je répondais mal, je pourrais bien mourir ici.
Mais je raffermis ma résolution et poursuivis.
« Tout dépend de Votre Grâce. »
Je ne cachai pas mes intentions à cet homme dont le seul visage inspirait la terreur.
Le visage du grand-duc se déforma légèrement.
La différence était subtile, mais comme il était resté impassible jusque-là, elle était d’autant plus facile à remarquer.
Étrangement, ma peur du grand-duc s’atténua un peu.
Mais lui, en réalité, réduisit l’intensité de son aura acérée comme le vent du Nord.
Le simple fait que je ne cache pas mes intentions avait quelque peu atténué la pression qu’il exerçait sur moi.
« Il y a deux êtres auxquels je ne fais pas confiance. L’un est un démon, l’autre un humain. »
« Vous n’avez pas besoin de faire confiance. Votre Grâce n’est pas quelqu’un qui en a besoin. »
« Alors, que suis-je ? »
« Vous êtes quelqu’un qui doit désormais faire ses preuves. »
« Faire mes preuves… »
Le grand-duc se perdit dans ses pensées.
Je n’avais pas précisé ce qu’il devait prouver.
Il devait le découvrir par lui-même.
« J’aimerais vous poser une question, Votre Grâce. »
Le grand-duc ne me demanda pas si j’avais le droit de poser une question.
Il attendit tranquillement la suite.
J’y vis une autorisation et poursuivis.
« Si je fais en sorte que vous n’ayez plus à protéger le Nord, vers qui votre épée se tournera-t-elle, Votre Grâce ? »
Le grand-duc marqua une pause, puis répondit à ma question.
« Les démons, ou peut-être les humains. »
Il gardait le visage impassible.
***
À ma grande surprise, le grand-duc relâcha Derix sans difficulté. Bien sûr, il posa des conditions.
— Le temps que je réfléchisse à ce que je dois prouver, vous me prouverez ce que vous avancez.
— Oui, Votre Grâce. Je vous prouverai que je peux dominer le Nord.
On appelait le grand-duc le gardien et le maître du Nord, mais dans les faits, il n’en gouvernait que la moitié.
Je m’engouffrai dans cette faille pour lui annoncer que je prendrais le contrôle de tout le Nord.
Le grand-duc comprit ce que je voulais dire et relâcha Derix.
« C’était vraiment… terrifiant. »
Keldric le dit en tremblant encore comme s’il avait des frissons.
La vapeur qui s’échappait de sa bouche laissait penser qu’il avait peut-être froid.
« Oui, il était vraiment impressionnant. Heureusement que j’ai rencontré Dame Hike avant, sinon j’aurais été encore plus décontenancé. »
« En effet… Il était vraiment puissant. »
La rencontre avec le grand-duc semblait avoir marqué Bea et Everchen, eux aussi.
Mais j’avais déjà pris ma décision : aujourd’hui, je m’occuperais de vérifier l’état de Derix avant celui de mes autres compagnons.
« Comment te sens-tu ? »
« Je vais bien. Ce n’était pas suffisant pour me tuer. »
Derix ressemblait presque à un cadavre, mais il ne se plaignit pas et se contenta de dire qu’il allait bien.
« Et vous, mon seigneur ? Ça va ? »
« Moi ? Il ne m’est pas arrivé grand-chose, non ? »
« Vous ne l’avez peut-être pas senti parce que vous faisiez face au grand-duc, mon seigneur, mais nous avons tout vu, derrière vous. Le grand-duc déversait sur vous une quantité immense de mana. »
« Ah, c’est vrai. Ça va. Pour le reste, je ne sais pas trop, mais je suis sûr de la quantité de mana que je possède. »
Je répondis d’un ton détaché, puis interrogeai Derix.
« Au fait, que s’est-il passé ? »
« Dès que nous sommes arrivés devant le Nord, c’est-à-dire au mur du château par lequel vous êtes passé, le grand-duc a franchi le mur d’un bond et s’est dressé devant nous. »
« …… Il a franchi ce mur d’un bond ? »
« Oui. Sans nous poser la moindre question, il a brandi son épée. Six membres du Vestige ont perdu la vie sous sa lame, et le reste d’entre nous, moi compris, avons été projetés par le souffle de son épée. Quand j’ai repris mes esprits, j’étais enchaîné. »
Pour un seul coup d’épée, le résultat était effroyable.
Pourrais-je vraiment affronter le grand-duc si les choses tournaient mal ?
L’inquiétude m’envahit d’abord, mais pour l’instant, c’était une question sans objet.
Je commencerais par faire mes preuves auprès du grand-duc ; si j’échouais malgré tout, je l’affronterais.
La réponse était arrêtée depuis que nous avions pris la route du Nord.
« Même si vous ralliez les démons du Nord à votre cause, mon seigneur, le grand-duc n’a pas dit vers qui son épée se tournerait ensuite. »
« Certes, mais il a dit que les démons étaient les premiers auxquels il ne faisait pas confiance, non ? Nous n’avons pas d’autre choix que de faire confiance à Evernite. »
À mes mots, Keldric et Everchen tressaillirent de surprise.
« Pourquoi ? Nous sommes venus dans le Nord avec cette idée en tête, non ? »
« Non, ce n’est pas ça… Vous ne devriez pas prononcer ce nom à la légère. »
« Evernite ? Et alors ? Le grand-duc n’est pas devant nous, que je sache. »
Nous avions franchi les deux remparts du château et pénétré sur le territoire des démons.
À cause du vent, aussi tranchant qu’une lame, nous devions hausser la voix pour nous parler.
Même si les sens du grand-duc étaient surhumains et qu’il m’entendait prononcer son nom malgré le vacarme, et alors ?
Il s’agissait bien de son nom, c’était indéniable.
À bien y penser, Evernite. Quel nom ridiculement digne d’un protagoniste.
Le plus puissant des hommes, un ancien esclave qui n’avait même pas de nom de famille : Evernite. Tel était le nom du grand-duc.
Si le grand-duc avait tout d’un protagoniste, ce n’était pas seulement parce que son nom était classe.
Ancien esclave, il avait accédé au titre de grand-duc par la seule force de ses armes.
C’était un cas sans précédent dans l’histoire de l’Empire, mais cela avait été possible parce que sa puissance militaire comptait elle aussi parmi les plus grandes de toute l’histoire impériale.
Bien sûr, le chemin n’avait pas dû être facile… J’avais entendu dire qu’il se méfiait profondément des humains qui l’avaient maltraité dans son enfance, mais je ne pensais pas qu’il placerait les démons et les humains sur un pied d’égalité.
On ne forgeait donc pas de toutes pièces un récit digne d’un protagoniste.
Mais je n’avais aucune raison de me laisser intimider par ce nom.
Le seul protagoniste que je connaisse, c’est Adjak. Ou plutôt Polarin.
Le grand-duc n’était pas le protagoniste de ce monde.
Moi, qui avais hérité de l’histoire d’Adjak, j’étais le protagoniste de ce monde.
En tant que protagoniste de ce monde, je trancherais la tête du Nouveau Roi démon et retournerais dans mon monde d’origine.
C’était un serment que je n’avais pas oublié un seul instant depuis ma réincarnation dans ce monde.
« Pour l’instant, concentrons-nous sur ce que nous avons à faire. »
J’ordonnai aux membres survivants du Vestige de s’éloigner de nous pour le moment.
Non seulement ils étaient mal en point, mais je devais aussi évaluer l’état des démons du Nord « en tant qu’humain ».
« Nous vous suivrons à distance et nous vous rejoindrons si nécessaire. »
« À bientôt. »
« Oui, mon seigneur. »
Les membres du Vestige s’éloignèrent.
Mes compagnons et moi traversâmes les terres glaciales du Nord et nous avançâmes d’un pas décidé dans la plus vaste Zone d’érosion du continent.
Dès notre entrée dans la Zone d’érosion, un spectacle atroce s’offrit à nos yeux.
Un paysage infernal.
Ce fut le premier mot qui me vint à l’esprit.
L’odeur de pourriture, propre aux Zones d’érosion, et les cadavres d’innombrables bêtes.
Mais ce n’était pas tout : des corps de démons et de chevaliers du Nord étaient également éparpillés çà et là.
Sans exception, tous se rembrunirent.
Mais nous savions désormais que seul le premier pas était difficile.
Pang ! Pang !
Keldric se frappa les poings l’un contre l’autre et prit la tête.
Everchen et Bea le suivirent, refusant de se laisser distancer.
La vue de mes compagnons, qui avançaient avec tant d’assurance, me persuada que nous surmonterions tout ce qui se dresserait sur notre chemin.
Je leur emboîtai le pas.
C’était le premier pas vers la conquête du Nord.