Chapitre 146
Ims arriva avec majesté, juchée sur une charrette.
Il n’y avait pas de chevaux, pourtant la charrette avançait toute seule, ses roues tournant à mesure qu’elle s’approchait de nous.
Je n’en étais pas certain, mais il s’agissait sans doute d’un prodige de magie technologique condensée.
« À mes yeux, on dirait juste une voiturette électrique Yakult… »
Malgré tout, il était vrai que la voir ici avait quelque chose d’impressionnant.
Même Everchen, le plus sérieux de mes compagnons, ne pouvait en détacher les yeux.
Keldric avait déjà accouru et s’était collé à la charrette depuis un bon moment. Bea s’était elle aussi approchée de l’avant pour l’examiner du regard.
À peine descendue, Ims salua poliment Hike.
Hike hocha la tête et entra dans le Nid du Haut Dragon.
Ims ne releva la tête qu’une fois qu’il eut complètement disparu.
« Ne me dites pas que tout ce qu’il y a là-dedans, c’est de l’équipement ! »
Keldric posa la question sans parvenir à cacher son enthousiasme.
Et dire que la charrette était chargée d’équipements capables d’étonner même le jeune maître de la première Région autonome !
Je m’approchai à mon tour pour les examiner.
Tout en haut se trouvait d’abord la Plaque de foudre.
C’était l’objet mis aux enchères que j’avais demandé à Balan.
« Pourquoi avoir apporté tout ça, dame Ims ? »
« Comment aurais-je pu ne pas venir, alors que vous m’avez écrit vous-même, seigneur Polarin ? »
Ims me répondit avec un sourire chaleureux.
« Moi aussi, j’espère que vous deviendrez un héros, seigneur Polarin. »
« Malgré tout, le voyage jusqu’ici n’a pas dû être très agréable… Il y a aussi pas mal de bêtes dans les environs. »
« Quand j’ai dit que j’allais vous livrer de l’équipement, seigneur Polarin, seigneur Pasion m’a fourni une escorte des Chevaliers du Dragon Blanc. Grâce à vous, j’ai pu goûter à un tel luxe. »
Ims sortit un à un les objets chargés sur la charrette.
À mesure qu’elle les déchargeait, la charrette ressemblait de plus en plus à une voiturette électrique Yakult, mais chacun des équipements qu’elle en sortait était remarquable.
Je reçus d’abord la Plaque de foudre et le Tueur de dragons I que j’avais demandés.
« Les autres objets sont aussi pour vous, seigneur Polarin. »
Ims me remit également des gants et des chaussures.
Je ne les avais pas demandés.
Pourtant, c’étaient clairement des objets rares que j’avais vus dans le catalogue des enchères.
« Pilok, paraît-il que si on porte ces gants, l’épée ne nous glisse jamais des mains. Quant aux chaussures, ce sont aussi des artefacts qui augmentent la vitesse… »
Ensuite, Ims distribua également de l’équipement à Everchen, Keldric et Bea.
Mes compagnons reçurent eux aussi bien plus d’équipement que je n’avais prévu de leur en donner.
« Ouah… merci. »
Ils étaient tous bouche bée de joie.
Ils venaient pourtant du Coffre du Roi Dragon, mais avaient dû renoncer à d’autres équipements en choisissant les Mélodies.
Les objets qu’ils avaient vus leur échapper juste sous leurs yeux devaient encore être bien présents dans leur esprit.
Mais l’équipement du Coffre-fort du palais impérial qu’Ims avait apporté n’avait rien à envier à celui du Coffre du Dragon.
Tandis que chacun s’empressait avec joie de revêtir son nouvel équipement, Ims me tendit une lourde bourse.
« Mais… c’est l’argent que je vous avais donné pour les enchères, non ? »
« Oui, c’est bien cela. Gardez-le pour vous offrir quelque chose de mieux la prochaine fois. Cette fois-ci, c’est un cadeau de ma part. »
« Pardon ? Mais l’argent que vous m’envoyez chaque mois s’accumule déjà. Si ce n’était pas pour des occasions comme celle-ci, je n’aurais jamais eu l’occasion de le dépenser… »
« Considérez-le comme une récompense pour votre lettre. J’ai été très heureuse de la recevoir, seigneur Polarin. »
Ims se couvrit la bouche de son éventail et gloussa.
« Mais pourquoi êtes-vous venue en personne ? »
« Oh là là, vous vouliez voir dame Balan ? »
« Ce n’est pas ça. Vous devez être très occupée par les affaires de la neuvième Région autonome, dame Ims. »
« Puisque j’ai dépensé tout cet argent, autant en faire un peu étalage… »
Le regard bienveillant d’Ims s’aiguisa un instant.
« Et j’ai l’intention d’en dépenser davantage. Pour vous et vos compagnons, seigneur Polarin. »
C’était le regard d’une marchande.
***
La charrette qu’Ims avait apportée avait bien plus de fonctions que je ne l’aurais cru.
Après quelques manipulations, elle se transforma en une large table entourée de chaises.
Mes compagnons et moi nous assîmes autour de la table avec Ims.
L’expression acérée qui avait brièvement paru sur son visage s’était vite évanouie.
Elle me regardait de nouveau en souriant.
« Vous ne comptez pas dépenser de l’argent ici, j’imagine… Alors, où comptez-vous le dépenser ? »
« Bien sûr, il faut le dépenser pour faire de vous le héros de la famille, seigneur Polarin. »
« L’argent peut vraiment y suffire ? »
« Oui, c’est ce que je sais faire le mieux : utiliser l’argent à bon escient pour obtenir ce qui est essentiel. »
Ims semblait pleine d’assurance. Faire d’un homme un héros à coups d’argent.
Ce ne serait pas facile.
Car la famille Adjak, si fière de ses ancêtres, choisissait pour la première fois un héros depuis Adjak lui-même.
« Même une somme extravagante ne suffirait sans doute pas. Et puis, j’ai entendu dire que je n’étais même pas le candidat le mieux placé pour le moment. »
Ims me fixa droit dans les yeux.
J’évitai son regard, de peur qu’elle ne lise mes soupçons.
« Bien sûr, je n’ai pas l’intention d’acheter le titre de héros. Les Anciens de la famille ne sont pas des idiots. Jamais ils ne le vendraient contre de l’argent. »
« Vous avez forcément un plan. »
« Oui. Ceux qui s’efforcent de faire de vous un héros, moi comprise, en ont élaboré un. »
Les visages de ceux qui me soutenaient me vinrent aussitôt à l’esprit, en particulier ceux de Pasion, Balua et Akuhata.
Membres des Douze Épées d’Adjak et détenteurs de hautes fonctions, ils s’étaient avancés de leur plein gré pour m’aider.
Mais il semblait que leur soutien ne se limitait pas à eux.
« Agamben, le chef de Tello, seigneur Itilus et moi-même avons également décidé de vous soutenir, seigneur Polarin. Nous nous efforçons aussi de rallier les Anciens à notre cause. Malgré tout, notre influence reste limitée. »
« Je trouve qu’elle est suffisante… Ce sont mes compétences qui laissent encore à désirer. »
« Vous avez donc entendu qui était le candidat le mieux placé. »
« Oui, j’ai entendu dire que seigneur Gallajio souhaitait devenir le héros. »
Gallajio Adjak.
Membre des Douze Épées d’Adjak, il était réputé le plus fort de la famille.
Fait rare chez les Adjak, il était Maître d’épée, reconnu par l’Empire, et occupait aussi le poste de commandant suprême de la Marine impériale.
Contrairement aux autres membres des Douze Épées, qui disaient vouloir transmettre le titre de héros à la génération suivante, Gallajio avait déclaré qu’il deviendrait lui-même le héros.
« Certains le maudissent, disant qu’un adulte s’immisce dans les affaires de la jeune génération, mais seigneur Gallajio a lui aussi toutes les qualifications requises. »
« Oui, je le sais. Tous les candidats au titre de héros remplissent les mêmes critères. »
« Pour vaincre seigneur Gallajio, que l’on surnomme le Maître d’épée de l’Empire et le Roi des mers, il faut que vous deveniez roi, vous aussi, seigneur Polarin. »
« Roi ? »
Cette remarque inattendue me prit au dépourvu.
« Oui, le roi qui régnera sur un tiers du monde. »
« … Vous voulez dire… »
« C’est exact. Devenez le roi de tout Inoe. »
Je fus stupéfait par l’immensité du rêve qu’Ims avait en tête.
Un tiers du monde.
Le monde se divisait généralement entre Myeolji, l’Empire et Inoe.
Inoe désignait, au sens littéral, le territoire des races autres que les humains.
Si elles s’unissaient pour de bon, même l’Empire ne pourrait leur résister.
Mais cela n’arriverait jamais.
Les races d’Inoe ne s’uniraient jamais.
Les Hommes-lézards avaient le Roi des lézards, les elfes le Roi des elfes, et les Draconiens le Seigneur Dragon.
Chaque race avait son chef, mais il n’existait aucun monarque qui unifiât tout Inoe.
Dans les légendes de l’Ère mythique, un roi d’Inoe avait existé, mais ce n’était plus qu’une histoire sans fondement.
« Nous pensons que c’est possible. Vous, seigneur Polarin, remplissez au moins les critères fondamentaux. »
« Parce que je suis à moitié humain et à moitié dragon ? »
« Oui, c’est cela. »
Pourtant, même un dragon de sang pur comme Hike ne pouvait devenir le roi d’Inoe.
Baden lui-même se contentait d’être le Seigneur Dragon et ne songeait pas à unifier Inoe.
Non, personne au monde n’aurait pu envisager d’unifier Inoe.
Moi aussi, j’avais prévu de demander l’aide d’Inoe pour constituer mon expédition.
Mais je pensais recruter quelques alliés ; jamais je n’aurais imaginé unifier tout Inoe, même dans mes rêves les plus fous.
« Je vous en prie, croyez-moi. Nous vous aiderons à devenir le roi d’Inoe, seigneur Polarin. »
Pourtant, Ims s’exprimait avec assurance, comme si elle avait de solides appuis.
Mes compagnons, qui avaient suivi la conversation, étaient désormais pétrifiés. Le sujet avait pris une telle ampleur qu’ils en restaient sans voix.
Ils promenaient simplement leur regard entre Ims et moi.
C’était une histoire difficile à croire, même pour moi…
Mais avant tout, je voulais éclaircir un point.
« Que voulez-vous, dame Ims ? »
« Vous croyez que je fais tout cela en espérant une récompense ? »
« Oui. Je ne sais pas pour les autres, mais j’ai l’impression que vous, vous attendez quelque chose, dame Ims. »
« Je suis déçue. Après tout le soutien que je vous ai apporté, seigneur Polarin. »
Elle n’avait pas tort.
Ims avait pris en charge mes frais de subsistance chaque mois, et elle avait dû dépenser des centaines de milliers de Ren lors de la récente vente aux enchères impériale.
J’avais appris qu’elle avait récemment fait entièrement rénover le village de Gullok, dans la dix-huitième Région autonome.
Et pourtant, Ims ne m’avait jamais rien demandé. Elle s’était contentée de me dire de ne pas l’oublier quand j’aurais réussi.
C’est pourquoi je n’avais rien à répondre, même lorsqu’Ims prit un ton déçu et s’éventa.
Bien sûr, je ne disais pas cela en me fondant sur des preuves concrètes.
Mais il y avait le regard qu’Ims avait eu en disant qu’elle était venue dépenser de l’argent.
C’était le regard d’une marchande accomplie.
Le même que celui d’un marchand du marché qui augmente subrepticement le prix de ses marchandises.
Je ne disais pas que c’était mal.
J’avais simplement aperçu, dans les yeux d’Ims, le regard de quelqu’un qui échangeait ce qu’il désirait.
« En réalité, oui. »
« Dites-moi. »
« En faisant de vous le roi d’Inoe, seigneur Polarin, j’ai l’intention de devenir la dirigeante du Consortium Fremont. »
Je n’arrivais pas davantage à comprendre cela, mais j’écoutai la suite des explications d’Ims.
Le Consortium Fremont était le plus grand groupe de marchands de Tune World.
Il préparait actuellement la désignation de son successeur, qui dirigerait la génération suivante.
Toute personne ayant du sang Fremont pouvait se porter candidate, qu’elle appartînt à la branche directe ou à une branche collatérale. Ims, membre de la famille Adjak, avait donc elle aussi pris part à la lutte pour la succession.
« Pour devenir le successeur, il faut “faire un roi”. Certains ont acheté un petit royaume avec leur argent, d’autres ont fondé un pays, mais le dirigeant actuel du Consortium a déclaré que ces méthodes étaient exclues. »
« Vous comptez donc devenir la dirigeante du Consortium en faisant de moi le roi d’Inoe, dame Ims ? »
« Oui. C’est un rêve que je ne peux accomplir seule. C’est pourquoi je me sers de vous, seigneur Polarin. Avec ceux qui souhaitent vous aider, je vous ferai accéder au trône d’Inoe. »
« Alors, ce que vous attendez de moi, c’est… »
« Que vous deveniez bel et bien le roi d’Inoe, seigneur Polarin. »
Ims parla, ses yeux perçants lançant de nouveau un éclair.
« Il suffit que je devienne le roi d’Inoe ? »
« C’est cela. Devenez le roi d’Inoe. Moi, qui deviendrai la dirigeante du Consortium Fremont, je remplirai les coffres de votre royaume. »
J’ignorais que cette femme, qui semblait si chaleureuse et si gentille, nourrissait une ambition aussi grande.
À voir comment les choses se présentaient, elle avait dû projeter de faire de moi le roi d’Inoe dès l’instant où elle m’avait rencontré.
« Il nous faut encore du temps pour nous préparer. Nous avons déjà annoncé que vous étiez celui qui avait mené l’Épreuve du Dragon à son terme, seigneur Polarin. »
Ims fit glisser vers moi une liasse de documents.
« Pour la suite, veuillez vous reporter au plan d’Agamben. »
La liasse contenait précisément le calendrier du plan élaboré par Agamben.
Le plan visant à rallier différentes races était détaillé avec soin.
La plupart des étapes ne nécessitaient pas que je m’implique personnellement, et ceux qui avaient promis de me soutenir semblaient devoir apporter une aide considérable.
« Vous pourrez continuer à voyager librement comme vous le faites jusqu’à présent, jusqu’au moment où vous vous mettrez sérieusement en mouvement pour devenir roi. Avez-vous déjà des projets pour la suite, seigneur Polarin ? »
Je hochai la tête. J’avais moi aussi résolu de faire quelque chose une fois l’Épreuve du Dragon achevée.
J’ajoutai une autre race à la liste des peuples que le plan d’Agamben recommandait de rallier en priorité, puis demandai :
« Vous compteriez aussi les démons parmi les peuples d’Inoe ? J’en connais quelques-uns qui ont perdu leurs liens avec les leurs. »