Chapitre 137
Quoi que nous fassions ensuite, il fallait d’abord sortir de la caserne.
Non, il fallait quitter entièrement le camp du seigneur.
Nous devions non seulement retrouver Bea, mais aussi éviter de résoudre le problème en prenant le parti de ces gens.
Maintenant que j’avais rejoint Keldric et Everchen, nous n’avions plus rien à faire ici.
Alors que j’ouvrais la porte de la caserne pour sortir, Everchen, qui avait désormais beaucoup rapetissé, m’en barra le passage.
« Passons par l’arrière. »
« Pourquoi ? »
« Si les gens nous voient partir, le moral des humains va s’effondrer. »
J’avais entendu dire qu’Everchen avait gardé les yeux clos pendant plus d’un mois, mais il semblait avoir observé bien des choses entre-temps.
« Je n’avais pas pensé à cet aspect de la guerre. Merci. »
« Ce n’est rien. J’ai simplement pu le constater, puisque je suis ici depuis longtemps. »
« Continuez à m’aider autant que possible. Votre observation minutieuse de la situation et du moral des troupes nous sera très utile lorsque nous formerons une équipe d’expédition. »
« Je continuerai à faire de mon mieux. »
Hike devait sans doute se demander comment j’allais résoudre cet incident du passé.
Je comptais donc lui montrer à quel point j’étais capable de régler le problème.
Pour cela, aucun des groupes ne devait prendre le dessus.
« Alors, comment est-ce qu’on sort ? »
« Si nous sortons par-derrière, nous tomberons tout de suite sur un mur. Il n’y aura qu’à l’escalader. »
Everchen rabattit sa robe sur son visage en disant cela.
« À le revoir, j’ai l’impression qu’il ne veut simplement pas croiser qui que ce soit… »
Mais Everchen n’avait pas tort, et je comprenais ce qu’il ressentait. Nous sortîmes donc par l’arrière de la caserne et franchîmes le mur d’un bond.
Nous étions entrés avec dignité, mais nous repartions comme de vulgaires voleurs.
J’étais en train de ruiner toute la réputation d’Adjak.
***
Everchen, Keldric et moi prîmes la direction de Mervis.
Keldric retira son armure et la laissa près du mur que nous avions escaladé.
Les habitants auraient été effrayés de le voir entrer dans le village de Mervis vêtu de l’uniforme des chevaliers du seigneur.
« Vous êtes de retour ! »
« La Sainte est avec vous aussi. Vous avez dû traverser bien des épreuves, seigneur Adjak. »
« L’autre monsieur est lui aussi très bien bâti et fort beau ! »
Quand je revins accompagné de deux personnes, alors que j’étais parti seul, les visages des villageois s’illuminèrent.
Everchen resserra sa robe autour de lui, tandis que Keldric, ne sachant pas quoi répondre, semblait gêné.
Je leur avais expliqué que, contrairement aux apparences, les habitants de Mervis n’étaient pas forcément faibles ni opprimés.
« Nous vous préparons à manger ? »
« Veuillez nous le monter jusqu’à la porte du deuxième étage. »
Je ne laissai guère aux villageois, qui s’approchaient avec amabilité, l’occasion de nous retenir.
Le chef du village vint nous barrer la route alors que nous nous apprêtions à monter au deuxième étage.
Malgré son dos voûté, je voyais briller la cupidité dans ses yeux.
« Par hasard, quels sont vos projets pour la suite… ? »
« Assez de gens sont déjà morts. Vous ne trouvez pas ? »
Je lui répondis d’un ton glacial.
Il se redressa un peu.
Il avait dû comprendre ce que mes paroles signifiaient.
« Venez dans la forêt dans trois jours. »
« M-mais cette forêt est pleine de fantômes… »
« Nous, nous pouvons entrer dans un repaire de fantômes, mais pas vous ? »
L’atmosphère de la salle se figea.
Mais je n’avais aucune intention de la détendre avec un sourire inutile.
Adjak avait perdu un compagnon ici, et Keldric se trouvait dans le corps de ce compagnon décédé.
Rien ne garantissait que nous aurions plusieurs vies au cours de cette épreuve.
« D’innombrables personnes meurent en passant l’Épreuve du Dragon. Je dois donc rester prudent. »
Peu importait la faveur que Hike me témoignait, à moi et à mes compagnons : l’Épreuve du Dragon était une tout autre affaire.
L’Épreuve du Dragon était un présent que les dragons avaient offert au monde.
Ce n’était pas une épreuve où elle pouvait faire des exceptions pour ses connaissances.
Au contraire, Hike avait soumis mes compagnons et moi à une épreuve particulièrement difficile.
J’allais affronter de front cette épreuve que Hike nous avait imposée.
Le chef avait, à un moment donné, abandonné son attitude servile.
Il nous répondit même avec un léger sourire.
« Je vous retrouverai dans la forêt dans trois jours. Prenez soin de vous. »
***
« Ouf… »
Après être monté au deuxième étage et avoir terminé notre repas, Keldric poussa un profond soupir.
Avec son tempérament naturellement sociable, il ne devait pas être facile pour lui de se montrer aussi dur.
« Si je résume… Les habitants du village ont répandu la rumeur selon laquelle un artefact ancien était caché dans la forêt, c’est bien ça ? »
J’acquiesçai.
« Il y a bien un artefact ancien dans cette forêt, mais il faut lui offrir une grande quantité de force vitale pour l’ouvrir ? C’est comme le Collier du Néant que possédait le démon que nous avons affronté à Myeolji. »
Everchen tapa doucement le genou de Keldric.
La mention du Collier du Néant lui avait naturellement fait penser à Tayon ; il devait s’inquiéter pour moi.
Keldric comprit lui aussi qu’il avait fait une gaffe et me regarda d’un air préoccupé.
« Ça va. Pour l’instant, concentrons-nous sur la résolution rapide de l’épreuve. »
Keldric et Everchen acquiescèrent tous deux.
Tout le monde avait compris comment le conflit avait éclaté.
Un artefact ancien sommeillait dans la forêt, et il ne s’éveillerait qu’après avoir absorbé la force vitale d’un grand nombre de personnes.
Les habitants de Mervis, qui vivaient près de la forêt depuis des générations et connaissaient les conditions nécessaires à son réveil, avaient provoqué une guerre entre les deux camps, les Hommes-lézards et les humains, afin d’accélérer son éveil.
« Ceux qui semblaient si gentils sont vraiment… »
« Ils ne sont sans doute pas tous au courant. Il y en a probablement dans la salle qui ont sincèrement peur de la guerre. »
Everchen sembla approuver mes paroles.
« Être pauvre et faible ne rend pas forcément bon, pas plus qu’être fort et puissant ne rend mauvais. Le chef, du moins, avait une idée derrière la tête. »
« C’est vrai. Il semblait avoir compris toute la situation. »
Je m’adressai fermement à mes compagnons.
« Il y en a sûrement parmi eux qui ignorent ce qui se passe. Mais ce n’est pas le moment de débattre du bien et du mal. Nous devons vite résoudre l’épreuve et partir. »
« Moi aussi, j’aimerais en finir rapidement. »
Everchen prononça ces mots en serrant les poings.
Je venais à peine d’entrer dans l’épreuve, tandis que Keldric la vivait depuis une semaine et Everchen depuis plus d’un mois.
« Si nous avons fini de manger, allons nous coucher tôt. Demain, nous devons aller chercher dame Bea. »
« Bonne nuit. »
« À demain. »
***
Le lendemain matin.
Nous attendions à l’entrée du village.
L’un des trois jours promis s’était déjà écoulé.
Mais il n’y avait pas lieu de nous presser.
Je comptais entrer dans la forêt dès que nous aurions récupéré Bea.
L’armée des Hommes-lézards s’avança, puis s’arrêta.
Chaque jour, les humains et les Hommes-lézards livraient bataille près du village de Mervis.
Mais aujourd’hui, ils semblaient déconcertés de ne voir aucun humain.
« La commandante a tenu sa promesse. À présent, c’est à mon tour de tenir la mienne. »
À cet instant, les rangs des Hommes-lézards s’écartèrent pour laisser apparaître quelqu’un.
« Où sont passés ces humains lâches ? Montrez-vous tout de suite et préparez-vous à être transpercés par ma flèche ! »
Celle qui nous provoquait d’une voix tonitruante n’était autre que Bea.
« Qui sortirait après une telle invitation… »
Everchen secoua la tête.
Mais Keldric, qui avait affronté Bea pendant une semaine, frissonna comme s’il avait la chair de poule.
« J’ai même essayé de révéler mon identité à Bea, tu sais ? Mais elle ne m’a pas cru. Elle est complètement à côté de ses pompes. Elle fait peur, je te jure. »
« Nous devons vite la sauver. »
Tous les trois, nous avançâmes vers l’armée des Hommes-lézards.
Bea, juchée sur Nihel, nous regarda de haut comme si nous étions pitoyables et déclara :
« Vous n’êtes que trois aujourd’hui ? Le faux Adjak et ses compagnons, je vois. »
« Dame Bea, c’est moi. Polarin. »
« Ces imposteurs essaient encore de me tromper ! »
Contrairement à Bea, qui était hors d’elle, Nihel semblait nous reconnaître.
Non, il avait certainement reconnu Adjak, Pieto et Ishulinus.
Je jetai un regard à Everchen, puis à Keldric.
Nous acquiesçâmes et décidâmes de suivre le plan prévu.
Nous avions convenu de faire quelque chose si Bea ne nous reconnaissait pas après que nous aurions d’abord essayé de lui parler.
Je tirai une corde de la dimension de stockage d’Adjak et la lançai vers Bea.
Je n’avais jamais utilisé de corde de cette façon, mais peu importait.
Renforcée par l’un des traits d’Adjak, le « Maître d’armes », la corde fila rapidement et s’enroula autour du corps de Bea.
Je fis un nœud serré et l’attachai.
En voyant Bea capturée, Keldric enfourcha aussitôt Nihel.
En dehors de Gawen et de Bea, Pieto était le seul à pouvoir monter Nihel.
Lorsque Keldric lui tapota le dos, Nihel se mit à galoper à toute allure.
« Qu’est-ce que vous faites ! Nihel ! Arrête-toi ! »
Mais Nihel ne s’arrêta pas.
Avait-il compris, lui aussi, que Bea — non, Gawen — n’était pas dans son état normal ?
Il ignora les ordres de Gawen, qui était la plus proche de lui, et continua de courir.
Everchen et moi les poursuivîmes à toute vitesse.
Les Hommes-lézards, qui avaient compris la situation avec un temps de retard, poussèrent des rugissements et se lancèrent à leur poursuite, mais ils ne purent nous rattraper, car nous avions déjà pris de l’avance.
« Haa… haa… »
Everchen respirait avec difficulté.
Il devait forcément y avoir une différence entre le corps d’un paladin entraîné et celui d’une Sainte.
Mais il n’abandonna pas.
Je courais à ses côtés, mais grâce aux excellentes capacités physiques d’Adjak, je n’étais pas essoufflé.
Celui qui avait le plus de mal était plutôt Keldric, qui devait chevaucher Nihel avec Bea.
« Lâche-moi, espèce de salaud ! Je dois retourner là-bas ! »
Bea se débattait malgré ses deux bras ligotés, ce qui compliquait la tâche de Keldric.
« Si tu n’y arrives pas, assomme-la ! »
« Non. Si nous voulons résoudre cette épreuve ne serait-ce qu’un instant plus tôt, Bea doit rester éveillée ! Aucun de nous n’a les idées claires ! »
Keldric libéra même son aura pour maîtriser Bea, qui se débattait.
Malgré cela, Bea continua à se tortiller, mais nous parvînmes tant bien que mal devant la forêt.
Keldric donna une nouvelle tape sur la croupe de Nihel, qui finit par s’arrêter.
Je les rejoignis peu après et aidai Keldric à faire descendre Bea.
« Sales humains ! »
« Dame Bea, vous pensiez vraiment ça de nous, avant ? »
« Ne prononce pas ces mots en imitant mes compagnons ! »
Bea se débattait et hurlait des insultes comme si elle était réellement furieuse.
Je m’accroupis devant Bea, qui était à terre.
« Dame Bea, c’est Polarin. »
« Tu crois que je vais me laisser berner ? Je dois mettre fin à cette guerre au plus vite et rentrer ! »
Bea cria avec férocité, mais je pouvais parfaitement deviner pourquoi elle avait changé à ce point.
« Vous avez vraiment traversé des épreuves. Finissons vite l’épreuve et retournons dans le monde d’où nous venons. »
Le corps de Bea cessa brusquement de s’agiter en entendant mes paroles.
Elle leva les yeux vers moi et demanda :
« Comment s’appelle le prince elfe de Kipaso ? »
« Raldetun. Son surnom était Esprit maléfique. »
« Quel est mon rang actuel ? »
« Commandante elfe Bea Hellinger. »
« … »
« Et aussi, mon amie, Polarin Adjak. »
Bea frappa la tête contre le sol.
Je l’aidai à se relever et lui essuyai la poussière du visage.
Bea ne résista plus lorsque ma main toucha son visage.
Je dénouai la corde qui l’entravait et lui parlai.
« Nous sommes enfin tous réunis. Finissons vite l’épreuve et rentrons chez nous, tous ensemble. »