Chapitre 135
J’avais une idée de l’identité de l’espace que Hike avait créé grâce à la Langue des dragons.
Le Monde de la Récurrence.
Il s’agissait d’un monde manifesté par la Langue des dragons.
Cependant, un Monde de la Récurrence hautement manifesté ne différait en rien de la réalité.
Les gens et les situations qui s’y trouvaient étaient aussi vrais que des êtres vivants.
Se blesser là-bas revenait à se blesser dans la réalité, et le butin obtenu dans le Monde de la Récurrence s’y manifestait également.
Hike avait atteint le stade où elle pouvait créer un monde grâce à la Langue des dragons.
« Je ne crois pas qu’elle ait pu utiliser le Monde de la Récurrence à l’époque où elle était avec Adjak. Dame Hike a beaucoup progressé. »
C’était un espace manifesté avec un soin méticuleux.
Tout y paraissait réel, du lit et du miroir dans la chambre où Adjak avait séjourné jusqu’aux vieilles planches de bois.
Je pouvais deviner tous les efforts que Hike avait consacrés à la création de cet espace.
Mais quelle que fût la puissance de l’autorité d’un dragon, manifester un monde dans son intégralité ne pouvait pas être facile.
C’était aussi pour cela que la plupart des Mondes de la Récurrence manifestaient et rejouaient des événements passés.
« Je dois d’abord découvrir quel passé ce monde imite. C’est probablement lié au passé d’Adjak… »
Je ne découvrirais rien en restant simplement dans cette chambre.
Après avoir contemplé une dernière fois le visage d’Adjak dans le miroir, je quittai la pièce et descendis l’escalier menant à l’étage inférieur.
Je vis bientôt un groupe de gens effrayés, blottis les uns contre les autres.
« Seigneur Adjak ! »
« Apôtre de l’Ordre sacré ! Je vous en prie, sauvez-nous ! »
Des adultes comme des enfants, tous en haillons, s’étaient rassemblés à l’étage inférieur.
Quand j’arrivai au rez-de-chaussée, le vacarme de la bataille se fit bien plus distinct.
Chaque fois qu’un cri retentissait, les personnes réunies dans la salle tressaillaient.
Je regardai dehors par la fenêtre.
Un groupe d’humains et un groupe d’Hommes-lézards s’affrontaient dans un combat acharné.
« De toutes les possibilités… »
Je compris quel était le contexte du Monde de la Récurrence créé par Hike.
Je m’adressai aux humains qui tremblaient.
« Je vais d’abord faire un tour des environs. D’ici là, restez bien ici et tenez bon. »
« Oui, faites attention… »
Ils me répondirent avec inquiétude, comme s’ils n’avaient confiance qu’en moi.
Certains joignirent les mains pour prier ; d’autres me fixaient en serrant contre eux leur jeune fils.
Je m’inclinai légèrement, puis sortis.
Car je savais que ces gens, qui semblaient trembler au cœur de la guerre, n’étaient en aucun cas de bonnes personnes.
C’était ici qu’Adjak avait perdu le compagnon en qui il avait le plus confiance.
***
J’observai la bataille qui faisait rage à l’entrée du village.
Ce n’était pas un affrontement de grande ampleur.
Une douzaine d’humains et d’Hommes-lézards s’étaient mêlés les uns aux autres et se battaient.
Leurs yeux brillaient de l’ardeur du combat.
Absorbés par la lutte en première ligne, ils ne remarquèrent même pas que je les observais.
« Si dame Hike a choisi cette bataille comme épreuve, ce n’est sûrement pas sans raison. »
Hike ne m’avait pas indiqué les conditions de réussite de l’épreuve.
Lors de la deuxième épreuve, n’avais-je pas dû attendre que l’on me tranche le cou plusieurs fois avant de comprendre comment la réussir ?
Autrement dit, pour réussir la troisième épreuve aussi, je devais d’abord en découvrir l’objectif.
Et si l’objectif de l’épreuve était tout simplement de réussir à percer les lignes ennemies ?
Une fois que j’eus compris le contexte de l’épreuve, je mesurai à quel point elle était difficile.
Les habitants cachés dans la salle communale, les chevaliers envoyés par le territoire voisin et même les Hommes-lézards.
Trois groupes se battaient pour un même objectif.
Mettre la main sur la trace d’un dieu, scellée depuis l’Ère mythique.
Servir de médiateur dans une guerre et en tirer profit alors que les trois groupes brandissaient des lames menaçantes pour s’emparer de la trace d’un dieu ne serait pas une mince affaire.
Bien sûr, Adjak avait fini par obtenir la récompense qu’il convoitait au terme de cette crise.
Plutôt que de se ranger du côté d’un seul camp, il avait envoyé des compagnons auprès des trois groupes.
Après les avoir tous convaincus de mettre fin à la guerre, il avait finalement obtenu la trace du dieu.
Mais au cours de cette entreprise, l’un des compagnons de longue date d’Adjak avait perdu la vie.
Pour Adjak, cela revenait à échouer à la mission : la perte de puissance due à la mort d’un compagnon de confiance dépassait de loin le gain que représentait la récompense.
« Le problème, c’est… qu’il était impossible de franchir la dernière étape sans le sacrifice de ce compagnon. »
En tant qu’Adjak, je devais mettre fin à ce violent affrontement entre trois camps.
Mais je ne devais pas commettre la même erreur que lui.
Hike ne voulait sûrement pas que je combatte exactement comme Adjak pour réussir cette épreuve.
C’était probablement là tout l’objectif de l’épreuve qu’elle m’avait imposée.
Je devais trouver une meilleure solution qu’Adjak et obtenir un résultat supérieur au sien.
Et je ne pourrais pas y parvenir seul.
Je devais retrouver mes compagnons.
Puisque nous avions emprunté le même portail, ils devaient errer quelque part dans les environs.
Ils devaient être bien plus désorientés que moi, qui avais compris la situation.
« Kuaaaak ! »
Mon regard se tourna vers le cri soudain.
Sur le champ de bataille, humains et Hommes-lézards s’affrontaient dans un combat acharné.
Un Homme-lézard enfonça son cimeterre dans le corps d’un humain, qui poussa un cri.
Mais une nouvelle attaque suivit aussitôt, et l’homme s’effondra sur place, incapable de crier davantage.
Bien qu’il s’agît d’un Monde de la Récurrence reproduisant un événement passé, la vue du sang qui jaillissait avec une telle netteté me ramena à la réalité.
Lors de la deuxième épreuve, je revenais à la vie, peu importe le nombre de fois où je mourais, mais rien ne garantissait qu’il en serait de même ici.
Il était courant de mourir pendant l’Épreuve du Dragon, et cela arrivait aussi souvent dans l’Espace de la Langue des dragons.
Si l’un de mes compagnons se trouvait dans ce petit affrontement qui se déroulait sous mes yeux, je devais le sauver.
Ce serait le véritable point de départ de cette épreuve.
Ils étaient nombreux à se battre, mais l’un d’eux avait un visage familier.
« C’est Pieto. »
L’ami de longue date d’Adjak, le personnage non joueur qui finissait par mourir au cours de cette épreuve.
« Ouaaaaah ! »
Il cria et se précipita vers l’Homme-lézard qui venait de tuer l’humain.
Mais il jeta l’épée qu’il tenait et chargea à mains nues.
Il n’était pas difficile de deviner qui avait pris possession du corps de Pieto.
Le problème, c’était que l’Homme-lézard qui lui faisait face n’était pas un adversaire à prendre à la légère.
J’essayai de me rappeler quelles Mélodies Adjak devait posséder à cette époque.
Lui aussi pouvait utiliser la [Ruée] grâce à ses cornes de dragon.
Elle différait de ma [Ruée], mais c’était sans aucun doute le pouvoir auquel je pouvais m’adapter le plus rapidement, pour l’instant.
Fouuuush !
Je pris appui sur le sol et utilisai la [Ruée].
La [Ruée] d’Adjak lui permettait de parcourir une distance bien plus grande et bien plus rapidement que la mienne.
Je m’interposai entre l’Homme-lézard et Pieto — non, Keldric.
Tout en parant de mon épée le cimeterre que l’Homme-lézard abattait avec force, je déviai le poing de Keldric.
« Seigneur Adjak ? »
« Toi… Tu es un humain célèbre. »
Keldric et l’Homme-lézard m’interrogèrent en même temps.
Je hochai d’abord la tête à l’intention de Keldric, puis m’adressai à l’Homme-lézard.
« Arrêtons-nous là pour aujourd’hui. »
« Et je devrais obéir à tes paroles ? »
« Si tu refuses, crois-tu pouvoir m’affronter ? »
Grrr.
Un gargouillis pareil à celui de flegme en ébullition remonta de la gorge de l’homme-bête.
Son intention de m’intimider était évidente, mais je ne cillai pas.
À présent, j’étais Adjak.
L’Homme-lézard, qui connaissait Adjak, ne se jeta pas inconsidérément sur moi.
À la place, il rengaina son cimeterre et cria à ses compagnons :
« Repliez-vous. Nous rejoignons le gros des troupes. »
« Oui ! »
Pas étonnant que sa carrure fût plus imposante que celle des autres Hommes-lézards et que ses écailles brillassent ainsi.
Il devait être le capitaine de leur unité.
Sur son ordre, les Hommes-lézards quittèrent rapidement le champ de bataille.
« Êtes-vous vraiment… Seigneur Adjak ? »
Keldric me regardait, presque au bord des larmes.
Il semblait bouleversé de se trouver face au fondateur de sa famille et à son unique héros.
Mais je ne pouvais pas révéler mon identité tout de suite.
Beaucoup d’humains autour de nous étaient habillés comme Keldric.
Et les pertes humaines étaient plus lourdes que celles de l’unité des Hommes-lézards.
Trois hommes étaient morts et les autres avaient subi des blessures plus ou moins graves.
Cette catastrophe était survenue parce qu’ils s’étaient battus à forces à peu près égales contre les Hommes-lézards, plus grands et plus forts que les humains.
« Le héros est arrivé ! »
« Chassons ces saletés de lézards ! »
Malgré leurs pertes, les humains se réjouirent de me voir les rejoindre et levèrent leurs armes.
Mais je les douchai aussitôt.
« Je n’ai pas l’intention de me joindre à vous. Emmenez les blessés et partez immédiatement. »
« Quoi ? »
« Dois-je le répéter ? »
répliquai-je froidement.
Les chevaliers venus ici, les Hommes-lézards et les gens cachés dans la salle communale.
Aucun d’entre eux n’était une victime.
Ils n’étaient que des gens qui avaient déclenché une guerre par pure cupidité.
Les chevaliers s’éloignaient discrètement, tout en surveillant ma réaction.
Une lueur d’espoir persistait dans leurs yeux, mais je ne leur accordai pas un regard de plus.
À la place, je désignai Keldric, qui s’apprêtait à retourner au camp avec les chevaliers, et déclarai :
« Je l’emmène. »
« Quoi ? Moi ? »
Keldric ouvrit de grands yeux.
Mais sans le regarder, je m’adressai uniquement aux autres chevaliers.
Ils ne montrèrent aucun signe de mécontentement, bien que je leur prenne un homme sans donner de raison précise.
Ils se contentèrent d’acquiescer.
« Voilà comment était Adjak. C’est un peu… pratique. »
Dans le corps de Polarin, je ne pouvais pas me montrer aussi catégorique.
Car, à mes yeux, cet endroit n’était plus simplement un monde à l’intérieur d’un jeu, mais la réalité.
Bien sûr, il m’arrivait aussi de vouloir me montrer ferme et décidé, comme Adjak.
Mais je savais désormais que ce n’était pas dans ma nature.
Qu’y avait-il de mal à parler poliment et à être gentil avec les gens ?
Je comprenais maintenant que faire ce que j’avais à faire et avancer peu à peu vers mon but était la meilleure chose que je puisse faire.
Keldric, que j’avais désigné, s’approcha avec hésitation.
Il me regardait avec admiration, tout en ayant l’air complètement perdu, incapable de comprendre la situation.
Je pris les devants.
Keldric trottina derrière moi.
Quand je fus certain que nous étions assez loin des chevaliers, je me retournai et l’interpellai.
« Pieto. »
« Oui, Seigneur Adjak. »
Heureusement, il semblait connaître son nom dans ce monde, car Keldric me répondit aussitôt d’une voix très disciplinée.
Son attitude me rappela la façon dont il avait traité Eidon à son arrivée chez Tello, et je laissai échapper un rire sans m’en rendre compte.
Keldric, qui ne comprenait pas pourquoi je riais, me dévisagea en roulant des yeux.
« Non, frère Keldric. »
« O-Oui ? »
Keldric baissa inutilement la voix pour me répondre, alors qu’il n’y avait personne autour de nous.
« Seriez-vous… par hasard, Polarin ? »
« Oui, c’est bien moi. »
Keldric me serra la main, visiblement heureux de me retrouver.
« Où étais-tu passé ? Je te cherche depuis une semaine entière ! »
« Une semaine ? Je viens juste d’arriver, pourtant. »
« Vraiment ? On dirait qu’on n’est pas arrivés au même moment. Au fait, tu es vraiment dans le corps de Seigneur Adjak ? »
« Oui. J’ai été surpris, moi aussi. »
Keldric tourna autour de moi pour m’examiner, comme s’il me trouvait fascinant.
À sa place, je crois que j’aurais fait pareil. Mais quelque chose me préoccupait.
« Mais… ce n’est pas bon que nous soyons entrés dans l’épreuve à des moments différents. As-tu retrouvé quelqu’un d’autre ? »
« Je n’ai pas trouvé Everchen, mais je sais où se trouve dame Bea. J’ai vu une elfe qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau. »
Bea avait donc hérité du rôle de Gawen, ici.
C’était rassurant. Elle pourrait faire appel à son talent comme à son habitude.
Il me suffisait de regarder Keldric pour le comprendre.
Le propriétaire du corps qu’il occupait se battait à l’épée.
C’est pour cela qu’il avait jeté cette épée qui lui était étrangère et tenté de se battre à mains nues. Mais Bea, au moins, ne subirait pas pareil désagrément.
« Mais dame Bea… fait un peu peur. »
« Quoi ? Qu’est-ce qui te fait peur ? »
« Non, tu comprendras en la voyant. Elle est vraiment… effrayante. »
Peu après, une voix criarde retentit dans la direction où les Hommes-lézards étaient partis.
« Bande de salauds d’humains ! Nous nous retirerons pour aujourd’hui, mais demain, je vous exterminerai jusqu’au dernier ! »
C’était une voix de femme qui m’était familière.
« Ne me dis pas que c’est… dame Bea ? »
« Si. Elle est avec les Hommes-lézards, en ce moment. »
On aurait dit que Bea s’était un peu trop immergée dans cette épreuve.