Chapitre 133
Des lames innombrables, réduites en morceaux, tourbillonnaient autour de nous.
Au milieu de ce qui ressemblait à un typhon de lames, Pakar, qui avait dégainé une nouvelle épée, était lui aussi prêt à charger à tout instant.
Je n’avais jamais espéré remporter le combat sans être blessé.
Comme le tournoi des chevaliers avait pour principe de les faire s’affronter en ne comptant que sur leur force physique, les Mélodies étaient interdites.
Je ne pouvais donc pas déployer largement mon Armure intangible pour bloquer les lames.
Mais je courus.
Comme je courais sans recourir à la Ruée, je n’allais pas aussi vite que d’habitude.
Mais mes mouvements n’avaient rien de lents.
Fouuuuu… !
Je fonçai au cœur de la tempête dans un sifflement furieux.
Je parvins à repousser les lames les plus petites et à dévorer l’aura qui les entourait.
Mais je ne pouvais pas repousser toutes celles qui tournoyaient furieusement à grande vitesse de toutes parts.
Je n’avais pas d’autre choix que de me fier à l’armure de plates que Pasion m’avait offerte et de foncer.
Jusqu’à la finale, je n’avais pas quitté mon armure, même pour dormir, afin d’habituer mon corps à son poids et à son encombrement.
Elle était bien plus résistante que l’uniforme que j’avais porté jusque-là et pourrait donc repousser les éclats de lame pendant un certain temps.
Clang ! Clang ! Clang ! Frrt !
Les lames que je n’avais pas réussi à dévier transpercèrent mon armure et me lacérèrent la chair.
Mais je ne cessai pas de courir.
Je profitai de l’élan de ma course pour lancer Maron en avant.
Klang !
La nouvelle épée que Pakar avait sortie se brisa sur-le-champ.
Le problème, c’était que ses morceaux furent eux aussi happés par la tempête et se mirent à tournoyer avec les autres.
Pakar dégaina rapidement une deuxième épée.
Mais je fus plus rapide : ma lame le taillada.
Frrt !
La cuirasse de l’armure que portait Pakar, des Chevaliers de Rosamund, s’ouvrit en deux.
L’emblème de l’Empire gravé en son centre fut lui aussi tranché.
Une exaltation m’envahit.
Peu m’importait que mon corps fût couvert d’égratignures.
Le combat entre les chevaliers auquel j’avais assisté en demi-finale était profondément gravé dans ma mémoire.
Les membres des Chevaliers du Dragon Blanc, qui, malgré leurs blessures, s’étaient acharnés à poignarder leurs adversaires une fois de plus.
À présent, j’étais moi aussi un membre provisoire des Chevaliers du Dragon Blanc.
En prenant conscience de ce fait, j’abattis de nouveau mon épée.
Clang !
Le sang jaillit une nouvelle fois de la poitrine de Pakar.
Mais lui aussi était un chevalier.
Mon épée avait arraché un morceau d’aura à son passage et lui avait infligé une grave blessure, mais il ne poussa pas le moindre cri.
Il dégaina alors deux épées et les brandit.
Manier une épée ou deux devait relever de mécanismes de combat totalement différents, et pourtant Pakar était habile.
Je pouvais mesurer l’ampleur de son entraînement et comprendre quel chevalier exceptionnel il était.
Mais ce qui était le plus difficile à supporter, c’était que Pakar ne craignait pas de briser ses épées.
C’était la première fois que j’affrontais un chevalier qui ne tenait pas à ses armes, et cela me déconcertait à bien des égards.
Pakar, au contraire, agitait violemment ses épées pour élargir les fissures qui les parcouraient.
J’avais cru pouvoir échapper à l’influence de la tempête de lames en réduisant la distance, mais Pakar maîtrisait sa Transformation quadruple à la perfection.
Même alors que nous étions presque collés l’un à l’autre, des lames s’enfonçaient dans mon dos.
Le combat était devenu une question de vie ou de mort.
Le premier à tomber perdrait.
Nous avions tous deux perdu beaucoup de sang.
Les acclamations du public ne me parvenaient pas.
Je n’entendais que ma respiration, les battements de mon cœur et le choc des épées.
J’entendais aussi la respiration de Pakar et le cliquetis métallique de la tempête de lames qui tournoyait autour de nous.
Nous avions longuement parlé avant d’en venir aux mains, mais depuis que nos épées s’étaient croisées, nous n’avions pas échangé un seul mot.
Nous nous battions avec pour seule intention d’abattre l’autre.
Nous titubions tous les deux.
J’avais perdu tant de sang que ma vision s’évanouissait parfois, comme si elle clignotait.
Mais je rassemblai mes dernières forces et frappai l’épée de Pakar avec Maron.
Ting !
La dernière épée de Pakar se brisa.
Il tâtonna à sa ceinture, mais n’avait plus aucune arme.
Il esquissa un léger sourire.
Son visage éclaboussé de sang n’avait plus rien de naïf.
Seul un chevalier aguerri se tenait devant moi.
Haletant, il porta la main à l’air comme s’il cherchait à le saisir.
Alors, les lames éparpillées s’assemblèrent pour former une épée gigantesque.
Je levai la mienne.
C’était la dernière attaque.
J’en eus l’intuition.
Pakar avait probablement ressenti la même chose.
Peut-être parce que nous avions livré un combat si sanglant, j’avais l’impression de pouvoir lire dans ses pensées sans même échanger un mot.
« Haaaaa ! »
Pakar poussa un cri de guerre et abattit son épée gigantesque.
Il y avait insufflé jusqu’à la dernière goutte d’aura qu’il avait pu rassembler.
Moi aussi, je lançai Maron contre sa lame.
Crac !
Un grondement d’explosion retentit.
Maron, qui avait dévoré une grande quantité du mana de Pakar, vibrait et s’agitait.
Peu après, les genoux de Pakar fléchirent.
Il me jeta un regard, puis s’effondra sur le sol du terrain d’entraînement.
« Ouais ! »
Alors seulement, les acclamations du public me parvinrent clairement.
— Polarin ! Polarin ! Polarin !
La foule scandait mon nom.
Non, presque tous ceux qui se trouvaient dans le terrain d’entraînement levaient leurs poings serrés et criaient mon nom.
Mon état physique était désastreux.
Je me demandai même si l’Avatar de Dieu se serait activé si j’avais porté la relique sacrée, Mutis.
Pas une seule partie de mon corps n’était indemne, et mes paupières étaient si lourdes que chaque clignement me prenait un temps fou.
Mais je levai péniblement la main pour répondre aux acclamations qui pleuvaient sur moi.
À mon geste, la foule redoubla de clameur.
Je tournai le regard vers les Chevaliers de Rosamund.
Ils ne parvenaient pas à dissimuler leur abattement.
À mon geste, la foule redoubla de clameur.
Je tournai le regard vers les Chevaliers de Rosamund.
Ils ne parvenaient pas à dissimuler leur abattement.
L’arbitre vérifia l’état de Pakar et le mien.
Bien qu’une règle tacite nous interdît de nous entretuer, il n’aurait rien eu d’étonnant à ce que l’un de nous y laisse la vie.
« Emmenez-le vite ! »
À ces mots de l’arbitre, les membres des Chevaliers de Rosamund se précipitèrent et emportèrent Pakar.
L’arbitre m’adressa aussi un regard inquiet.
Je lui fis signe que tout allait bien, puis tournai les yeux vers les Chevaliers du Dragon Blanc.
Je pris alors la parole assez fort pour que tout le monde m’entende.
« Comme promis, j’en ai vaincu trois. »
« Tu as fait du bon travail. »
Pasion arborait un large sourire.
Il avait l’air aussi radieux que s’il n’avait jamais douté de moi.
***
Je quittai le terrain d’entraînement par mes propres moyens.
Le duel suivant commença bientôt.
Un combat opposa un membre des Chevaliers du Dragon Blanc, dont le moral était au beau fixe, à un membre des Chevaliers de Rosamund, résolu à ne pas se laisser écraser aussi facilement.
Ce fut un affrontement de haut niveau entre des chevaliers aguerris, mais j’avais du mal à me concentrer.
Les Chevaliers du Dragon Blanc s’étaient rassemblés autour de moi, m’appliquant des potions et m’enveloppant de bandages.
On disait que, lors du tournoi des chevaliers, tout blessé devait être soigné par les membres de son propre ordre.
« Euh… ne pourrions-nous pas soigner l’Apôtre, nous ? »
« Ça va. Un chevalier ne meurt pas pour si peu. »
Les prêtres de l’Ordre sacré qui s’étaient approchés pour me soigner n’eurent donc d’autre choix que de repartir, l’air inquiet.
Je leur lançai moi aussi un regard suppliant, mais détournai bientôt les yeux.
Pasion se tenait à côté de moi, un sourire satisfait aux lèvres.
« Au fait, le chevalier adverse qui est sur le terrain a l’air plutôt fort. »
« … »
« Malgré tout, je vais faire confiance à la force de la famille Adjak. »
« Tu as raison. »
Pasion sortit un épais livret et me le montra.
« Quand le tournoi des chevaliers sera terminé, le Coffre-fort du palais impérial sera ouvert. Une vente aux enchères commencera alors. Y a-t-il quelque chose qui vous intéresse ? »
La proposition était particulièrement tentante.
J’avais gardé un bon souvenir de la vente aux enchères des mages, après la rencontre d’Ostrum.
Celle qui aurait lieu cette fois-ci proposerait nombre d’objets destinés aux chevaliers et en contiendrait donc de bien plus précieux.
« Je vais d’abord jeter un œil. »
« Regardez attentivement. Je vous en offrirai au moins un. »
« Dans ce cas… je ne refuserai pas. »
Je parcourus le livret avec enthousiasme.
On disait que l’épée était la fleur du chevalier, mais puisque j’avais Maron, je n’avais pas besoin d’en avoir une autre.
Pourtant, il y avait tant d’objets à couper le souffle en dehors des épées que j’en oubliai ma douleur et poursuivis ma lecture avec application.
« D’abord, je voudrais trouver une dague… »
Lors d’un combat chaotique, une dague que je pourrais dégainer plus vite qu’une épée à longue lame me serait certainement très utile au cours de mon prochain voyage.
La scène des Chevaliers du Dragon Blanc, qui s’étaient mêlés les uns aux autres pour se poignarder à la dague durant les demi-finales, m’avait particulièrement marqué.
Tandis que je parcourais attentivement la section consacrée aux dagues, quelqu’un prit la parole à côté de moi.
« Si possible, choisissez-en une en orichalque ou en fer météorique. Elles coûtent cher, c’est vrai, mais puisque le seigneur Pasion paie, autant prendre la meilleure. »
C’était Balan, qui me versait une potion dans le dos.
Elle m’avait vu examiner les dagues avec application et me conseillait à présent.
« Vous manier à la dague m’a tellement impressionné, dame Balan, que j’ai eu envie d’en avoir une. »
« J’ai encore beaucoup de chemin à faire. Si j’avais combattu sans avoir besoin de manier une dague, j’aurais pu participer à la finale, moi aussi. »
Entièrement couverte de bandages, Balan prononça ces mots avec un brin de regret.
Mais elle n’avait pas tort. Les chevaliers utilisaient des dagues en prévision des combats chaotiques.
En temps normal, mieux valait se servir d’une épée à longue portée.
Mais si je me rendais à Myeolji, je devais me préparer au pire.
Moi aussi, il me fallait une dague que je pourrais dégainer à tout moment pour poignarder un adversaire en cas de nécessité.
« Merci pour votre conseil, mais il y a autre chose qui me plaît davantage. »
« Quoi donc ? »
« Le Tueur de dragons. C’est celui-là que je préfère. »
Le Tueur de dragons était célèbre : cette dague, réputée avoir tué un dragon, aurait été forgée à partir d’os de dragon broyés.
« C’est une bonne arme, mais… elle ne sera probablement pas aussi efficace que le fer météorique, non ? »
« Haha, les os de dragon ont tout de même une signification particulière pour notre famille, vous ne croyez pas ? Mieux vaut ça que de le laisser pourrir dans le Coffre impérial. »
Cette fois encore, Balan avait vu juste.
Quelle que fût la solidité des os de dragon, ils ne résistaient pas autant que le fer météorique.
Mais je savais comment rendre le Tueur de dragons plus puissant qu’une dague en fer météorique.
Si je parvenais à l’acheter, j’étais sûr de pouvoir le faire évoluer d’un niveau. Mieux valait donc miser sur lui.
« Et il faut aussi que je choisisse une armure. Vous avez pris la peine de me l’offrir, mais elle est devenue inutilisable après une seule bataille. »
« Je croyais que le seigneur Pasion ne devait vous offrir qu’un seul objet ? »
« J’ai beaucoup d’argent. »
« … C’est vrai que vous recevez le soutien de la neuvième Région autonome. »
Balan prononça ces mots avec un brin d’envie.
Elle venait elle aussi de la deuxième Région autonome ; elle avait donc dû vivre sans se soucier de l’argent.
Rien à voir avec moi, qui venais de la dix-huitième Région autonome.
Mais ne pas se soucier de l’argent et en avoir beaucoup, c’était deux choses différentes.
« Dame Balan, s’il y a un objet qui vous intéresse, choisissez-le aussi. Je vous l’offrirai. »
« Vraiment ? »
Le visage de Balan s’illumina.
Mais son sourire s’effaça peu après.
« Non, ça ira. Je n’ai aucune raison d’accepter un cadeau de votre part, seigneur Polarin. »
« Mais si, allons. À quoi servent les camarades de promotion ? J’ai aussi beaucoup appris en vous regardant combattre, dame Balan. »
« Tout de même… »
« Choisissez quelque chose de bien, et vous m’aiderez plus tard, voilà tout. »
Les lèvres de Balan frémirent.
Comme si elle n’avait jamais hésité, elle se mit à feuilleter le livret à toute vitesse, à la recherche d’un objet qui lui plaisait.
Alors que nous cherchions ensemble une armure convenable, Pasion s’adressa à moi.
« J’ai reçu un message de dame Hike. »
« Dame Hike ? Ah… »
J’étais tellement absorbé par le livret que je n’avais même pas remarqué que Hike m’avait appelé par liaison sans fil.
« Elle a dit qu’un de vos compagnons avait terminé la deuxième épreuve et qu’il en était ressorti. Apparemment, Everchen, le Paladin, a réussi. »
C’était une bonne nouvelle.
Je voulais voir au plus vite à quel point Everchen avait progressé.
« Seigneur Pasion, je ne suis pas obligé de me rendre à la salle des ventes, n’est-ce pas ? »
« Eh bien, non. Pourquoi ? Vous comptez me demander d’enchérir à votre place ? »
Pasion ouvrit de grands yeux.
Quelle que fût l’aide qu’il m’apportait, lui demander de faire mes courses aux enchères aurait été exagéré.
Je m’empressai de rectifier.
« Non, j’allais le demander à dame Balan. »