Chapitre 131
À peine l’annonce terminée, les deux ordres de chevaliers se mirent en mouvement.
Mais ils ne prirent pas la même direction.
Les Chevaliers de Guberger resserrèrent leurs rangs.
Cinq rangées de quatre hommes.
Ils formèrent un rectangle et levèrent fermement leurs boucliers.
À l’inverse, les Chevaliers du Dragon Blanc se divisèrent en deux lignes.
Ils formèrent deux files de dix hommes et chargèrent les Chevaliers de Guberger, solidement retranchés.
Boum, boum, boum, boum.
Quand les vingt chevaliers en armure lourde se mirent à courir, le terrain d’entraînement se mit à trembler bruyamment.
« Les Chevaliers de Guberger sont habitués aux combats défensifs. Ce sont eux qui protègent la capitale impériale, pas ceux qui la conquièrent. »
Pasion m’expliqua leur tactique, sachant que je ne connaissais pas bien les combats entre chevaliers.
« Mais nous, nous conquérons. »
Son explication fut brève, mais suffisante.
Les descendants d’Adjak conquéraient.
Ils avanceraient même jusqu’à Myeolji, alors un terrain d’entraînement ne leur faisait pas peur.
Répartis en deux lignes, les Chevaliers du Dragon Blanc s’enfoncèrent dans les flancs gauche et droit de la formation compacte.
Je me demandai s’ils n’allaient pas se faire écraser en s’engageant un à un entre les boucliers serrés……
Crac !
À peine cette pensée m’eut-elle traversé l’esprit que le premier choc eut lieu.
Les chevaliers des deux ailes chargèrent et percutèrent leurs adversaires de front, au même instant.
Les lances et les épées de la formation compacte s’abattirent sur eux.
Mais les ailes des Chevaliers du Dragon Blanc tinrent bon et les repoussèrent.
À cet instant, les Chevaliers du Dragon Blanc changèrent de tactique.
Ceux qui se tenaient juste derrière les premiers rangs firent un grand mouvement.
Au lieu de frapper les solides boucliers des Chevaliers de Guberger, ils enfoncèrent leurs épées dans les espaces qu’ils ne protégeaient pas : les jambes des chevaliers.
Le sang écarlate jaillit, mais aucun Chevalier de Guberger ne cria.
Les blessés se replièrent, remplacés par ceux qui n’avaient pas été touchés.
Mais les Chevaliers du Dragon Blanc ne laissèrent pas passer cette ouverture.
Les chevaliers des ailes s’engouffrèrent dans la formation compacte.
Dans cet espace exigu, les vingt chevaliers se retrouvèrent mêlés dans un combat chaotique.
De loin, tout semblait confus, mais chacun d’eux dégageait une aura acérée et frappait, tailladait et transperçait l’adversaire avec une habileté stupéfiante.
Clang ! Crac ! Clang !
Un combat sanglant, inimaginable pour un match amical, se déroulait sous nos yeux.
Je me surpris à regarder la scène en fronçant les sourcils.
Je n’étais pas le seul.
Les spectateurs, qui avaient acclamé les combattants avant le début de l’affrontement décisif, s’étaient tous tus.
Ils ne faisaient que regarder le combat effroyable qui se déroulait sous leurs yeux.
La réaction des chevaliers était encore plus surprenante.
Ils ne cessaient pas d’attaquer, même quand ils étaient blessés.
Ils se battaient enchevêtrés, comme s’ils comptaient rendre deux coups pour chaque coup reçu.
À partir de là, il n’y eut plus ni formation ni tactique.
On aurait dit qu’il s’agissait de savoir quels chevaliers tiendraient le mieux, lesquels déchiquetteraient leur adversaire avec le plus de férocité.
« C’est difficile à regarder ? »
« … Ce n’est pas facile. »
« Ne vous inquiétez pas. Personne ne mourra. Les deux ordres de chevaliers se respectent. »
« Du respect ? Ils n’y vont pas de main morte, pourtant. »
« Chacun donne le meilleur de lui-même, sans aller jusqu’à tuer l’autre. »
Les explications de Pasion m’éclairèrent.
Malgré leur lutte acharnée, les chevaliers des deux camps ne visaient jamais les points vitaux de leurs adversaires.
Pour autant, le combat n’en paraissait pas moins désespéré.
« Même s’ils ne meurent pas, ils pourraient garder des séquelles. »
« C’est le quotidien des chevaliers. Aucun d’eux n’est assez faible pour tomber à cause de blessures pareilles. »
Je ne trouvai rien à répondre à Pasion.
En matière de chevalerie, il en savait bien plus que moi : il était devenu chevalier dès son jeune âge et dirigeait à présent les Chevaliers du Dragon Blanc.
Clang !
Le casque d’un Chevalier du Dragon Blanc fut arraché.
Celle qui apparut à visage découvert était Balan.
Elle aussi était couverte de sang, mais, même sans son casque, elle serra les dents et chargea son adversaire.
Elle fonça sur celui qui lui avait fait perdre son casque et le plaqua au sol.
Puis elle planta plusieurs fois son poignard dans son armure.
« Quand la guerre contre les démons éclatera, les ordres de chevaliers seront indispensables. »
« … Oui, on dirait bien. »
« Les ordres de chevaliers seront les premiers à charger l’ennemi. Et alors, ils n’hésiteront pas à enfoncer leur épée dans la gorge des démons. »
Pasion avait raison.
La guerre entraînait inévitablement des effusions de sang, et les chevaliers étaient ceux qui en avaient le plus l’habitude.
Un ordre de chevaliers, capable de se jeter de son plein gré dans des situations désespérées et d’agir avec une précision froide en suivant les tactiques, était absolument indispensable.
« C’est terminé. »
Finalement, tous les Chevaliers de Guberger s’effondrèrent.
« La victoire revient aux Chevaliers du Dragon Blanc ! »
Ouah !
À l’annonce du présentateur, les spectateurs levèrent les bras.
Ils poussèrent des hurlements, libérant d’un seul coup les cris qu’ils avaient retenus.
Mais les Chevaliers du Dragon Blanc ne s’enflammèrent pas pour autant.
Ils aidèrent les Chevaliers de Guberger à se relever et vérifièrent l’état de ceux qu’ils venaient d’affronter.
Balan, malgré sa claudication, tendit elle aussi la main à un Chevalier de Guberger tombé sur le terrain et l’aida à se relever.
Cette scène fit naître en moi une sorte d’émotion.
Pasion posa la main sur l’épaule de mon moi, fasciné.
« Préparez-vous pour la finale. »
« Oui, j’ai compris. »
Je devais reconnaître que le sang me bouillonnait dans les veines.
***
Contrairement à la rencontre des mages d’Ostrum, qui suivait chaque année le même format, celui du Tournoi des chevaliers changeait à chaque édition.
On m’expliqua que le combat par équipes de vingt auquel j’avais assisté en demi-finale était la formule habituelle pour départager les finalistes.
« Cette fois, le Tournoi des chevaliers reste assez classique. Un duel en un contre un, avec cinq membres choisis dans chaque équipe. »
La réunion des principaux membres des Chevaliers du Dragon Blanc commença aussitôt, avec une discussion sur le prochain combat.
Personne ne se réjouit de la victoire en demi-finale ni ne félicita les chevaliers qui s’étaient battus avec acharnement.
Je m’y étais toutefois quelque peu habitué.
Assister au combat sanglant des demi-finales et écouter les explications de Pasion m’avait certainement aidé.
Je compris que la rudesse des ordres de chevaliers n’était pas une simple idée abstraite, mais bien une culture considérée comme normale.
« Ne pas rejoindre les Chevaliers du Dragon Blanc après la Cérémonie de la majorité est peut-être la meilleure décision que j’aie prise dans cette vie…… »
Mais la réunion me réservait encore d’autres surprises.
Un chevalier à l’air jeune leva la main et posa une question à Pasion.
« Seigneur Pasion, quelle était la formule du Tournoi des chevaliers quand vous l’avez remporté ? »
« À mon époque, c’était un tournoi à élimination directe, en un contre un. »
« La pression devait être considérable. »
« Pas vraiment. Je savais que j’allais gagner. »
Pasion éclata de rire après avoir répondu.
Il ne pouvait afficher pareille assurance que parce que ses compétences la justifiaient.
Les autres chevaliers frappèrent eux aussi la table de leurs mains en riant.
J’avais supposé qu’un ordre de chevaliers, avec des membres aussi endurcis, suivait forcément une structure militaire et hiérarchique.
Pourtant, contrairement à ce que j’imaginais, ils se parlaient sans cérémonie, dans une atmosphère très détendue.
Mais peut-être qu’un ordre de chevaliers savait passer à l’action quand le moment venait.
Pasion me désigna du doigt et déclara :
« Vous serez le premier chevalier à entrer en lice. »
« Oui, j’ai compris. »
Je n’y voyais pas d’inconvénient. Au contraire, je m’y attendais.
Parmi les chevaliers réunis ici, peu étaient indemnes.
Comme j’acceptais sans hésiter de passer le premier, le commandant en second m’encouragea :
« Le premier combat est très important : il donne le ton. »
« Oui, je ne vous décevrai pas. »
« Le vainqueur du premier combat peut rester sur le terrain et poursuivre le tournoi. Comme vous le voyez, nous avons beaucoup de blessés. Pourriez-vous en abattre deux, ni plus ni moins, puis revenir ? »
La deuxième demi-finale n’avait pas encore eu lieu. Nous ignorions donc qui serait notre adversaire.
Mais je répondis avec assurance :
« Trois. J’en abattrai exactement trois, puis je reviendrai. »
À ma déclaration pleine d’assurance, les chevaliers frappèrent de nouveau la table et éclatèrent de rire.
En voyant Balan, entièrement couverte de bandages, sourire à son tour, je me dis qu’elle était devenue une véritable Chevalière du Dragon Blanc.
Pasion, un sourire aux lèvres, me dit lui aussi :
« Ce ne sera pas facile. Vous affronterez les Chevaliers de Rosamund. »
« La demi-finale n’a même pas encore commencé, si ? »
« Inutile de regarder pour le savoir. »
Les chevaliers impériaux, qui portaient le nom même de l’Empire.
Mais je ne me laissai pas intimider.
Au contraire, ma combativité s’en trouva renforcée.
« Oui, j’y arriverai sans faute. »
« C’est bien d’avoir confiance en soi. J’aurais aimé que vous soyez membre de notre ordre. »
« Ha ha…… »
« Enfin, vous faites déjà rayonner le nom de la famille Adjak, alors peu importe. Balan ! Apportez l’armure ! »
À l’appel retentissant de Pasion, Balan se leva aussitôt.
Puis, traînant sa jambe boiteuse, elle apporta l’armure et me la tendit.
L’armure de plates, ornée en son centre du dragon de la famille Adjak, paraissait toute neuve.
« La finale n’a lieu que dans trois jours. Vous devrez porter cette armure pour le tournoi, alors habituez-vous-y d’ici là. »
J’acceptai l’armure et répondis avec entrain :
« Oui, j’ai compris. »
***
Les demi-finales s’achevèrent sur une victoire écrasante des Chevaliers de Rosamund, comme Pasion l’avait prédit.
Les Chevaliers du Dragon Blanc et les Chevaliers de Rosamund allaient donc s’affronter en finale.
Vêtu de l’armure de plates qu’on m’avait offerte, je traversai la capitale impériale avec Pasion.
« Elle vous gêne ? »
« Oui, elle me gêne un peu, mais elle ne me met pas mal à l’aise. »
« J’ai demandé à Agamben de faire fabriquer une armure dans le style que vous aimez. »
« Un style que j’aime…… J’en ai un ? »
En vérité, je n’utilisais aucun équipement particulier, à part Maron.
Les vêtements que je portais n’étaient que l’uniforme de Tello, et j’avais toujours combattu avec.
Je fus donc perplexe en apprenant qu’Agamben connaissait mes goûts.
« Pour commencer, l’uniforme de Tello que vous portez n’est pas un uniforme ordinaire. Il vous en a fait essayer plusieurs et vous a fourni sans cesse celui qui vous allait le mieux. »
« Ah…… C’est donc comme ça que vous le savez. Il est toujours aussi minutieux. »
J’avais reçu bien des attentions sans même m’en rendre compte.
C’était peut-être pour cette raison que, bien que je n’eusse jamais porté d’armure de plates, elle ne me gênait pas. Elle n’était ni trop lourde ni encombrante.
« J’ai l’Armure intangible, mais je devrais bientôt me mettre en quête d’un bon équipement défensif. »
Tandis que je tripotais l’armure de plates sans raison, un homme s’approcha d’un pas assuré et salua Pasion.
« Seigneur Pasion, bonjour. »
« Cela faisait longtemps, Kadon. »
« Voici…… Seigneur Polarin, je présume. »
« C’est bien lui. Un enfant de notre famille. »
« Comme on pouvait s’y attendre de la famille Adjak, ses talents n’ont pas de limites. »
Puis Kadon et moi nous serrâmes la main.
« Participerez-vous à la finale du Tournoi des chevaliers, par hasard ? »
« Oui, grâce au seigneur Pasion. »
« Ha ha, les avis sont partagés sur l’équipe qui l’emportera. »
Je sentais déjà de nombreux regards posés sur nous.
Les habitants de la capitale impériale n’étaient pas les seuls à assister à la finale : les chevaliers éliminés du Tournoi des chevaliers n’avaient pas quitté la capitale afin d’y assister eux aussi.
Je répondis à Kadon :
« Aussi puissants que soient les Chevaliers de Rosamund, nous gagnerons. »
Visiblement satisfait de mon assurance, Pasion éclata de rire.