Chapitre 125
Faibles.
Tel fut le jugement froid de Hike, après nous avoir examinés avec attention, Keldric, Bea, Everchen et moi.
Mes compagnons affichèrent un air déconcerté. Mais je dissimulai mes émotions.
Même au sein de l’Expédition d’Adjak, Hike était une combattante redoutable, qui avait atteint le rang de Régulateur.
On estimait qu’elle possédait assez de puissance pour réguler ce monde.
Du point de vue d’un tel être, il était naturel que nous soyons faibles.
Plus important encore, il fallait savoir si nous pouvions passer l’Épreuve du Dragon.
« Oui, nous sommes encore trop faibles. C’est pour cela que nous voulons passer l’Épreuve du Dragon. »
« Même comparés à ceux qui voyageaient avec Adjak, vous êtes bien trop faibles. »
Pourtant, Hike ne me répondit pas et poursuivit.
Tout le monde était intimidé par Hike et restait figé, mais Bea trouva le courage de prendre la parole.
« … C’est vrai. Tous ceux qui faisaient partie de l’Expédition d’Adjak étaient des héros. »
« Tu descends de Gawen ? »
« Oui. »
« Gawen ne se serait pas cherchée d’excuses comme tu le fais. »
Ça ne présageait rien de bon. Je regardai Bea avec inquiétude.
Elle avait quitté Kipaso pour suivre la même voie que Gawen.
Elle n’avait cessé de travailler dur, déterminée à vivre sans jamais déshonorer le nom de son ancêtre.
Hike ne faisait rien d’autre que de la provoquer.
Bien sûr, cela ne signifiait pas que Bea pouvait se mettre en colère contre elle.
Hike n’était pas seulement une héroïne connue de tout le continent : elle avait aussi accompagné Gawen lors de l’expédition.
Bea se contenta de serrer les poings et de baisser la tête.
Ses poings tremblaient.
« Même ceux qui accompagnaient Adjak lors de l’expédition étaient ordinaires au départ. Adjak lui-même n’était pas fort dès le début. »
Hike avait raison.
Les compagnons d’Adjak étaient tous des PNJ remarquables, mais ils n’étaient pas les individus les plus puissants de chaque continent.
Adjak avait rassemblé des compagnons au fort potentiel plutôt que des personnes déjà exceptionnellement douées.
Il avait voyagé avec eux et ils avaient grandi ensemble.
« J’étais souvent mécontente quand Adjak amenait de nouveaux compagnons. Je pensais qu’il ne faisait que rassembler des gamins. Mais ils ont peu à peu progressé. Quand nous sommes arrivés à Myeolji, plusieurs étaient devenus plus forts que moi. »
« … Dame Gawen était-elle faible, elle aussi, au début ? »
« Oui. Gawen était à nos côtés en tant que commandante des elfes, alors elle partait avec une longueur d’avance. Mais elle aussi est devenue Régulatrice au cours de son voyage avec Adjak. Elle avait fait des progrès remarquables depuis notre première rencontre. »
« … »
Bea gardait les poings serrés, mais elle ne baissait plus la tête.
« Vous devez devenir plus forts que les compagnons d’Adjak. »
« Oui, nous deviendrons plus forts. »
Je répondis comme si je faisais une promesse. Mes compagnons prirent la parole à leur tour. Je sentis leur détermination dans leurs voix. Hike devait l’avoir sentie, elle aussi.
« Nous voulons devenir plus forts. Je vous en prie, faites-nous passer l’Épreuve du Dragon. »
Hike nous observa une nouvelle fois, puis déclara lentement :
« L’Épreuve du Dragon ne vous aidera pas forcément à progresser. Certains y perdent même la vie. Voulez-vous toujours la passer ? »
« Oui. »
« Moi aussi, je veux la passer. »
« Moi aussi. »
Après avoir entendu nos réponses, Hike parla avec majesté.
« Je vous confierai la première épreuve. Trouvez le Nid du Haut Dragon et venez me retrouver. »
Je fus un peu déconcerté. Est-ce vraiment une épreuve ?
Le Nid du Haut Dragon se déplaçait sans cesse ; impossible d’en déterminer l’emplacement et de s’y rendre directement.
Cependant, en réduisant les possibilités et en nous dirigeant vers les zones où le mana était fortement concentré, nous pouvions le trouver.
J’y étais parvenu moi-même, juste après ma Cérémonie de la majorité.
Mais, comme prévu, l’Épreuve du Dragon n’avait rien de simple.
« En revanche, ne vous servez ni du mana, ni de la Mélodie, ni du pouvoir divin pour le trouver. Vous devrez le trouver en ne comptant que sur vos capacités physiques. »
« Comment allez-vous nous empêcher d’utiliser le mana et les Mélodies ? Vous pouvez utiliser une Langue des dragons pareille ? »
« Oui. Mais vous devez apprendre à ne pas vous en servir vous-mêmes. »
Hike balaya simplement ma question.
« Même si vous utilisez le mana en cachette, je ne le saurai pas. Mais si vous voulez devenir plus forts, ne vous mentez pas et réussissez l’épreuve. »
« Oui, j’ai compris. »
Après quoi, Hike reprit sa forme de dragon.
Sous sa forme draconienne, elle ressemblait à n’importe quel humain, à l’exception de ses fines membranes alaires et de ses pupilles fendues à la verticale.
Mais lorsqu’elle se métamorphosa en dragon, sa majesté devint extraordinaire.
Son long cou gracieux et son corps fuselé étaient couverts d’écailles qui scintillaient sous le soleil.
Hike battit de ses immenses ailes et s’envola dans le ciel.
Mes compagnons et moi, ainsi que les habitants de la capitale impériale, la regardâmes s’éloigner, bouche bée.
Le spectacle était beau et majestueux, mais je ressentis autre chose.
« Elle va nous indiquer une direction. »
Heureusement.
Je me tournai vers mes compagnons et déclarai :
« Alors, passons l’Épreuve du Dragon. »
***
Adjak avait lui aussi passé l’Épreuve du Dragon.
Chaque dragon pouvait imposer une épreuve selon ses propres prérogatives, et Adjak avait reçu la sienne de l’ancien Seigneur Dragon, celui qui avait laissé le cercle désormais gravé dans mon cœur.
L’Épreuve du Dragon qu’Adjak avait passée avait été remaniée pour devenir l’épreuve de la Cérémonie de la majorité à laquelle j’avais participé.
Hike nous avait imposé une épreuve différente de celle de l’ancien Seigneur Dragon.
Le type et le niveau de l’épreuve variaient selon les dragons.
Naturellement, les récompenses obtenues à l’issue de l’épreuve variaient elles aussi.
Je me demandais combien de niveaux comportait l’épreuve de Hike et quelle récompense j’obtiendrais en la terminant.
Mais si l’Épreuve du Dragon était célèbre, c’était parce que l’épreuve elle-même contribuait grandement à la progression.
« Beaucoup doivent vouloir passer l’Épreuve du Dragon… mais rares sont ceux qui y parviennent. Nous avons de la chance. »
Bien que tous les dragons puissent imposer des épreuves, seuls deux étaient encore en vie à cette époque : Hike et Baden.
Notre première épreuve consistait à trouver le Nid du Haut Dragon sans utiliser le mana ni les Mélodies.
Pour une première épreuve, la difficulté ne me semblait pas très élevée.
« Mais comment fait-on pour ne pas utiliser le mana ? »
« C’est vrai… Comment ? On peut vraiment s’en passer ? »
Mais cette faible difficulté n’était qu’une impression de ma part.
Nous rencontrâmes un problème avant même d’avoir commencé.
« On devrait arrêter de respirer ? »
« Argh… »
Depuis que nous avions appris à percevoir le mana, nous n’avions pensé qu’à la manière de le maîtriser au mieux.
Nous avions renforcé nos capacités physiques grâce au mana et nous nous en étions servis pour abattre nos adversaires.
Même si nous ne savions pas le maîtriser parfaitement, nous qui l’utilisions comme si nous respirions étions fortement handicapés dès lors qu’il nous fallait nous en passer complètement.
À cause de cela, nous n’arrivions pas à faire un seul pas et restions plantés devant la salle de banquet.
J’étais particulièrement mal loti : grâce à mon Cœur de dragon, j’avais été de premier rang dès ma naissance et je percevais le mana depuis toujours.
Il m’était difficile d’imaginer une vie sans mana.
Alors que je m’évertuais à trouver une solution depuis un bon moment, une idée me vint soudain.
« Après tout, avant mes quinze ans, je ne faisais que sentir le mana sans jamais l’utiliser, pas vrai ? »
Je venais de trouver une piste. Autrefois, je ne faisais que diriger le mana vers mon cœur sans jamais m’en servir.
Il était peut-être impossible de ne pas inspirer le mana qui flottait dans l’atmosphère.
Mais ne pouvais-je pas retenir dans mon cœur celui qui entrait avec ma respiration ?
Je tentai cette méthode.
Je retins dans mon cœur le mana mêlé à mon souffle.
Je rassemblai également dans mon cœur le mana qui se répandait dans tout mon corps.
Peu à peu, le mana se mit à affluer dans mon Cœur de dragon.
Le Cœur de dragon semblait ravi de retrouver cette sensation de plénitude qu’il n’avait pas éprouvée depuis longtemps.
Il battait, sentant le mana qui s’y déversait.
« On ne peut pas empêcher le mana d’entrer quand on respire. À la place, essayez de retenir dans votre cœur le mana que vous absorbez. »
Mes compagnons comprirent l’allusion et s’y essayèrent à tour de rôle.
Keldric, qui retenait son souffle jusqu’à en devenir rouge, expira avec soulagement.
Et chacun d’entre nous parvint à retenir le mana dans son cœur.
« Je… n’ai plus aucune force. »
Everchen semblait peu habitué à cette sensation.
Moi non plus.
Le mana n’avait cessé d’aider et de soutenir mon corps, et dès que je le retins, j’eus l’impression que toutes mes forces m’abandonnaient.
Malgré tout, ils étaient tous doués et prirent rapidement le coup de main.
« Alors, cette fois, on y va pour de bon ! »
« Allons-y. »
Nous nous mîmes en route avec entrain.
En regardant dans la direction où Hike s’était envolée et en avançant pas à pas, nous finirions par arriver au Nid du Dragon.
***
« Keldric, fais attention. Le mana s’échappe. »
« Oh, tu as raison. Merci. »
Keldric et Everchen, qui s’étaient rapprochés, s’encourageaient tout en marchant.
Nous faisions tous de même, Bea et moi compris.
Au moindre relâchement, le mana tentait de s’échapper de nos cœurs.
C’était inévitable pour ceux qui étaient si habitués à l’utiliser qu’il leur semblait aussi naturel que de respirer.
Pourtant, nous continuâmes d’avancer pas à pas, sans nous mentir, comme Hike nous l’avait dit.
Avant même de nous en rendre compte, nous avions quitté la capitale impériale et suivions un sentier forestier.
Peut-être parce que le mana ne renforçait plus nos capacités physiques générales, la simple marche était épuisante.
Mais nous savions que cela faisait aussi partie de l’épreuve, alors nous continuâmes lentement sans chercher à tricher.
Cependant, un problème se posa.
« C’est une falaise. »
Nous avions suivi la direction prise par Hike en avançant tout droit, jusqu’à nous retrouver face à une falaise abrupte.
Ne sachant que faire, nous poussâmes tous un soupir.
« … Ah, si seulement je pouvais utiliser le mana, je pourrais la franchir d’un bond. »
« On ne peut pas. »
Keldric grommela, et Bea lui répondit d’une voix ferme.
La distance était considérable, mais avec le mana, chacun d’entre nous aurait pu franchir la falaise sans difficulté.
« On fait demi-tour ? »
« Non, je vais essayer de sauter par-dessus. »
Keldric prit une profonde inspiration.
Il plia et tendit les jambes, s’étira et secoua les bras pour dissiper la tension.
En tant qu’artiste martial, Keldric devait avoir un corps plus robuste que les autres.
« Tu peux le faire. »
Bea l’encouragea.
Puis, sans hésiter, elle commença à descendre la falaise.
La descendre n’avait rien de facile, mais elle avait dû juger cela préférable à un saut.
Everchen déglutit, donna une tape sur l’épaule de Keldric, puis suivit Bea en bas de la falaise.
« Polarin, qu’est-ce que tu vas faire ? »
« Je vais regarder comment tu t’y prends, grand frère. »
« Parfait. Fais-moi confiance ! »
Keldric surmonta sa peur et prit son élan de loin.
Dadadadak !
Il accéléra à petits pas rapides et bondit de toutes ses forces.
La distance entre les deux versants était si grande qu’on aurait dit qu’il volait.
Mais il lui manqua un peu de portée.
Surpris, je criai :
« Keldric ! »
Keldric n’eut pas le temps de répondre.
À la place, il abattit son poing sur la falaise, la fracassant, et parvint de justesse à ne pas tomber.
Aïe, rien qu’à le voir, j’avais mal. Frapper la falaise à mains nues, sans mana… Pourtant, Keldric gémit, s’agrippa à la paroi et remonta.
« Polarin ! J’ai réussi ! »
Comme s’il ne remarquait pas le sang qui coulait de son poing, Keldric sourit de toutes ses dents et agita largement la main.
Je lui rendis son salut, soulagé.
« Est-ce que je peux la franchir, moi aussi ? »
J’évaluai la distance.
Je pouvais sauter par-dessus, mais je ne serais pas capable de fracasser la falaise du poing comme Keldric.
Je me demandai si je pouvais simplement y planter mon épée. Tandis que j’y réfléchissais, je vis quelque chose de stupéfiant.
« Grand frère ! Derrière toi ! »
Derrière Keldric venait d’apparaître une bête de rang 4, une Pera.
C’était une bête au corps massif comme celui d’un rhinocéros, avec une grosse corne qui dépassait du milieu du front.
Mais Keldric ne sembla pas la remarquer et continua d’agiter la main.
« Grand frère ! Keldric ! Derrière toi ! »
Keldric finit par remarquer mes gestes. Surpris, il se retourna.
Boum !
La Pera percuta Keldric.
En temps normal, Keldric aurait pu s’occuper sans difficulté de plusieurs bêtes de rang 3, mais sans mana, difficile de savoir s’il en aurait été capable.
Nous avions déjà affronté quelques bêtes en chemin, mais combattre sans utiliser de mana était vraiment difficile.
Je n’avais plus le temps d’hésiter.
Je serrai les dents et fonçai droit vers la falaise.