Chapitre 124
Il était de nouveau temps de nous séparer.
Après le départ du prince héritier, nous avions pu continuer à utiliser la salle de banquet, ce qui nous arrangeait pour nous dire au revoir.
Je commençai par aller remercier les Anciens de la famille.
« Je tiens à vous remercier tous les trois. »
Pasion était venu participer au tournoi des chevaliers qui se tiendrait dans la capitale impériale, mais Balua et Akuhata n’étaient venus que pour moi.
Balua appartenait à une organisation représentant les hommes-bêtes, et Akuhata à une autre, qui représentait les barbares du Sud.
Ces deux groupes, qui devaient être sur le qui-vive à l’idée que les braises de la guerre puissent les atteindre, devaient mener des vies bien remplies.
« C’est une décision de la famille. Tu n’es plus un simple candidat au titre de héros. »
Quand Pasion dit cela, Balua et Akuhata hochèrent également la tête.
En l’entendant, je repensai à une question qui me trottait dans la tête.
« Vous avez parlé de candidat au titre de héros. Est-ce que cela a une réelle importance ? »
« Une réelle importance ? »
« Je croyais que ce n’était qu’un titre destiné à encourager les enfants de la famille. »
« Tu pensais que ce n’était qu’un titre creux. Eh bien, tu n’as pas tort. Du moins, jusqu’à présent. »
Dès leur plus jeune âge, les enfants de la famille Adjak entendaient sans cesse la même phrase :
– Vous devez marcher dans les pas de notre héros, sire Adjak.
– Chaque année, les dix premiers de la Cérémonie de la majorité sont dignes de devenir candidats au titre de héros. Aspirez à cette glorieuse place.
L’effet était indéniable.
Dès leur plus jeune âge, tous les enfants de la famille Adjak travaillaient dur en vue de la Cérémonie de la majorité, avec le titre de candidat au héros en ligne de mire.
Ayant grandi avec un objectif aussi clair, ils faisaient preuve d’une puissance de combat supérieure à celle de n’importe qui de leur âge.
Les dix enfants sélectionnés chaque année comme candidats au titre de héros se distinguaient tout particulièrement.
Mais cela s’arrêtait là.
Une fois sélectionnés comme candidats, après avoir fait étalage de leurs talents au sein des organisations de la famille ou d’autres organisations extérieures, ils finissaient peu à peu par se poser des questions.
– Qu’est-ce que ça change, d’être candidat au titre de héros ?
– Suis-je digne de devenir un héros ?
Je n’avais pas fait exception.
Ma première place à la Cérémonie de la majorité m’avait valu beaucoup d’attention.
Je ne pouvais pas dire que la famille ne m’avait apporté aucun soutien.
J’avais bel et bien pu compter sur des ressources humaines comme Keldric et Kiyot.
« Mais est-ce que ça s’arrête là ? Le titre de candidat au héros va-t-il vraiment changer quelque chose, désormais ? »
Comme s’il avait compris ma question, Pasion poursuivit :
« Balua, Akuhata et moi sommes tous des candidats au titre de héros. Tayon l’était aussi. »
« Oui, j’ai entendu dire que vous vous étiez tous distingués à la Cérémonie de la majorité. »
« Alors je connais la question que tu te poses, comme tous les candidats au titre de héros de la famille, d’ailleurs. Mais à partir de maintenant, les choses vont changer. »
« Comment ça ? »
« Notre famille a besoin d’une figure de proue comme sire Adjak. Nous allons donc choisir un héros parmi les candidats. »
« Le choisir ? Vous voulez dire qu’il y aura une autre épreuve ? »
Ça me paraissait un peu absurde.
La Cérémonie de la majorité existait depuis longtemps, et les candidats au titre de héros étaient donc nombreux.
J’ignorais ce qu’il y avait de si avantageux à être choisi comme héros, mais voulait-il vraiment rassembler des gens qui avaient déjà trouvé leur place, puis les mettre à l’épreuve ?
C’était bien trop inefficace, et nous n’avions pas le temps pour ça.
« Ce ne sera pas une épreuve pour toi. Nous choisirons un héros parmi les candidats, et ce sont ceux qui les soutiennent qui seront mis à l’épreuve. »
« Je vois. Si vous me dites cela, c’est que… »
« Exactement. Balua, Akuhata et moi, nous te soutiendrons pour que tu deviennes un héros. »
« Je vous en suis reconnaissant, mais pourquoi moi ? »
À cet instant, Balua sortit de son espace de stockage une tablette de pierre.
Ce n’était pas une simple tablette, mais un artefact. Les mots qu’il voulait me dire commencèrent à apparaître dessus.
– Parce que tu as toutes les qualités requises.
« Quelles qualités ? Parce que les démons me considèrent comme le successeur d’Adjak ? »
– C’est un événement important, lui aussi. Mais c’est parce que nous croyons en tout ce que tu as accompli jusqu’ici.
En tant que superviseur de la Cérémonie de la majorité, Balua m’avait observé par le passé.
Il évoqua mes actions, à commencer par la façon dont je m’étais illustré dans le labyrinthe où Ainsitel était apparu.
– Alors que la famille se concentrait sur l’Empire, tu as insisté pour que nous nous attaquions aux démons et tu t’es rendu chez Tello pour agir. Je sais que tu as accompli beaucoup de choses durant cette période : tu as gagné la reconnaissance des mages d’Ostrum, mis fin à la guerre entre les races à Kipaso et été nommé apôtre de l’Ordre sacré. Chacun de ces exploits était stupéfiant.
En écoutant Balua, je repassai en revue tout ce que j’avais fait.
Ces journées avaient été sacrément chargées, sans une seconde de répit.
Je n’avais pas agi pour obtenir la reconnaissance de qui que ce soit.
Pourtant, être reconnu me faisait plaisir.
– De plus, Tayon t’a reconnu. Qu’il t’ait accordé une Recommandation spéciale m’a vraiment surpris.
« La Recommandation spéciale… Ce n’est pas un privilège dont chaque superviseur peut se servir au moins une fois ? »
– Tayon avait dit qu’il ne ferait jamais usage d’une Recommandation spéciale pendant sa supervision. C’était un homme rigide. Il était parti superviser la cérémonie en disant qu’il devait préserver l’équité en tant que chef des Corbeaux.
« Alors pourquoi me l’a-t-il accordée ? Pour être honnête… je ne comprends toujours pas vraiment pourquoi j’ai reçu cette Recommandation spéciale. »
Je leur racontai dans quelles circonstances j’avais reçu la Recommandation spéciale.
Une Shaber m’avait attaqué et Tayon m’avait sauvé alors que j’étais au seuil de la mort. Il m’avait aussi accordé la Recommandation spéciale en même temps que Maron.
Je ne m’étais pas distingué : Tayon m’avait sauvé et m’avait même fait un cadeau.
Balua réfléchit un instant en se grattant le front, puis une nouvelle phrase apparut sur la tablette.
– Tayon a beaucoup parlé de toi. Au début, il disait que tu lui ressemblais, mais à un moment, il a commencé à dire qu’il avait beaucoup à apprendre de toi.
«…»
Comme je restais plongé dans mes pensées, Pasion me donna une tape sur l’épaule et dit :
« Parmi les Douze Épées, Balua était le plus proche ami de Tayon. Tu peux te fier à ses paroles. Dès le départ, il avait accepté de superviser la Cérémonie de la majorité à laquelle tu participais pour aider Tayon. »
Je hochai la tête et les remerciai.
J’étais heureux que trois des Douze Épées me reconnaissent et me soutiennent, et que Tayon m’ait considéré comme quelqu’un de spécial.
J’en avais même la gorge nouée.
Je changeai donc vite de sujet.
« …Merci. Mais qu’est-ce que ça apporte, de devenir un héros ? Si le titre de candidat au héros n’est pas qu’un titre creux, la famille doit offrir quelque chose à celui qui le devient. »
Quand Labella travaillait comme taupe pour l’Agence impériale du renseignement, l’Empire m’avait dit qu’il me donnerait tout ce que je voulais pour me rallier à sa cause.
Si je voulais une Mélodie, il m’en fournirait une.
Si je voulais de l’équipement, il me trouverait celui que je désirais.
Je me disais que, même si la récompense n’était pas aussi généreuse, la famille Adjak avait bien dû prévoir quelque chose si elle était déterminée à changer.
Akuhata me répondit :
« La famille a attendu longtemps. Un héros. Nous avons rassemblé l’équipement utilisé par maître Adjak. Récemment, nous avons aussi rassemblé ses Mélodies. Tu pourras les avoir si tu deviens un héros. »
« Je compte sur vous. »
Je répondis aussitôt qu’Akuhata eut fini de parler, et Pasion éclata de rire.
« Polarin, tu n’avais pas l’air très ambitieux, mais je vois que ce n’est pas le cas. »
« Je suis très ambitieux. C’est mon ambition qui m’a mené jusqu’ici, et j’ai l’intention d’aller encore plus loin. »
« Qu’est-ce qui t’attend au bout de ce chemin ? »
« Le Roi démon, la tête tranchée, gisant là. »
Akuhata laissa échapper un petit « oh », admiratif.
Balua hocha également la tête, comme si ma réponse lui convenait.
« Oui, celui qui succédera à sire Adjak en tant que héros doit être comme ça. Mais devenir un héros ne sera pas facile. »
« Quelles difficultés m’attendent ? »
« J’ignore ce que pensent les autres membres des Douze Épées. Ils pourraient soutenir un autre candidat au titre de héros, ou bien l’un d’eux pourrait vouloir le devenir lui-même. »
« Et le Conseil des Anciens ? »
« Jusqu’ici, personne n’a dévoilé ses véritables intentions. Alors… »
Pasion tourna les yeux vers Hike.
Tous les regards se posèrent sur Hike.
Hike remarqua aussi nos regards et nous les rendit, mais sans laisser paraître la moindre émotion. Elle se contenta de nous observer.
« Ce serait un peu plus facile si dame Hike te soutenait. »
« Dame Hike est celle qui cache le mieux ses véritables intentions. »
« Mais elle est clairement bienveillante envers toi. »
« Je réfléchirai à la possibilité de trouver un moyen. »
« C’est tout ce qu’il te faut. »
De toute façon, je devais suivre Hike pour obtenir la Gravure du cœur.
J’aurais peut-être l’occasion de lui demander ce qu’elle en pensait en chemin.
Même après avoir terminé de saluer les trois membres des Douze Épées, il me restait beaucoup d’autres personnes à remercier.
J’allai remercier les membres de la Coalition des nobles de l’Ouest, les prêtres de l’Ordre sacré qui séjournaient dans la capitale impériale, ainsi que divers autres soutiens.
Je devais nouer de bonnes relations avec toutes les personnes venues ici.
Je savais pertinemment qu’elles pourraient m’être d’un grand secours, qu’elles soient venues pour me soutenir ou pour s’opposer à la guerre.
Le fait que j’agissais contre la guerre commençait à se savoir discrètement.
Et, avec ce discours, mes intentions étaient devenues encore plus claires.
L’Empire n’était peut-être pas un lac tranquille au départ, mais j’y avais jeté une énorme pierre.
J’espérais que les remous dureraient longtemps.
Et les personnes réunies dans cette salle de banquet y contribueraient.
Une fois tous les saluts terminés, je rejoignis mes compagnons.
Keldric, Bea et Everchen décidèrent de m’accompagner. Je posai une question à part à Keldric.
« J’ai entendu dire que la deuxième Gravure du cœur de notre génération serait bientôt réalisée. Je compte moi aussi l’obtenir. Ça ne te dérange pas de repousser la tienne ? »
« Oh, je n’ai aucune envie de revivre ça. »
Keldric fit mine de se trancher la poitrine et rit.
Mais bientôt, son expression se fit plus sérieuse.
« Je pourrai recevoir la gravure plus tard… mais avant ça, j’ai envie de voyager avec toi et de découvrir d’autres chemins dans le monde. »
Keldric avait probablement déjà découvert le vaste monde avec Eidon.
Tous deux avaient parcouru l’Empire en long et en large, et j’avais même accompli des missions dans le Nord, où je n’étais jamais allé auparavant.
Mais le mot « chemin », tel que l’employaient les agents de Tello, avait un sens un peu différent.
Keldric voulait tracer une nouvelle voie avec moi et aller encore plus loin.
Je hochai la tête, comprenant ce qu’il ressentait.
Puis mes compagnons et moi discutâmes de nos projets pour l’avenir.
« C’est intéressant, mais… et si dame Hike refuse ? »
« Elle acceptera. Et si elle refuse, nous essaierons de la convaincre. »
Après avoir échangé quelques mots, nous allâmes tous ensemble saluer Hike.
« Êtes-vous tous prêts à partir ? »
« Oui, nous sommes prêts. Mais avant cela, dame Hike… »
« Parle. »
« Nous voulons passer l’Épreuve du Dragon. »
À ces mots, le regard de Hike se fit perçant. On aurait dit qu’il nous transperçait.
« Vous quatre ? »
« Oui. Nous avons déjà pris notre décision. »
« Pris votre décision. »
Hike répéta simplement mes paroles, sans expression, mais cela me rendit inexplicablement nerveux.
Nous accorderait-elle vraiment l’Épreuve du Dragon ?
« Vous êtes tous trop faibles. »
Au lieu de nous donner son accord, Hike nous jugea avec une froide sévérité.