Chapitre 122
Bien sûr, les paroles de Rodos n’étaient qu’une plaisanterie.
Si quelques membres des Chevaliers du Dragon Blanc et trois des Douze Épées d’Adjak pouvaient conquérir l’Empire, nous ne nous inquiéterions pas d’une guerre.
Mais il était rare qu’une force militaire étrangère fasse soudainement irruption au cœur de la capitale.
Finalement, le tumulte fut tel que l’armée impériale fut dépêchée sur place.
Toutefois, Pasion Adjak, le chef des Chevaliers du Dragon Blanc, semblait habitué à ce genre de situation et réagit avec désinvolture.
« Un enfant de notre famille prononce un discours, alors je suis venu l’écouter. Il n’y aura pas d’affrontement armé, inutile de vous inquiéter. »
« M-mais tout de même, si vous débarquez aussi soudainement, nous allons nous retrouver dans une situation délicate. »
« Pourquoi l’Empire se retrouverait-il dans une situation délicate ? Vous avez peur de nos chevaliers, alors qu’ils ne sont qu’une poignée ? Ce n’est pas non plus une infraction aux lois impériales. »
Pasion avait raison.
Aucune loi n’interdisait à l’ordre de chevalerie d’une autre faction de se rendre dans la capitale.
Tous les cinq ans, la capitale accueillait les Jeux des chevaliers, un festival où différents ordres s’affrontaient.
Les prochains Jeux des chevaliers devaient avoir lieu dans un mois.
Ils n’avaient aucune raison de chercher querelle pour une chose qui n’était pas interdite par la loi, sous prétexte que nous étions arrivés en avance pour nous assurer une place.
D’ailleurs, l’Empire n’avait jamais songé à promulguer une telle loi, tant il était convaincu de pouvoir écraser sans peine toute force autre que la sienne.
En outre, l’armée impériale avait accouru à la suite d’un remue-ménage soudain.
L’officier de l’armée impériale qui dirigeait les opérations était d’un rang inférieur à celui de Pasion ; il ne pouvait pas l’arrêter alors que celui-ci s’exprimait avec tant de désinvolture.
Pasion avait remporté les Jeux des chevaliers à vingt ans, allant jusqu’à vaincre les ordres dont le palais impérial était si fier.
Par la suite, il avait discrètement servi comme chef de l’ordre de chevalerie de la famille Adjak. Sa présence dans la capitale constituait un événement majeur, mais ils ne pouvaient pas faire grand-chose.
« Ugh… Ne provoquez pas d’incident. »
« Ne vous inquiétez pas. Si j’avais eu l’intention de semer le trouble, vous ne seriez pas là à discuter si tranquillement avec moi. »
Pasion alla jusqu’à assortir ses paroles d’une légère menace.
Pourtant, lorsque l’armée impériale se fut retirée, il m’accueillit avec un sourire bienveillant.
« C’est la première fois que nous nous rencontrons, Polarin Adjak. »
« Ravi de vous rencontrer. C’est un honneur de faire la connaissance de l’une des Douze Épées d’Adjak. »
Je saluai respectueusement non seulement Pasion, mais aussi Balua et Akuhata.
Balua, qui ne pouvait pas parler à cause de ses cordes vocales abîmées, se contenta d’incliner la tête.
Il avait un tempérament doux et était si timide que, même lorsqu’il supervisait la Cérémonie de la majorité, il avait du mal à regarder en face ceux qui venaient y participer.
Que Balua se soit déplacé jusqu’à la capitale pour me soutenir était donc tout à fait exceptionnel.
Il appartenait aussi à l’Alliance des Hommes-bêtes, l’une des rares organisations capables de s’opposer ouvertement à la tyrannie de l’Empire. Sa seule présence était donc rassurante.
L’histoire et l’apparence d’Akuhata étaient tout aussi singulières.
Elle appartenait à une race que l’Empire qualifiait de « barbares du Sud » et méprisait.
Elle mesurait plus de deux mètres, avait la peau sombre et le visage couvert de tatouages de guerre.
Elle était presque aussi grande que Kiyot et avait une carrure semblable à la sienne ; sa présence en imposait.
Elle parlait dans un commun légèrement hésitant.
« Toi. Combattu aux côtés de Tayon jusqu’au bout. Grande guerrière. Je te reconnais. »
« …Merci. »
En réalité, ces trois personnes étaient venues soutenir mon discours, mais je ne pouvais m’empêcher d’éprouver des regrets.
S’ils pouvaient venir simplement pour écouter un discours, n’auraient-ils pas pu aider Tayon lorsqu’il se battait seul à Myeolji ?
S’ils l’avaient fait, Tayon aurait…
« Nous avons été trop négligents. La famille Adjak n’a pensé qu’à faire de chacun de nous un héros, sans jamais vraiment s’unir. »
Avait-il remarqué mes regrets ? Pasion me parla comme s’il me présentait ses excuses.
« Nous étions liés par le nom des Douze Épées, mais chacun était dispersé et s’efforçait de faire de son mieux dans son coin. Nous pensions que ces efforts rendraient notre famille plus forte et nous permettraient d’atteindre notre ancêtre, le seigneur Adjak. »
« … »
« Nous avions tort. Je vous présente mes excuses. Nous savions que vous affrontiez seul les démons de Myeolji et tentiez d’empêcher la guerre de l’Empire, mais nous nous sommes contentés de regarder. »
À ma grande surprise, Pasion s’agenouilla devant moi.
J’étais complètement décontenancé. Jamais je n’aurais cru qu’un chevalier entré dans l’histoire en remportant les Jeux des chevaliers à un si jeune âge s’agenouillerait devant moi.
« Je vous en prie, non. Ça va. Levez-vous. Les gens nous regardent. »
« Je préfère qu’ils le voient. Vous n’êtes plus seulement un jeune membre de notre famille. Nous vous soutiendrons de toutes nos forces. »
Akuhata appuya elle aussi les paroles de Pasion.
« Alors, tu deviendras un héros. Nous t’aiderons. »
Ces paroles témoignaient de leur sincérité. Je les remerciai tous.
Puis, pour me préparer au discours du lendemain, je m’installai dans l’auberge où Rodos m’avait conduit.
* * *
Un aigle solitaire tournoyait dans le vaste ciel bleu.
Le temps était si beau que je me dis que c’était le jour idéal pour prononcer un discours.
Toc, toc. À peine entendis-je frapper à la porte de ma chambre d’auberge que je sortis, mes préparatifs déjà terminés.
« Vous avez fait de beaux rêves ? »
« Oui. J’ai rêvé que les acclamations retentissaient dans toute la capitale. »
Renwood était venu me chercher.
Je lui adressai un grand sourire et lui tendis ma plaque de points de mérite impériaux.
Je les avais accumulés exprès pour ce discours.
Renwood m’avait dit que tout était déjà prêt et que je n’avais pas besoin de faire ça, mais je tenais à suivre la procédure prévue.
Je sortis de l’auberge pour me rendre sur la place.
Les membres des Chevaliers du Dragon Blanc, dans leurs armures étincelantes, étaient là, tout comme Pasion,
Balua et Akuhata.
« Je suis en retard ? Désolé. »
« Non, nous sommes venus en avance. Nous n’arrivions pas à dormir. »
« Je ne vous décevrai pas. »
Je regardai autour de moi.
Je cherchais Hike et Agamben.
Ils avaient convenu de me retrouver dans la capitale le jour du discours, alors je pensais qu’ils étaient déjà arrivés.
Mais je ne distinguais leur visage parmi les personnes rassemblées ici.
« Ils seront là avant le discours. »
Pasion avait compris qui je cherchais.
« Oui, merci. Partons tout de suite. »
Je me mis en marche, l’air embarrassé.
Sur le chemin de la place, bon nombre de citoyens de la capitale m’acclamèrent.
Leurs encouragements me donnèrent beaucoup de courage.
Je ne pensais pas recevoir ce soutien parce que j’étais si formidable.
Beaucoup portaient des masques de Corbeau qu’ils avaient fabriqués eux-mêmes.
C’était Tayon qui m’avait offert cette occasion.
« Pour Tayon. »
Je pénétrai sur la place en me répétant cette incantation, pour ne pas laisser passer cette occasion.
La vaste place se trouvait au cœur de la capitale.
Une foule de citoyens attendait déjà sur cette immense place, au milieu des routes pavées et des bâtiments anciens qui s’étendaient dans toutes les directions.
J’avais vu bon nombre de masques de Corbeau en chemin, mais la foule qui attendait déjà sur la place était encore plus importante.
La place était ornée de statues du premier empereur, Oriandeus, et de plusieurs héros de l’Empire.
Adjak y figurait également.
Je montai sur l’estrade circulaire de la place.
Devant moi se tenaient les citoyens de la capitale, et derrière moi, ceux qui me soutenaient.
Les Chevaliers du Dragon Blanc avaient également pris place parmi les nobles de la
Coalition des nobles de l’Ouest et les prêtres de l’Ordre sacré.
Je repérai aussi Hike et Agamben et les saluai d’un signe de tête.
Agamben, qui portait l’uniforme de Tello, me fit signe de la main tandis que je montais sur scène, vêtu du même uniforme.
Hike inclina elle aussi légèrement la tête.
Si Hike avait prononcé ce discours, elle aurait suscité bien plus de remous que moi.
Même à cet instant, beaucoup tendaient le cou pour regarder Hike plutôt que moi, qui me tenais sur l’estrade.
Pourtant, je savais trop bien que c’était à moi de le faire.
Sans hésiter, je saluai les personnes rassemblées ici.
« Citoyens du grand Oriandeus, je vous remercie toutes et tous d’être venus aujourd’hui. »
La foule éclata en applaudissements. J’attendis qu’ils s’apaisent.
« Je m’appelle Polarin Adjak. L’Empire m’a fait l’honneur de me donner le titre de Cinq Étoiles du Matin. Je suis également un apôtre de l’Ordre sacré et un disciple ayant reçu une Recommandation spéciale du seigneur Tayon Adjak. »
À la mention du nom de Tayon, l’enthousiasme retomba soudain.
Je vis aussi les têtes des personnes portant un masque de Corbeau s’incliner.
« Et, comme mon nom l’indique, j’appartiens à une famille que l’Empire devrait éliminer. »
Oh ! Mes paroles directes provoquèrent une nouvelle réaction dans la foule.
« J’ai entendu dire que l’Empire s’apprête à prendre une décision importante. Il voudrait soumettre les forces extérieures à l’Empire pour restaurer sa gloire. »
« …Pour la gloire de l’Empire. »
« Non, c’est une erreur ! »
« Les ennemis de l’Empire sont-ils les humains qui vivent hors de ses frontières ? Ou bien s’agit-il d’autres ennemis, qui ne font pas partie de l’humanité ? »
J’élevai la voix en regardant les citoyens, sur le point d’être emportés dans le tourbillon de la guerre.
« Ils ne sont pas les ennemis de l’Empire. Ceux que l’Empire devrait craindre, ce sont les démons. »
Je cessai de moduler le rythme de mon discours et de guetter les réactions de la foule.
« Nous combattons les démons depuis longtemps. L’Empire le sait parfaitement. Pourtant, son épée n’est pas dirigée contre les démons, mais contre ceux qui refusent de lui obéir. »
« … »
« Aujourd’hui, je veux vous parler depuis cette estrade. Le moment est venu de nous unir. Aussi
faible que soit le pouvoir entre mes mains, nous devons pointer nos poings vers les démons. »
Je descendis de l’estrade. C’était risqué.
Des espions de l’Empire pouvaient s’être mêlés aux citoyens.
« Nous avons le droit de décider de notre propre avenir. Je ne veux pas d’un avenir où les humains versent le sang les uns des autres. Nous devons mettre fin au conflit qui oppose depuis si longtemps l’Empire aux autres forces ! Coopérons ! Et unissons nos forces pour conquérir Myeolji ! »
Ceux qui me regardaient me tendirent la main.
Je m’efforçai de serrer toutes les mains que je pouvais.
Je ne cessai pas de parler pendant ce temps.
« Nous devons nous préparer à la guerre contre Myeolji. Même si nous nous préparons de toutes nos forces, rien ne garantit la victoire. Comme le seigneur Tayon, n’importe qui peut être entraîné à Myeolji. »
— Nous devons sauver le seigneur Tayon !
— Conquérons Myeolji !
« Nous pouvons choisir. Nous n’avons pas besoin de nous opposer les uns aux autres. Unissons nos forces. Partons en guerre. Faisons la guerre non pas aux autres humains, mais à Myeolji ! »
—Ouah !
« Empruntons le chemin de la gloire que nous poursuivons. Je crois en vous tous. Si nous unissons nos forces, nous pourrons conquérir Myeolji. Ne versons pas le sang les uns des autres. Rassemblons-nous ! »
Les réactions de ceux qui avaient écouté mon discours et m’avaient serré la main s’intensifièrent.
Une immense clameur, accompagnée d’applaudissements, résonna sur toute la place.
« Faisons nos propres choix. Empêchons l’Empire de faire la guerre à l’humanité. Déclarons la guerre à Myeolji ! »
J’avais presque dit tout ce que je voulais.
Des expressions passionnées se lisaient sur les visages.
J’avais la conviction qu’au moins la plupart des personnes présentes me soutiendraient.
À cet instant, un cri retentit à un bout de la place.
Des hommes en armure portant l’emblème de l’Empereur firent irruption.
Ils pénétrèrent sur la place sans hésiter, comme pour menacer les citoyens qui la remplissaient.
« Le troisième prince arrive ! »
« Tout le monde, inclinez-vous devant le troisième prince ! »
La colère monta en moi.
Ils devaient bien avoir un peu de jugeote ; ils auraient dû être capables de lire correctement la situation politique du continent.
J’avais du mal à comprendre pourquoi ils choisissaient délibérément de s’interposer.
Je posai la main sur Maron.