Chapitre 120
Après que le Dôme eut englouti Tayon, la fissure se referma.
Mais la cicatrice resta bien visible.
Je titubai vers le Dôme.
En chemin, mes forces m’abandonnèrent et je ne pus m’empêcher de m’effondrer à plusieurs reprises.
Mais je finis par me relever.
J’avais beau savoir que tout était déjà arrivé, je ne pouvais pas m’arrêter de marcher.
Quand j’atteignis enfin le Dôme, non sans peine, je serrai mon Cœur de dragon, presque à court de mana.
Je rassemblai tout le mana qui me restait et serrai le poing.
Crac !
Je frappai de toutes mes forces l’endroit où la fissure du Dôme s’était refermée.
Mais rien ne se passa.
Crac ! Crac !
Je continuai à frapper.
Le Dôme ne bougea toujours pas.
Zenburga avait mis plus d’une semaine à ouvrir cette fissure à coups de poing.
Je savais qu’il ne céderait pas si facilement après quelques coups seulement.
Mais je ne pouvais pas m’arrêter.
Je continuai à frapper, me disant que puisque le Dôme s’était déjà fissuré une fois, je pourrais peut-être le briser de nouveau.
Même si le Dôme s’ouvrait, pourrais-je sauver Tayon ?
Je chassai cette pensée. Je devais simplement faire tout ce qui était en mon pouvoir. Comme je l’avais toujours fait.
Je tombais sans cesse, puis me relevais.
Everchen, Keldric, mes autres compagnons et les Corbeaux se rassemblèrent autour de moi.
Mais ils ne m’arrêtèrent pas.
Eux aussi devaient être accablés de chagrin, mais je ne parvenais pas à déchiffrer leurs réactions.
Je ne faisais que déployer le peu de forces qu’il me restait pour briser le Dôme qui entourait Myeolji, juste sous mes yeux.
Quand je m’effondrai enfin, quelqu’un posa une main sur mon épaule.
« Relève-toi, Polarin. »
C’était Hike.
Je ne l’avais pas vue depuis longtemps, mais le lieu et les circonstances ne se prêtaient guère à des retrouvailles.
Agamben, qui m’avait envoyé à Myeolji, se tenait lui aussi à ses côtés.
« Ce qui est arrivé à Tayon n’est pas de ta faute. Tu as fait tout ce que tu pouvais. »
Hike m’aida à me remettre debout en prononçant ces mots.
Elle essayait de me réconforter, mais ce n’était pas ce que je voulais entendre.
J’aurais voulu que Hike déchire au plus vite le Dôme et sauve Tayon.
Mais au lieu des mots que j’espérais, elle ne m’offrit que des excuses.
« Je suis désolée d’être arrivée si tard. »
Je sentis le sang couler de mes poings et regardai le Dôme.
Hike sembla comprendre ce que je voulais, rien qu’en voyant mon regard se poser sur le Dôme.
« Il est déjà trop tard. L’énergie que je perçois émanant du Dôme est inflexible. Mais je découvrirai à tout prix si Tayon est vivant ou mort, peu importe le temps que cela prendra. »
« Quand vous dites que vous découvrirez s’il est vivant ou mort… »
« Agamben estime qu’il a trente pour cent de chances d’être encore en vie. »
Je regardai le visage d’Agamben.
Son expression était elle aussi sévère, mais il hocha la tête pour confirmer.
Hike posa alors les yeux sur moi, puis sur tous les autres, et prit la parole.
« Je vous demande pardon à tous. Je me trouvais au Nid du Haut Dragon, sans savoir ce qui se passait dans le monde. »
Hike réconforta les Corbeaux qui venaient de perdre leur commandant et les renforts qui s’étaient précipités à Myeolji malgré leurs propres difficultés.
Tandis que Hike présentait ses excuses aux hommes, Agamben soigna les blessés et remercia chacun d’entre eux.
Tous deux s’efforçaient de panser les blessures du corps et du cœur des hommes, mais leur visage trahissait un chagrin bien plus grand que celui de n’importe qui d’autre.
J’avais entendu dire qu’eux aussi connaissaient Tayon depuis longtemps.
C’était peut-être pour cela que Hike s’appliquait à réconforter les gens plutôt qu’à céder à sa propre peine.
« Le jour où ce Dôme s’ouvrira, je serai là. J’irai jusqu’au bout de ce que je n’ai pas pu accomplir lorsque je me suis rendue à Adjak et à Myeolji autrefois. »
La voix de Hike n’était pas très forte, mais tous ceux qui se tenaient devant Myeolji l’entendirent parfaitement.
« Toutefois, lorsque Myeolji s’ouvrira de nouveau, les protagonistes ne seront pas moi, qui ne suis qu’un fantôme du passé, mais vous tous. Surmontez votre chagrin d’ici là. »
Hike les exhorta une dernière fois.
« Brandissez vos armes en pensant à Tayon. Priez pour qu’il reste en vie jusque-là. Faites tout ce qui est en votre pouvoir pour Tayon. »
Aux paroles de Hike, les Corbeaux ajustèrent leurs masques et levèrent leurs armes.
Les renforts et les membres de mon groupe firent de même.
« Préparez le monde dans lequel Tayon reviendra. »
Tous ceux qui entendirent Hike crièrent d’une seule voix, comme s’ils venaient de faire une promesse.
« Pour Tayon ! »
Une goutte, puis une autre : la pluie commença à tomber devant Myeolji.
Les gouttes perlèrent sur les armes levées avant de glisser à terre.
***
Devant Myeolji, au quartier général des Corbeaux.
Agamben, Hike et moi étions réunis.
Naturellement, l’atmosphère était pesante.
Le poste de commandement était rempli des traces laissées par Tayon.
Je vis une liste des Corbeaux et une autre des renforts, qu’il semblait avoir rédigées lui-même.
Il y avait aussi une note manuscrite sur ce qui se passerait si le Dôme s’ouvrait et sur la manière d’y faire face.
Devant les Corbeaux, Tayon commandait d’un ton ferme, mais il restait un être humain.
Seul, il devait avoir d’innombrables soucis et craindre la situation qui se déroulait.
Alors que le désespoir de chacun s’accentuait, Agamben fut le premier à prendre la parole.
« Je suis désolé, Polarin. »
« Hein ? »
« Je savais que tu risquais fort de mourir en venant ici, mais je t’ai caché la vérité et t’ai demandé de venir. Je te prie de m’en excuser. »
Agamben semblait croire que j’ignorais ce détail.
Mais Tayon me l’avait déjà appris.
Je réagis calmement.
« Non, Tayon m’en a parlé. »
« Tayon te l’a dit ? Alors pourquoi es-tu venu… »
« Tayon m’a aussi dit de partir, mais j’ai choisi de rester. Vous n’avez donc pas à vous sentir coupable, Agamben. »
« … »
Agamben baissa la tête.
Même après que je lui eus dit que ce n’était pas grave, il semblait toujours rongé par la culpabilité.
« J’ai aussi entendu dire que Tayon comptait beaucoup pour vous. Alors, j’espère que vous cesserez de vous sentir coupable. Ce que nous allons faire maintenant sera encore plus important. »
« Merci de me dire cela. Par hasard, Tayon a-t-il laissé d’autres messages… »
« J’ai entendu dire que vous estimiez beaucoup Tayon. »
« … C’est vrai. »
« Et Tayon m’a dit de vous demander de m’accorder autant d’importance qu’à lui. »
Les yeux d’Agamben s’écarquillèrent.
Puis il hocha la tête, comme s’il avait compris.
« Quelles sont les chances que je puisse contribuer à empêcher la destruction du monde ? »
Agamben laissa échapper un grognement et détourna le regard.
« Je ne compte plus calculer des avenirs aussi importants. Tout ce que je peux voir, ce sont des probabilités. Je n’étais pas capable de voir l’avenir, et pourtant j’avais beaucoup trop confiance en moi. »
Les paroles d’Agamben étaient empreintes d’un profond regret.
Mais je ne lui demandais pas de regretter.
« Pourtant, vous avez survécu et êtes revenu, alors que vos chances de survivre à Myeolji étaient infimes. J’ai de nouveau compris que la manière dont les gens agissent face à ces probabilités compte bien plus que celles que je peux calculer. »
« Non, vous devez calculer avec encore plus d’ardeur désormais, Agamben. Ne vous contentez pas de calculer ce que vous pouvez maîtriser ; envisagez toutes les possibilités et trouvez coûte que coûte celles qui offrent les meilleures chances de réussite. »
« … Compris. »
« Si vous avez du mal à convaincre quelqu’un quand vous en aurez besoin, dites-le-moi. Même si je ne suis pas très puissant, je vous apporterai toujours mon soutien. »
Agamben hocha la tête avec plus de vigueur encore, puis me regarda droit dans les yeux et déclara :
« Comme Tayon me l’a demandé, je vous apporterai désormais mon aide. »
« Je compte sur vous. »
À cet instant, Hike, qui avait écouté en silence la conversation entre Agamben et moi, prit à son tour la parole.
« Baden est revenu après avoir achevé le deuil de l’ancien Seigneur Dragon. Prépare-toi à recevoir ta deuxième Gravure du cœur. »
J’allais donc enfin recevoir ma deuxième Gravure du cœur.
Je savais bien que si j’avais survécu à l’attaque de Zenburga, c’était parce que le cœur de l’ancien Seigneur Dragon avait formé une frontière et un bouclier.
C’était donc une nouvelle qui me réjouissait, mais j’avais d’abord autre chose à faire.
« Avant de recevoir la deuxième étape de la Gravure, pourrais-je faire une chose d’abord ? »
« Tu as quelque chose à faire ? »
« Je dois prononcer un discours. »
Hike parut surprise par mes paroles.
Mais, à mes yeux, c’était absolument indispensable.
« Je dois à tout prix renverser Myeolji et ces démons. Je dois dire à l’Empire que ce n’est pas le moment de préparer la guerre. Si nous ne nous unissons pas… »
Je serrai les dents.
À mesure que je parlais, ma colère montait peu à peu.
Si Tayon avait reçu si peu d’aide alors qu’il retenait à lui seul le quatrième de la Nouvelle Armée démoniaque, c’était à cause des manœuvres de l’Empire.
Les fournitures et les troupes de l’Empire étaient mobilisées en prévision d’une guerre, et les autres forces ne pouvaient pas agir parce qu’elles étaient tenues en échec.
C’était pour cela que Tayon avait fini par accomplir son devoir de Corbeau avec si peu de soutien, avant d’être entraîné dans Myeolji.
« Même si l’Empire s’obstine à faire la guerre, je mettrai un terme à ses ambitions. »
Agamben et Hike avaient dû ressentir toute ma colère.
Mais ils ne me réprimandèrent pas en qualifiant mes paroles d’enfantines.
« Le marquis Rodos La Roche s’oppose à la guerre et a promis de me soutenir pour que je puisse prononcer un discours contre la guerre. »
Je me tournai vers Agamben et poursuivis :
« Agamben, il me semble que vous connaissez beaucoup de monde un peu partout. Pourriez-vous m’aider ? »
« Je le ferai. Je mobiliserai tous ceux qui ont des liens avec moi. Non, je persuaderai aussi, d’une manière ou d’une autre, ceux qui n’en ont pas, pour donner plus de poids à votre discours. »
Après avoir accepté, Rodos activa aussitôt son [Boulier du destin].
Un boulier que lui seul pouvait voir sembla apparaître tandis qu’il agitait la main dans le vide.
Comme je le lui avais demandé, Rodos allait désormais calculer avec encore plus d’acharnement pour moi qu’auparavant.
Hike, qui était restée longtemps au Nid du Haut Dragon, me demanda quelle était la situation actuelle sur le continent.
Je l’appris alors pour la première fois, mais il semblait exister une règle, chez les dragons, selon laquelle au moins l’un d’entre eux devait garder le Nid du Haut Dragon.
Or, les seuls dragons encore présents sur le continent étaient Baden et Hike.
Après que Baden fut parti faire son deuil, Hike, qui gardait seule le Nid du Haut Dragon, n’avait rien su de la situation sur le continent.
Apparemment, Hike avait rappelé Baden pour protéger Tayon et moi.
« Je vois. »
Hike apprit elle aussi les ambitions de l’Empire.
J’eus beaucoup de mal à lire son expression.
Après que Tayon eut été entraîné dans Myeolji, l’incapacité de Hike à dissimuler son chagrin faisait figure d’exception.
La dragonne, qui avait vécu de longues années, me demanda :
« Le discours aura lieu dans la capitale de l’Empire ? »
« Oui. »
« Je t’accompagnerai. Voyons ce que l’Empire compte faire. »
Les pupilles de Hike se rétrécirent.