La déclaration soudaine d’Ims, qui disait avoir quelque chose à me raconter, me prit au dépourvu.
« Avec Tayon qui me fusille du regard, qu’est-ce qui pourrait bien arriver ? »
La dirigeante de Panata s’approcha lentement de moi.
« Bonjour, Polarin. Je suis Ims Adjak, et j’occupe un modeste poste à Panata. »
Ims me salua d’une voix raffinée, puis s’inclina.
« Bonjour. Y a-t-il quelque chose que vous souhaitiez me demander ? »
Ims esquissa un sourire et poursuivit :
« Je ne vous ai pas fait venir pour vous demander un service. Je souhaite plutôt vous offrir un cadeau. »
« Un cadeau ? »
« Le voici. »
Ims me tendit une bourse qui semblait lourde au premier coup d’œil.
Quand j’y jetai un œil, je découvris qu’elle était remplie de pièces d’or.
« Dix mille pel. À partir de maintenant, je vous enverrai cette somme chaque mois. »
Dix mille pel.
Dans le pauvre territoire de Gullok, une telle somme était difficile à réunir.
L’épée en bois d’occasion que Gerd m’avait offerte avait coûté environ mille cinq cents pel, et nous avions dû nous priver de vrais repas pendant des semaines pour nous la payer. Autant dire que ce n’était pas une somme négligeable.
Une telle somme chaque mois ?
« Pourquoi moi… ? »
« Je suis marchande. Si je considère cela comme un investissement pour nouer des liens avec quelqu’un qui a vaincu Pinnon à quinze ans, c’est une affaire. »
« C’est un peu gênant. De l’équipement, à la rigueur, mais… »
« Non. Le pel, c’est ce qu’il y a de mieux. Si vous voulez de l’équipement, achetez-le avec cet argent. Si vous voulez des hommes, achetez-les aussi avec de l’argent. Si cela ne suffit pas, dites-le-moi. Je vous en fournirai autant qu’il vous en faudra. »
Sa philosophie était tordue, mais pas entièrement fausse. Dans ce monde, il y avait bien trop de choses qu’on pouvait régler avec de l’argent.
« Vous n’attendez vraiment rien en retour ? »
« Hmm, maintenant que j’y pense, il y a bien quelque chose. »
« Quoi donc ? »
« Pinnon a dit de vous, Polarin, que vous étiez “un homme qui suit la voie du héros”, n’est-ce pas ? Ho ho, j’espère qu’en poursuivant cette voie, vous penserez de temps à autre à notre Panata. »
Le sourire malicieux d’Ims me parut quelque peu inquiétant, mais je hochai silencieusement la tête.
« Un homme qui suit la voie du héros. » Soler m’avait dit quelque chose de semblable la veille, à Stone Mountain.
L’évaluation de Pinnon à mon sujet semblait s’être répandue comme une traînée de poudre.
« D’accord. J’accepte avec gratitude. »
Depuis la Recommandation spéciale de Tayon jusqu’à ma victoire contre Pinnon…
Plus j’accomplirais d’exploits, plus nombreux seraient ceux qui chercheraient à me tenir en échec ; mais il y aurait aussi des gens comme Ims, prêts à miser sur mon avenir.
Je ne pouvais pas continuer à vivre comme je l’avais fait dans le territoire de Gullok.
Je devais soigner mon cœur au plus vite et terminer ce fichu jeu.
« Polarin, si vous avez fini, allons-y. »
« Oui ! »
Je répondis à Tayon d’une voix forte, puis me retournai.
Je n’oubliai pas de saluer Ims poliment d’un signe de tête.
Si Ims tenait sa promesse, je n’aurais plus à me soucier d’argent.
Je pouvais désormais me concentrer uniquement sur la Cérémonie de la majorité.
Le voyage vers la Cérémonie de la majorité se poursuivit ainsi, jusqu’à notre arrivée dans le district 3.
* * *
Dans le bureau de Milias, le dirigeant du district 3.
Pour le bureau d’un dirigeant d’un district à un seul chiffre, l’un des trois plus puissants de la Région autonome d’Adjak, les lieux étaient simples et bien rangés.
Pinnon et Milias étaient assis face à face.
« Tu viens à peine de rentrer, et tu repars déjà ? »
Milias avait accueilli Pinnon, qui était revenu sain et sauf, mais la nouvelle de son départ imminent le remplissait d’inquiétude.
« Je pense me rendre au Nid du Haut Dragon. »
Le Nid du Haut Dragon.
En entendant Pinnon parler de se rendre sur le territoire sacré des dragonniens, Milias ouvrit de grands yeux.
Bien que les descendants d’Adjak, mi-humains, mi-dragons, eussent des liens avec les dragonniens, ce n’était pas un endroit où l’on pouvait se rendre à la légère.
On racontait toutefois qu’en passant l’Épreuve du Dragon au Nid du Haut Dragon, on pouvait devenir plus fort qu’avant. C’était une légende transmise depuis des générations.
« Pourquoi là-bas ? »
« J’ai pris conscience de mes lacunes. Peut-être que, sans m’en rendre compte, je ne me suis battu que dans des combats sans danger. »
« Si toi, tu as des lacunes, alors qui… ? »
« Je n’en aurai pas pour longtemps. Il y a quelque chose que je veux mettre à l’épreuve au Nid du Haut Dragon. Je réglerai ça et je reviendrai bientôt. En attendant, ceci… »
Pinnon porta la main à son torse pour retirer l’insigne du Voile Noir, gravé d’une tête de léopard.
Mais Milias l’arrêta aussitôt.
« Garde-le. Le Voile Noir a besoin de toi, et moi aussi. »
« … Je resterai toujours à votre service, Milias. »
« Haha, ne l’es-tu pas déjà ? »
Pinnon posa la main sur l’insigne du Voile Noir et s’adressa à Milias.
« Avant de partir, j’irai voir Soler. »
« Fais donc. Soler s’est beaucoup inquiétée pour toi. »
Pinnon quitta le bureau de Milias avec déférence.
Il n’avait pas besoin d’aller chercher Soler.
Elle l’attendait juste devant le bureau de Milias.
« Mon oncle, tu pars vraiment ? »
« Oui, j’ai compris que j’avais encore des lacunes. »
« Rah, si tu n’es pas là, qui va examiner mon escrime ? »
« Soler, je t’ai appris tout ce que je pouvais. Tu as un talent exceptionnel. Tant que tu t’entraîneras avec autant d’assiduité qu’aujourd’hui, tout ira bien. »
Soler esquissa un sourire mélancolique.
Elle savait que les paroles de Pinnon n’étaient pas en l’air, mais elle aussi avait besoin de quelqu’un sur qui s’appuyer.
Pour Soler, Pinnon n’était pas seulement l’un des membres du Voile Noir au service de son père.
Il avait veillé sur elle à la place de son père, toujours très occupé, et accourait dès qu’elle avait besoin de lui. Soler lui en était profondément reconnaissante.
Soler remarqua quelque chose de différent dans le regard de Pinnon.
« Mon oncle regarde au loin. »
Les yeux de Pinnon, d’ordinaire aussi calmes qu’un lac immobile, étaient maintenant agités par de puissantes vagues.
Et Soler savait bien que Polarin était à l’origine de ce remous dans le cœur de Pinnon.
« Tu l’as rencontré ? »
« Oui. C’était un garçon intéressant. Il n’arrêtait pas de se rabaisser devant moi, mais tout cela sonnait faux. »
« Faux, tu dis ? »
« Il a du cran, au fond, pas vrai ? »
« Haha, j’ai ressenti la même chose. »
Pinnon éclata d’un rire franc, puis parla à Soler comme s’il lui confiait une mission :
« Pour l’instant, Polarin ne peut pas te vaincre, Soler. »
« Je le sais. Qui pourrait me battre ? Peut-être Keldric ou Balan, mais c’est tout. »
Keldric et Balan, que Soler venait de nommer, étaient des talents prometteurs des districts 1 et 2, respectivement.
Depuis l’enfance, ils étaient ses rivaux.
Mais Soler était convaincue qu’elle ne perdrait pas non plus contre eux.
« Mais ne baisse pas ta garde. L’absolu n’existe pas. Polarin-nim… il progressait même pendant notre combat. »
« Polarin “nim” ? »
« Eh bien, ça ne fait pas de mal de lui donner du respect à l’avance, si ? »
« Qu’est-ce que tu racontes, mon oncle… ? »
« Tu devras choisir : devenir amie avec Polarin-nim ou piétiner complètement cette jeune pousse. »
« Ça ne te ressemble pas, mon oncle Pinnon. Tu n’as pas toujours dit qu’écraser les jeunes pousses était lâche ? »
« Il est malvenu pour les adultes de s’en mêler, mais toi, Soler-nim, tu participes à la même Cérémonie de la majorité que lui, non ? »
« Qu’est-ce que tu veux, mon oncle ? »
« Je veux que tu marches vers la gloire, Soler-nim. »
« Tss. »
Soler serra Pinnon dans ses bras.
Puis elle lui murmura doucement :
« Ne t’inquiète pas pour moi. Prends soin de toi. »
« … Merci. »
* * *
À l’entrée du district 3.
À présent, je m’étais habitué aux membres du Voile Noir en uniforme, alignés des deux côtés de la route.
Au milieu se tenaient côte à côte un homme d’âge mûr aux cheveux argentés et Soler.
« Pinnon n’est pas là. »
Je ne dirais pas que je m’étais attaché à lui, mais je m’étais attendu à ce que Pinnon soit là et je me surpris à le chercher du regard.
Mais bientôt, je ne pus même plus penser à Pinnon.
Milias manifesta son respect à Tayon et échangea des salutations avec lui, comme dans les autres districts.
Pourtant, même en faisant son rapport à Tayon, Milias ne cessait de me jeter des coups d’œil.
Ce n’était pas par manque de savoir-vivre.
J’avais ressenti quelque chose de semblable en rencontrant Soler, mais chacun de ses gestes respirait la dignité.
Et pourtant, à présent, il… me prêtait une attention excessive. Tayon l’avait remarqué lui aussi.
« … On dirait que Milias a quelque chose à te dire, Polarin. Va le voir. »
Se connaissaient-ils déjà avant même que Tayon ne prenne la direction de la Cérémonie de la majorité ?
J’avais entendu dire que Tayon, puisqu’il se trouvait à Myeolji, était plus difficile à rencontrer que les autres membres des Douze Épées d’Adjak.
Mais cela ne semblait pas s’appliquer à quelqu’un du rang de Milias.
Une fois qu’il en eut reçu la permission, Milias s’inclina devant Tayon et s’approcha de moi.
Et, à l’instant où il se retrouva face à moi, il me saisit la main.
« Ravi de vous rencontrer ! Je vous attendais depuis notre conversation par l’orbe de communication. »
« H-ha ha… Oui, ravi de vous rencontrer. »
Ims, du district 9, s’était montrée bienveillante envers moi, elle aussi.
Mais Milias ne se contentait pas d’être aimable.
« Je vous remercie encore d’avoir sauvé Pinnon. C’est un collègue très cher à mes yeux, et un ami irremplaçable. »
« Je ne vois pas Pinnon-nim. Il est… encore souffrant ? »
« Pinnon va bien. Il est simplement parti quelque temps, disant qu’il devait devenir plus fort. »
Voir une pointure comme Pinnon partir à l’improviste pour se perfectionner…
Ce n’était pas une mauvaise chose.
Quand on songeait à la conquête de Myeolji, plus on avait d’alliés puissants, mieux c’était.
Je n’approuvais pas entièrement les méthodes des descendants d’Adjak, mais quelqu’un comme Pinnon pourrait un jour m’être d’une grande aide.
« Enfin, j’avais une promesse à vous tenir, n’est-ce pas ? Ingelram ! Apporte-la. »
À ces mots de Milias, un homme du Voile Noir qui se tenait juste derrière lui s’avança.
Ingelram s’approcha de moi, une boîte en bois à la main.
S’il s’agissait de la promesse, ce devait être la Mélodie dont il m’avait parlé par l’orbe de communication.
Peut-être pour cette raison, l’homme nommé Ingelram ne semblait pas aussi bien disposé à mon égard que Milias.
Il obéissait aux ordres de son maître, mais il était évident qu’il n’était pas ravi de me remettre une Mélodie.
« C’est la Mélodie de [Tranchant], qui peut être appliquée aux armes. Avec elle, rien ne pourra résister à votre lame. »
Les paroles de Milias me firent écarquiller les yeux.
La Mélodie de [Tranchant].
Son effet exceptionnel en faisait l’une des meilleures Mélodies qui soient.
Elle était si difficile à obtenir qu’Adjak lui-même n’avait pas réussi à mettre la main dessus.
« Elle est censée se trouver dans le Trésor du Roi-Dragon. C’est un cadeau bien plus généreux que je ne l’imaginais. »
Certes, elle ne pouvait servir qu’une fois et se révélait surtout efficace sur une arme divine, mais j’avais la Branche de l’Arbre-Monde. Le cadeau de Tayon n’avait rien à envier à aucun artefact divin.
« … Merci. »
Alors que je m’apprêtais à recevoir la boîte en bois des mains d’Ingelram, une voix claire retentit quelque part.
« Un instant. »
Soler leva la main, un sourire aux lèvres.
« La Mélodie de [Tranchant] est pratiquement un artefact divin du district. Nous sommes reconnaissants que vous ayez sauvé Pinnon-nim, mais nous ne pouvons pas céder une Mélodie aussi facilement. »
« Soler, c’est déjà décidé. Je t’en trouverai une autre. »
Milias tint bon, même face à sa fille.
Mais Soler me regarda droit dans les yeux, sans prêter attention à Milias, et reprit :
« Je ne cherche pas à la prendre de force. Mais accepteriez-vous de croiser le fer avec moi pour déterminer lequel de nous deux est le plus digne de recevoir la Mélodie de [Tranchant] ? Bien sûr, seulement si Polarin-nim est d’accord. »