Chapitre 110
Itilus parut visiblement surpris.
Il semblait perplexe : comment pouvais-je connaître des informations que même les Paladins ignoraient ?
Comme je n’avais aucun moyen de lui fournir une explication plausible, je me contentai de le fixer en silence.
Et Itilus n’était sans doute pas le seul à se poser la question.
Ce Sanctuaire d’Aquiris se trouvait au cœur même de l’Ordre sacré.
Les membres du clergé avaient tous consacré leur vie à Dieu, mais seuls quelques élus pouvaient séjourner au Temple d’Aquiris.
Qu’ils fussent les plus dévots, les plus compétents ou qu’ils eussent rendu de grands services à l’Ordre, il fallait avoir accompli quelque chose pour venir à Aquiris.
Et pourtant, je connaissais quantité de choses que même les religieux installés à Aquiris ignoraient.
La recette du remède contre la Pétrification divine, et l’existence de l’insigne d’un dieu.
« Mais je ne peux pas simplement dire que je le sais grâce à un jeu. »
Itilus, qui me fixait depuis un moment, ouvrit soudain de grands yeux, comme s’il venait de comprendre quelque chose.
« Le Dieu de la Paix vous a-t-il fait une révélation ? Est-ce pour cela que vous m’avez demandé tout à l’heure si j’avais déjà entendu la voix de Dieu ? »
« … »
« Aaaah… Je comprends tout, maintenant. Le Dieu de la Paix vous a révélé comment sauver la Sainte ! Vous entendez la voix de Dieu ! »
Itilus se trompait lourdement, mais comme son malentendu tournait à mon avantage, je ne le détrompai pas.
Je n’avais même pas encore pu demander à la Sainte si elle pouvait parler avec le Dieu de la Paix.
Son statut de Sainte, son dévouement au point de risquer sa vie et de contracter la Pétrification divine, ainsi que l’air d’assumer une sorte de devoir dont j’ignorais la nature…
La Sainte était-elle celle que Maron avait désignée comme « celle qui peut parler avec Dieu » ?
Il me fallait obtenir le remède, ne serait-ce que pour pouvoir interroger la Sainte.
Ensuite, je devrais demander au Dieu de la Paix comment rendre à Maron son pouvoir.
« Nous n’avons pas de temps à perdre. Puis-je aller le chercher tout de suite ? »
Je ne m’embarrassai pas d’explications supplémentaires.
À ma demande directe, Itilus acquiesça.
« Allez-y sans attendre. Je réunirai les autres ingrédients au plus vite. »
« Merci. Je reviendrai. »
Itilus pressa ses Paladins subordonnés, qui me regardaient d’un air hébété.
« Vous tous, dépêchez-vous de vous préparer. »
« Oui, Grand Maître ! »
Itilus ajusta lui aussi son armure, puis partit.
Le groupe qui le suivait se divisa en deux.
Les uns semblaient partir chercher la corne de licorne, les autres le cristal de Pobes.
« Alors, nous aussi, nous devrions nous mettre en route. »
Bea acquiesça à mes paroles.
À cet instant, Everchen se leva brusquement et déclara :
« Je vous en prie, emmenez-moi avec vous. »
Le visage tendu, Everchen semblait toujours débordant d’énergie.
« Je sais que c’est effronté de ma part.
Mais je ferais n’importe quoi pour la Sainte. »
Bea se rembrunit.
Elle trouvait sans doute absurde qu’Everchen, qui venait de pointer son épée sur moi, demande maintenant à nous accompagner dans une mission.
« Je vous accompagnerai tous les deux. »
Mais, moi, je voulais partir avec Everchen.
« Oui, partons ensemble. »
« Seigneur Polarin… »
Bea prononça mon nom à voix basse.
Nous manquions de temps, mais je devais lui expliquer ma décision.
Heureusement, je pouvais lui exposer clairement pourquoi il valait mieux partir avec Everchen.
« Seigneur Everchen, l’Ordre vous reconnaît comme Paladin, n’est-ce pas ? »
« Oui, bien sûr. Je m’occuperai du reste afin que vous puissiez vous consacrer entièrement à la recherche de l’insigne, Seigneur Polarin. »
Everchen affermit sa détermination.
« Même si je connais l’emplacement de l’insigne, j’ignore ce qui nous attendra sur place.
Avec vos compétences, Seigneur Everchen, vous nous serez certainement utile si un imprévu survient. »
« Je ne vous ralentirai pas, je vous le promets. »
Une faible puissance divine se répandit autour d’Everchen.
Cette puissance divine, qui ne s’était pas manifestée quand il me menaçait de son épée, venait d’apparaître.
On aurait dit que Dieu lui-même approuvait la décision d’Everchen.
« Dame Bea, cela vous convient-il que nous partions ensemble ? »
« Oui. Si telle est votre décision, Seigneur Polarin, cela me convient. »
Bea n’insista pas.
J’avais l’impression qu’elle me faisait trop confiance, mais… ce n’était pas plus mal.
En réalité, j’avais une autre raison de vouloir partir avec Everchen.
Lors de notre bref affrontement, j’avais pu l’observer grâce à la Terminaison.
Everchen, qui se déplaçait dans mon domaine, dégageait une puissance étrangère que je n’avais jamais ressentie auparavant.
Il s’agissait probablement de puissance divine.
En lui, qui était particulièrement aimé de Dieu, je sentais une immense quantité de puissance divine.
Il en recelait même davantage qu’Itilus, accouru après avoir entendu le tumulte.
« Voyons de quoi tu es capable. »
Une fois entrés dans un lieu où la divinité était à l’œuvre, nous aurions sûrement besoin de faire usage de nos pouvoirs.
***
Bea, Everchen et moi prîmes la route.
Everchen me demanda si nous avions besoin d’un bateau. Quand je lui répondis que non, il se tut.
Il me suivit sans même demander où nous allions.
Nous marchâmes un moment en silence.
Everchen fut le premier à le rompre.
« Puis-je vous poser une seule question ? »
« Je vous en prie. »
« Pourquoi nous aidez-vous ? »
Everchen semblait être du genre à aller droit au but pour obtenir le résultat souhaité, sans se soucier de la manière d’y parvenir.
Était-ce pour cela qu’il se méfiait, persuadé que j’avais un autre objectif ?
« Si la Sainte se rétablit sans encombre, j’aimerais lui demander quelque chose. C’est tout. »
« Oui. Si vous sauvez la Sainte, vous pourrez obtenir d’elle et de l’Ordre ce que vous désirez, Seigneur Polarin. »
Everchen s’exprima d’un ton résolu.
« Nous y sommes. »
Nous nous tenions sur une falaise à la périphérie de l’île, face à la mer.
Une brise marine fraîche soufflait avec force.
***
À la périphérie de l’île d’Aquiris, l’insigne d’un dieu reposait dans une grotte creusée dans une falaise tournée vers la mer.
Pour le trouver, Bea, Everchen et moi descendîmes le long de la falaise.
Mais même après être presque arrivés au niveau de la mer, nous ne parvînmes pas à repérer la grotte.
« C’est bien ici ? »
Bea, qui croyait sans réserve ce que je lui disais, finit par poser la question, déconcertée de ne voir aucune grotte.
« … Remontons pour l’instant. »
« Oui. »
« Entendu. »
Et nous remontâmes tous les trois le long de la falaise.
Nous l’escaladâmes à mains nues, sans équipement particulier, jusqu’à en avoir les mains rougies.
Mais nos efforts ne donnèrent rien.
J’étais pourtant sûr que c’était le bon endroit.
Pourquoi ne la voyais-je pas ?
J’en étais moi-même perplexe.
Pendant que Bea et Everchen reprenaient leur souffle, je déployai les [Ailes d’Ainsitel].
Everchen resta à contempler mes grandes ailes blanches comme s’il s’agissait d’un mystère, tandis que je m’approchais du bord de la falaise.
« Je vais aller vérifier. »
Sur ces mots, je sautai dans le vide.
À cet instant, mes yeux s’écarquillèrent.
« L’entrée de la grotte ? »
Mais quand je battis des ailes, l’entrée, que j’avais parfaitement distinguée, disparut en un instant.
Je battis des ailes et fouillai longuement l’endroit où je venais de voir l’entrée, mais je ne trouvai rien et retournai auprès de Bea et d’Everchen, qui m’attendaient.
« Seigneur Polarin, vous l’avez trouvée ? »
« En sautant de la falaise, j’ai bien vu quelque chose qui ressemblait à l’entrée d’une grotte… mais elle a disparu. »
Je ne comprenais pas vraiment moi-même ce que je venais de dire.
Everchen, qui avait tout entendu, ajouta :
« Des bateaux passent souvent devant cette falaise, eux aussi.
En fait, celui du Grand Maître Itilus passe justement par ici. »
Dans la direction indiquée par Everchen, un navire d’un blanc immaculé fendait les flots.
Le bateau qui nous avait conduits au Sanctuaire d’Aquiris n’était pas petit, mais, à côté de celui d’Itilus, il ressemblait à une barque.
La différence de vitesse était à l’avenant.
Itilus devait rejoindre au plus vite le site où se trouvait le cristal de Pobes et le récupérer.
Quant à moi, je devais trouver l’insigne, comme je m’en étais vanté.
Je n’aurais jamais cru avoir tant de mal à repérer la simple entrée d’une grotte.
« Moi aussi, je suis souvent passé par ici, mais je n’ai jamais vu d’entrée de grotte. »
Et si je m’étais trompé ?
Mais c’était impossible.
À l’époque où Tune World m’obsédait, j’avais pratiquement mémorisé jusqu’aux moindres secrets cachés et, même après être venu dans ce monde, j’avais pris des notes minutieuses pour ne rien oublier.
Bien sûr, j’y avais aussi consigné l’emplacement des ingrédients du remède contre la Pétrification divine.
« L’endroit est bien ici. J’ai vu l’entrée tout à l’heure. Mais pourquoi a-t-elle disparu ? Comment y accéder ? »
Perdu dans mes pensées, Bea se leva brusquement.
« Sautons. »
« Quoi ? »
« Vous avez dit que vous aviez vu l’entrée de la grotte juste après avoir sauté de la falaise, n’est-ce pas ? Peut-être qu’on ne peut la voir qu’en sautant sans aucune mesure de sécurité. »
« C’est logique. »
Je n’y avais pas pensé.
J’avais toujours privilégié les informations de Tune World.
Dans Tune World, on pouvait trouver la grotte en descendant la falaise ; je n’avais donc jamais remis cela en question.
Mais trois cents ans s’étaient écoulés depuis.
Les choses avaient largement eu le temps de changer.
« Essayons. »
La solution proposée par Bea était simple, mais elle tenait la route.
Un indice s’était présenté ; ce serait idiot de ne pas essayer.
« Je vais sauter le premier. »
Everchen affermit sa résolution.
Une falaise à pic.
En contrebas, la mer profonde.
Malgré notre entraînement, une chute à corps perdu pouvait nous tuer.
Everchen devait le savoir, lui aussi.
Mais il était résolu à sauver la Sainte et voulait prouver qu’il ferait sa part pour m’aider.
« Allez-y. Si vous sentez que c’est dangereux, criez. Je déploierai aussitôt mes ailes et vous rejoindrai. »
Everchen esquissa un sourire, puis se jeta aussitôt du haut de la falaise.
Ffffou !
J’entendis le vent siffler à ses oreilles.
Bea et moi prîmes également notre élan et sautâmes de la falaise.
Dès que nous nous élançâmes, je tournai les yeux vers la falaise.
Et là, je vis la grande entrée que nous n’avions pas réussi à trouver.
« Bea avait raison. »
Je pivotai dans les airs.
Sans déployer mes ailes, je tendis la main vers l’entrée.
Clac !
Je parvins de justesse à m’agripper à son rebord.
Alors que je tentais de me hisser, Everchen m’empoigna par le poignet.
Il me tira de toutes ses forces.
Puis il remonta Bea de la même manière.
Une grotte de falaise, dotée d’une large entrée.
Ils avaient réussi à dissimuler une grotte aussi vaste avec tant d’efficacité.
Je compris qu’il restait dans ce monde de nombreux secrets que j’ignorais et que les connaissances acquises dans Tune World n’étaient pas infaillibles.
Everchen désigna le centre de la grotte et déclara : « Cette statue n’a rien d’ordinaire. Vous ne trouvez pas que ses yeux semblent nous observer ? »