Chapitre 106
Le sanctuaire de l’Ordre sacré, à Aquiris, se trouvait sur une île au milieu de la mer ; nous dûmes donc prendre un bateau.
Bea, les prêtres de l’Ordre sacré et moi arrivâmes au port, où Rodos nous fit ses adieux.
« … C’était une bonne décision de quitter Kipaso. »
Bea ne se lassait pas d’admirer la mer.
Un horizon immense, qui s’étendait à perte de vue.
À chaque vague, l’écume éclatait dans un doux bruissement.
Le soleil qui scintillait sur les flots était magnifique, lui aussi.
Moi aussi, j’étais fasciné par le paysage marin que je découvrais pour la première fois dans ce monde.
Tandis que nous admirions le spectacle, les prêtres de l’Ordre sacré prièrent pour que la traversée se passe sans encombre.
Lorsqu’ils eurent terminé, ils désignèrent le navire devant nous et annoncèrent :
« Nous allons donc partir. »
Le navire que les prêtres de l’Ordre sacré nous montraient était entièrement peint en blanc.
Il n’était pas très grand, mais son élégance, qui le distinguait des autres bateaux, et la faible lueur qu’il dégageait le rendaient remarquable.
Cela semblait être l’effet de la bénédiction appelée pouvoir divin.
« C’est incroyable que la bénédiction se maintienne même pendant la traversée. »
Son extérieur impeccable, sans la moindre tache, était-il lui aussi dû à la bénédiction ?
Quel que soit le nombre de serviteurs à son bord, il aurait été impossible de nettoyer et de repeindre chaque jour la coque d’un navire à quai.
Le capitaine et les membres de l’équipage étaient tous vêtus de blanc, ce qui laissait penser qu’ils suivaient eux aussi l’Ordre sacré ; ils n’étaient pas nombreux.
Bea et moi embarquâmes donc sur ce mystérieux navire.
Peu après, il se mit à voguer sur l’immensité de la mer.
***
« J’aurais dû rester à Kipaso… Ah… »
Bea souffrait à bord du navire, balloté de haut en bas et de gauche à droite par les vagues.
J’avais moi aussi un terrible mal de mer.
Les prêtres nous observaient avec inquiétude.
Bien qu’ils eussent la réputation d’être rigides, ils ne nous laissèrent pas souffrir sans rien faire.
« La bénédiction stabilise le navire, mais vous semblez tout de même avoir du mal. »
Les prêtres n’avaient pas l’air particulièrement ravis de voyager avec nous, mais nous étions malgré tout les invités de l’Ordre sacré.
Même si leur invitation n’avait été qu’une formalité, nous l’avions acceptée.
« Je vais vous accorder une bénédiction pour atténuer votre mal de mer. Toutefois, puisque nous ne pouvons pas supprimer les mouvements du navire, essayez de vous habituer au rythme des vagues. »
Le prêtre ferma bientôt les yeux, joignit fermement les mains et marmonna une incantation inconnue.
Une énergie chaleureuse se répandit autour de lui et nous enveloppa, Bea et moi.
« Merci, mon père. Je me sens déjà beaucoup mieux. »
« … Je vous remercie également. »
Le pouvoir divin de l’Ordre sacré était bien mystérieux.
Jusqu’alors, j’avais grandement bénéficié du Cœur de dragon.
Même lorsque j’étais blessé, du mana de grande qualité jaillissait en moi et me guérissait.
Pourtant, après avoir reçu un véritable sort de guérison, un Soin, je compris clairement.
L’effet guérisseur du Cœur de dragon se limitait à renforcer les défenses naturelles et les capacités de récupération du corps.
« Voilà pourquoi un soigneur est indispensable dans un groupe. »
Bea, elle aussi, semblait surprise.
Elle avait passé toute sa vie à Kipaso, réputée pour son savoir, et avait sans doute guéri naturellement de la plupart de ses blessures et maladies.
Mais un véritable Soin était d’un tout autre niveau.
On aurait dit que la cause même de la douleur avait disparu.
Mes entrailles, qui s’étaient tordues, se détendirent complètement.
« Pliez légèrement les genoux et posez fermement la plante des pieds au sol. Ainsi, vous vous habituerez peu à peu au mouvement des vagues. »
Imitant le prêtre, Bea et moi nous mîmes debout sur le pont dans une posture maladroite.
Que ce fût grâce au Soin ou à cette position inconfortable, mon estomac allait sans aucun doute mieux.
Ce ne fut qu’alors que le paysage marin réapparut à mes yeux.
La mer, qui m’avait semblé si belle depuis le port, paraissait maintenant féroce.
Les vagues s’élevaient haut, comme pour engloutir le navire, et frappaient sans distinction la proue, bâbord et tribord.
Pourtant, le bateau de l’Ordre sacré poursuivait paisiblement sa route.
La bénédiction du pouvoir divin devait bien réduire ses mouvements, comme on le prétendait.
Le navire avançait sans un bruit, comme s’il se moquait des lois de la physique.
Il ne penchait ni ne tanguait malgré les flots déchaînés.
Le bouclier protecteur qui recouvrait le bateau empêchait la moindre goutte d’eau d’atteindre le pont.
Au cours de cette traversée, je pus sentir de diverses façons la puissance du pouvoir divin.
« Au fait, pourquoi allez-vous au sanctuaire de l’Ordre sacré ? »
Ayant retrouvé son calme, Bea me posa la question.
Après le banquet, j’étais parti si vite pour le Sanctuaire d’Aquiris que je n’avais pas eu l’occasion de discuter seul avec Bea.
Les salutations au marquis Rodos, au baron Renwood, aux autres nobles de la Coalition des nobles de l’Ouest et aux invités du banquet s’étaient enchaînées sans répit.
« Je suis désolé de ne pas t’en avoir parlé avant. »
« Non, ce n’est pas grave.
Je me doutais que tu avais un plan.
Mais j’aimerais savoir pourquoi tu t’y rends. »
Bea m’avait fait confiance et m’avait suivi.
Je n’avais aucune intention de lui cacher le but de notre voyage.
« Quand tu as tiré la Flèche de lumière pour la première fois, j’ai pu parler brièvement avec l’Arbre-Monde. »
« Vraiment ? »
« Oui. »
Bea en resta stupéfaite.
Pour les elfes, l’Arbre-Monde était comme un dieu. À ses yeux, je devais donc avoir l’air d’un apôtre qui avait parlé à une divinité.
« Alors… c’est comme ça que tu as pu maîtriser les esprits. Je comprends, maintenant. »
« C’est plutôt une demande qu’on leur adresse qu’une façon de les maîtriser. Et maintenant, tu peux le faire toi aussi, non ? Quoi qu’il en soit, l’Arbre-Monde m’a révélé son nom. »
« Quel est le véritable nom de l’Arbre-Monde ? »
« Il m’a dit qu’il s’appelait Maron. »
« Ah… Seigneur Maron. »
Bea était émue d’apprendre le nom de l’Arbre-Monde, mais elle ignorait que Maron était aussi le nom du Dieu de la Mort.
Presque aucun texte de l’ère mythique n’ayant survécu, c’était bien naturel.
« Mais quel rapport y a-t-il entre le véritable nom de l’Arbre-Monde et le fait d’aller auprès de l’Ordre sacré ? »
J’avais pensé que Bea, en tant qu’elfe, aurait peut-être hérité de connaissances transmises de génération en génération. Mais, à son air déconcerté, je compris qu’elle n’en savait pas plus que moi.
Moi aussi, je me rendais à Aquiris simplement parce que Maron me l’avait demandé.
J’ignorais quel lien l’Ordre sacré avait avec Maron, et ne savais pas non plus si Aquiris nous permettrait de trouver une solution pour le retrouver.
« L’Arbre-Monde se trouve désormais dans mon épée, et il m’a demandé de l’emmener à Aquiris. »
« … »
Bea fixa mon épée.
Puis, comme si elle faisait un serment, elle déclara :
« Alors, je viendrai avec toi. Merci d’exaucer le souhait de l’Arbre-Monde. »
Elle inclina la tête en signe de gratitude, puis promena son regard entre mon épée et la mer lointaine.
Elle avait l’air d’avoir beaucoup à méditer.
Depuis qu’il avait changé de forme, Maron s’était de nouveau muré dans le silence.
Si seulement Maron était éveillé, je pourrais lui poser les questions qui me préoccupaient.
— Je n’ai déjà plus beaucoup de pouvoir.
Je ne veux pas avoir de regrets une seconde fois, alors je vais miser sur toi.
Cependant, Maron semblait dire vrai lorsqu’il affirmait n’avoir presque plus de pouvoir.
Je ne pouvais obtenir le moindre indice de Maron qu’en attendant qu’il réagisse.
Pour découvrir le reste, il me faudrait me rendre au Sanctuaire d’Aquiris et chercher par moi-même.
« L’Arbre-Monde m’a promis de me prêter sa force, mais il m’a dit qu’il n’en avait plus pour l’instant. Il a toutefois ajouté qu’il existait un moyen de la retrouver à Aquiris. À partir de maintenant, je compte découvrir lequel. »
J’expliquai aussi à Bea les objectifs secondaires que nous pouvions envisager une fois au Sanctuaire d’Aquiris.
« L’un des Anciens les plus puissants de ma famille s’y trouve. Je compte aller le saluer. »
« … »
« Le frère de la Sainte, qui fait partie des Cinq Étoiles du Matin, s’y trouve également. Je suis curieux de savoir quel genre de personne il est. »
Mais Bea n’arrivait pas à se concentrer sur la suite de la conversation.
Après tout, elle avait vénéré l’Arbre-Monde comme un dieu toute sa vie. Elle devait avoir bien plus de questions en tête que moi.
« Dame Bea, il semble que nous arrivions bientôt. »
Je commençais tout juste à m’habituer au navire quand j’aperçus l’horizon au loin.
Le Sanctuaire d’Aquiris de l’Ordre sacré, que dominait une haute tour couleur ivoire, apparut à nos yeux.
***
Nous entrâmes dans le Sanctuaire d’Aquiris.
Des gens vêtus de blanc, la couleur de l’Ordre sacré.
Les bâtiments avaient, eux aussi, leurs façades peintes en blanc.
C’était un lieu où des personnes de toutes les races se rassemblaient pour recevoir les enseignements de Dieu.
La ville n’était pas aussi extravagante que celles de l’Empire, mais elle avait une atmosphère paisible et pieuse.
« C’est bien la plus grande religion du continent. La ville a dû coûter une fortune à embellir avec autant de raffinement. »
Le décor était sobre, mais nullement austère.
Au premier regard, toutes les façades blanches rendaient difficile d’en juger, mais un examen plus attentif révélait que chaque bâtiment avait coûté une somme considérable.
Il suffisait de parcourir le Sanctuaire d’Aquiris pour deviner l’influence que l’Ordre sacré exerçait sur le continent.
Une subtile puissance divine se faisait aussi sentir dans toute la ville.
Le pouvoir dont les prêtres s’étaient servis sur le navire enveloppait les lieux.
La puissance divine était d’une nature différente du mana.
C’était une bénédiction reçue d’un dieu et utilisée par ses fidèles.
« … Comment trouver ici un moyen de rendre son pouvoir à Maron ? »
J’avais pensé qu’une fois au Sanctuaire d’Aquiris, je découvrirais une piste, mais je n’y voyais toujours pas plus clair.
J’avais même essayé de secouer Maron, mais il n’avait réagi en aucune façon.
Les prêtres qui nous avaient accompagnés présentèrent leurs excuses à Bea et à moi.
« Quelqu’un va venir vous guider sous peu. D’ordinaire, votre guide serait déjà là à vous attendre, mais l’Ordre traverse actuellement une période de désordre… Nous vous prions de nous en excuser. »
« Vous n’avez vraiment pas besoin de nous guider. Nous pouvons nous promener tranquillement de notre côté ? »
« Non, vous êtes les invités de notre Ordre. Si vous patientez un instant, quelqu’un que vous connaissez bien, seigneur Polarin, va venir vous accueillir. »
Les lieux ne semblaient pas si chaotiques à mes yeux, contrairement à ce que disait le prêtre, ce qui éveilla ma curiosité.
Mais la situation pouvait paraître différente à quelqu’un de l’intérieur.
J’avais également hâte de rencontrer quelqu’un que je connaissais peut-être.
Le moment de nous séparer approchant, Hans, le prêtre qui m’avait accordé la bénédiction contre le mal de mer, se montra plus bavard.
« Pour être honnête, j’étais un peu réticent à l’idée que seigneur Polarin vienne au sanctuaire de l’Ordre. Votre accueil durant le voyage n’a donc peut-être pas été des plus chaleureux. »
« Je n’ai pas précisé le but de ma visite, après tout. Mais ne vous en faites pas. Grâce aux prêtres, le voyage s’est très bien passé. »
Mais le prêtre poursuivit sans se laisser démonter.
« Pourtant, j’ai compris quelque chose en chemin. Ce que seigneur Polarin a fait à Kipaso était également important pour les enseignements de l’Ordre sacré. »
« Les enseignements de l’Ordre sacré ? »
« Nous servons le Dieu de la Paix. En tant que prêtre, je m’inspirerai moi aussi des actes de seigneur Polarin, qui a empêché une guerre et rassemblé des forces plus importantes par la voie de la paix. »
Hans, Bea et moi nous inclinâmes tour à tour pour nous témoigner notre respect.
Bientôt, un homme en armure de plates blanche immaculée s’avança vers nous d’un pas digne.
Il devait être le guide dont le prêtre avait parlé.
Il avait l’air d’être un Paladin de l’Ordre sacré.
Épée et bouclier de l’Ordre, les Paladins mettaient le pouvoir divin au service du combat et jouissaient d’une maîtrise martiale exceptionnelle.
Ses cheveux et sa barbe, soigneusement taillés, avaient grisonné, mais son allure soignée et puissante imposait le respect.
Je le connaissais bien.
Je saluai poliment le Paladin.
« Salutations, seigneur Itilus. Je m’appelle Polarin Adjak. »
« Ha ha, vous me connaissez ? Enchanté, je m’appelle Itilus Adjak. »
« Bien sûr. Dans la famille Adjak, personne n’ignore qui est seigneur Itilus. C’est un honneur de vous rencontrer. »
Je venais de rencontrer Itilus Adjak, membre des Douze Épées d’Adjak, les plus puissants de la famille Adjak.
Il sourit, me tendit la main et je serrai sa poigne ferme.
« Bienvenue à Aquiris. Je vis désormais davantage comme membre de l’Ordre que de ma famille, mais cela me fait plaisir d’entendre qu’un enfant de notre famille se fait un nom. »
« Vous me flattez. Le nom de seigneur Itilus est connu bien au-delà des mers. »
Les lèvres du Paladin s’étirèrent en un léger sourire.
Dans cette atmosphère cordiale, Bea échangea à son tour des salutations avec Itilus.
À cet instant, l’épée à ma taille trembla.
Peu après, la voix de Maron retentit.
— Rencontrons le Dieu de la Paix. Je lui ai confié quelque chose.