Chapitre 100
Dans Tune World, lorsqu’on choisissait de commencer en tant qu’elfe, l’objectif le plus important était de devenir roi.
Le Roi des elfes n’était pas désigné en fonction de sa lignée.
Seul le choix de l’Arbre-Monde comptait.
Ce qui importait, c’était de savoir qui recevait la faveur du plus grand nombre d’Esprits de l’Arbre-Monde.
Ainsi, quand on jouait un elfe, il fallait réduire au minimum les interactions avec les autres races pour passer pour l’elfe le plus accompli, vénérer l’Arbre-Monde, perfectionner son adresse à l’arc et gagner le cœur des Esprits de l’Arbre-Monde.
Une fois devenu Roi des elfes, on pouvait revendiquer les trésors transmis de génération en génération, comme l’arc divin ou de précieux artefacts, avant de se rendre à Myeolji.
Et pourtant, à présent, alors que les Esprits de l’Arbre-Monde avaient rejeté tous les elfes, une multitude d’entre eux battaient des ailes autour de moi.
« Est-ce que je pourrais devenir roi, alors ? »
Je secouai vivement la tête.
Même si l’Arbre-Monde m’avait choisi, les elfes ne céderaient jamais le trône à quelqu’un qui n’appartenait pas à leur race.
Mais qu’en était-il de Bea ?
Je la fixai intensément.
Bea, qui inclinait la tête en même temps que les autres elfes, ne remarqua pas mon regard.
Si Bea parvenait à tirer la Flèche de lumière, elle pourrait gagner la faveur des Esprits de l’Arbre-Monde et même monter sur le trône du Roi des elfes.
La Flèche de lumière était la technique propre à Gawen.
Cependant, comme Gawen avait autrefois expliqué en détail à Adjak comment la tirer, j’en connaissais la méthode.
Grâce à cela, transmettre cette technique à Bea n’était pas impossible.
Mais avant toute chose, je décidai de régler la situation avec le Roi des elfes.
« Êtes-vous prêt à parler, maintenant ? »
Le Roi des elfes avait abandonné son attitude autoritaire.
Non, il serait plus juste de dire qu’il ne parvenait pas à la maintenir dans ces circonstances.
À mes paroles, il hocha la tête, le menton tombant comme s’il avait capitulé.
« Vous devez répondre. »
« … Je suis prêt. »
« Les fées reconnaissent elles aussi leurs torts.
Les elfes ont déclenché la guerre, mais les fées sont également allées trop loin. »
Toujours agenouillé, je transmis au Roi des elfes les exigences du Roi des fées.
— Si les elfes, responsables du déclenchement de la guerre, présentent leurs excuses, les fées en feront autant.
— Désormais, les deux races coexisteront à Kipaso dans de bien meilleures conditions qu’auparavant.
« J’accepte. Si vous souhaitez que le représentant des elfes présente ses excuses, j’irai moi-même les formuler. »
Aetelt accepta mes paroles sans discuter.
Comprenait-il vraiment les exigences de Frude et s’y pliait-il de bon gré ?
Rien n’était moins sûr.
Il semblait plus probable qu’il ait cédé à contrecœur, submergé par la vue des Esprits de l’Arbre-Monde qui demeuraient auprès de moi et du Maron transformé que je tenais.
Pourtant, il était étrange que le Roi des elfes, si hautain, ait accepté ces exigences aussi rapidement.
Je déposai devant Aetelt, toujours agenouillé, le pot de fleurs que Frude m’avait donné.
« Gardez-vous un pot assorti dans votre demeure, Roi des elfes ? »
« Oui. »
« Puis-je monter le récupérer ? »
À ces mots, les pupilles d’Aetelt tremblèrent.
J’avais trouvé beaux ses yeux émeraude, semblables à des feuilles baignées par la lumière de l’Arbre-Monde, mais ils ne l’étaient plus.
Ils étaient emplis de peur et de malhonnêteté.
« Cela vous est-il interdit ? »
« Peu importe le nombre d’Esprits de l’Arbre-Monde qui vous ont choisi, un humain ne peut entrer dans la demeure du Roi des elfes. »
Aetelt parla en rassemblant le peu de dignité qui lui restait.
« Alors, qui se trouve actuellement dans votre demeure ?
Cette personne n’a pas l’air d’être un elfe. »
Le visage d’Aetelt se décomposa.
« … Qui se trouve dans la demeure du roi ? »
« Personne.
Vous n’avez autorisé personne à y entrer depuis longtemps. »
Les elfes alentour chuchotèrent, visiblement bouleversés.
Mais Aetelt feignit de ne rien savoir.
« Ne me calomniez pas.
Qui pourrait bien se trouver dans ma demeure ? »
Je ne voyais plus Aetelt comme un noble souverain.
Je n’avais aucune raison de me laisser intimider par son autorité.
À présent, Aetelt n’était qu’un elfe pitoyable qui débitait des mensonges éhontés.
Je me tournai pour chercher Derix.
Bien qu’il ne fût pas un elfe, il était agenouillé parmi eux.
J’ordonnai à Derix de se relever, puis lui donnai un ordre.
« Le Roi des elfes semble être passé maître dans l’art de mentir. Va récupérer le pot de fleurs. Je ne peux plus me fier à sa promesse de respecter les paroles du Roi des fées. »
« Oui, j’ai compris. »
Derix acquiesça et se dirigea d’un pas assuré vers l’Arbre-Monde.
Les elfes semblaient déconcertés, mais ils ne purent pas m’arrêter.
Ils comprenaient que, même si je n’étais pas leur roi, mon autorité égalait la sienne, puisque les Esprits de l’Arbre-Monde, qui avaient rejeté les elfes, s’étaient rassemblés autour de moi.
Sur mon ordre, Derix se dirigea vers la base du tronc de l’Arbre-Monde.
Il commença à grimper.
« Je ne l’ai pas autorisé ! »
Aetelt rugit.
Mais Derix l’ignora, n’obéissant qu’à mes ordres, et poursuivit lentement son ascension vers la demeure d’Aetelt, au sommet de l’Arbre-Monde.
C’était précisément là que Nofen avait suivi la trace du démon.
Le visage pâle d’Aetelt devint rouge.
À bout de patience, il dégaina Elinger, l’arc divin des elfes qu’il portait dans le dos depuis sa descente.
Il banda son arc et visa Derix.
« Derix. »
« Ne vous inquiétez pas. »
Derix parla assez fort pour que le Roi des elfes l’entende.
Sa remarque était arrogante, mais il avait la force nécessaire pour l’assumer.
Peu importait qu’Aetelt fût le Roi des elfes : il avait perdu son sang-froid.
Avec plus de trois cents ans d’expérience, Derix ne vaincrait peut-être pas Aetelt, mais il pourrait sans aucun doute esquiver ses flèches.
Fiuu !
La flèche tirée par Aetelt fila vers Derix.
Une aura blanche jaillit de la main de Derix, qui trancha la flèche en deux.
Sa lumière ressemblait à mon mana.
« Toi ! »
Aetelt encocha deux flèches à la fois et tira de nouveau sur Derix.
Derix esquiva en se cachant derrière le tronc de l’Arbre-Monde.
Finalement, Aetelt se rua vers l’arbre en tirant sans relâche.
Devais-je intervenir ?
Derix tenait bon pour l’instant.
Mais la moindre seconde d’inattention pouvait lui valoir une grave blessure.
Je ne voulais pas voir Derix, qui venait à peine de se remettre après avoir combattu pour moi, se faire blesser à nouveau.
« Je dois aider Derix. »
Alors que je me décidais à bouger, je m’arrêtai.
Un sourire se dessina sur mes lèvres.
Je sentis intensément la présence de quelqu’un qui m’était profondément lié.
« Seigneur Arandir, amenez-moi le démon. »
— Entendu.
Arandir, l’Esprit des sables de haut rang.
Métamorphosé en ver des sables, Arandir commença à descendre en s’enroulant autour de l’Arbre-Monde.
* * *
La bataille qui s’ensuivit.
Les elfes ne pouvaient détacher les yeux de l’Arbre-Monde.
L’Arbre-Monde qu’ils tenaient pour sacré.
Un tumulte sans précédent secouait l’Arbre-Monde, d’ordinaire si vénéré.
Un être — humain ou démon — grimpait en spirale le long de son tronc.
Le Roi des elfes, fou de rage, lui tirait dessus.
Ses puissantes flèches s’enfonçaient dans le solide tronc de l’Arbre-Monde.
Boum !
Une explosion plus retentissante résonna au-dessus d’eux.
Un immense ver des sables fracassa la moitié de la demeure du Roi des elfes.
Les meubles et les objets de la demeure s’abattirent en pluie.
Parmi eux se trouvait un pot de fleurs identique à celui que le Roi des fées m’avait donné.
J’activai l’[Armure intangible] dans les airs.
Une barrière translucide se forma et rattrapa le pot de fleurs.
Mais les autres elfes ne prêtèrent aucune attention à ce que je faisais.
Non, ils ne le pouvaient pas.
Ils avaient aperçu un être qui affrontait l’Esprit des sables, celui qu’ils croyaient en train de ravager l’Arbre-Monde.
Une peau violette foncée, des yeux perçants, de longs cheveux argentés qui flottaient librement.
Et surtout, de longues oreilles pointues.
« Ce n’est pas un démon, mais une elfe noire. »
Ce que je voyais apparut bientôt dans le champ de vision des elfes.
« … Une elfe noire ? »
« Un Déchu. »
Le trouble des elfes s’accrut sans retenue.
À l’inverse, Aetelt, qui s’était déchaîné de rage, se figea.
Je regardai tour à tour Aetelt et l’elfe noire.
Aetelt était un homme et l’elfe noire une femme, mais leurs cheveux, leurs yeux et leur aura se ressemblaient étrangement.
Boum !
Arandir ouvrit grand sa gueule et tenta d’avaler l’elfe noire.
Mais elle, armée de dagues chargées d’énergie démoniaque, lacéra la gueule d’Arandir et s’enfuit.
Imperturbable, Arandir poursuivit sa cible.
Son corps ne cessait de changer.
Le sable se transforma en longues et acérées défenses, puis il se rua sur l’elfe noire comme pour la transpercer.
Bang ! Bang ! Boum !
Les explosions retentirent les unes après les autres.
« Urgh ! »
Les cris de l’elfe noire résonnèrent jusqu’au pied de l’Arbre-Monde.
Arandir avait le dessus, mais l’elfe noire ne se laissait pas faire.
Les remous qui agitaient les elfes s’apaisèrent peu à peu.
Ils contemplèrent en silence le chaos qui se déchaînait sur l’Arbre-Monde, stupéfaits.
Hébété, Aetelt laissa retomber son bras qui tenait l’arc.
L’arc divin des elfes, Elinger, faillit traîner par terre.
« Il n’en est pas digne. Il n’a ni le droit de présenter ses excuses aux fées, ni celui de diriger les elfes. »
Malgré le chaos, l’Arbre-Monde demeurait solide et verdoyant.
Des flèches l’avaient transpercé, un ver des sables s’enroulait autour de son tronc et une elfe noire le lacérait en fuyant ; pourtant, l’Arbre-Monde restait aussi beau et majestueux que jamais.
Les elfes qui vivaient à ses pieds avaient autrefois été un peuple tout aussi beau et majestueux.
Se croire nobles et mépriser les autres races n’était pas digne des elfes.
Il fallait que les choses changent.
Et à mes côtés se tenait un elfe plus capable que quiconque d’amener ce changement.
Un elfe plus elfe que tous les autres.
« Dame Bea. »
Comme les autres, Bea était fascinée et contemplait l’Arbre-Monde.
« Oui, seigneur Polarin. »
« Mon ami semble pouvoir s’en charger seul, mais je crois qu’il vaudrait mieux que vous portiez le coup de grâce, dame Bea. »
Bea acquiesça comme si elle avait compris.
Arandir et l’elfe noire étaient pris dans un affrontement confus.
Tous deux étaient si rapides qu’il était difficile de les suivre des yeux.
Mais Bea semblait certaine de pouvoir toucher l’elfe noire.
Elle tira une flèche de son carquois et l’encocha.
Mais ce n’était pas ce que je voulais.
Tout comme je devais graver mon nom dans l’Empire, Bea devait graver le sien parmi les elfes.
J’appuyai sur la corde tendue que Bea visait.
Bea, qui était concentrée, ouvrit de grands yeux et me regarda.
« Ne tirez pas de flèche. Essayez sans. »
Bea s’était entraînée sans relâche sur le territoire des fées, mais n’avait jamais atteint ce niveau.
Un domaine que seule Gawen avait atteint dans ce monde.
« Je vais vous aider. »
Bea acquiesça et remit la flèche dans son carquois.
Son regard ne trahissait aucune hésitation.
Puis je m’adressai aux Esprits de l’Arbre-Monde.
« Je vous en prie, aidez dame Bea. »
Les Esprits de l’Arbre-Monde se mirent à voleter et à s’agiter.