Tayon avançait d’un pas calme, mais je le devinais, même à distance.
Sans rien laisser paraître, cet homme stoïque veillait discrètement sur mon état.
« Tu as bien travaillé. »
« Ce n’est rien. Je m’attendais à ce que quelque chose de ce genre arrive au moins une fois. »
« … »
Le regard de Tayon ne vacilla pas le moins du monde.
Pourtant, face à ces yeux résolus, je laissai échapper les mots que je retenais depuis un moment.
« Je sais que tu respectes les traditions des districts autonomes, Tayon. »
« … »
« Mais ce qui est injuste reste injuste. Quand j’aurai acquis assez de force, je compte mettre fin à cette vile coutume. Je ne crois pas qu’Adjak-nim aurait voulu que les districts soient ainsi. »
Dans ce monde, Adjak n’était pas seulement un personnage de jeu que je dirigeais devant un ordinateur.
C’était un être de chair et de sang, qui avait ses propres pensées.
Il s’était probablement bien entendu avec beaucoup de gens et avait eu d’innombrables descendants.
Je parlais à Tayon comme si je connaissais le cœur d’Adjak, mais la vérité était tout autre.
Celui que je considérais comme mon avatar était, en réalité, un être à part entière, distinct de moi.
C’est pourquoi, une fois la Cérémonie de la majorité terminée, je comptais suivre les traces d’Adjak, découvrir comment il avait vécu et quelles aspirations l’avaient animé.
« … Alors fais-le. Absolument. »
Tayon me tapota l’épaule à plusieurs reprises, puis lança d’une voix solennelle :
« Adjoint Polarin, faites votre rapport sur la situation actuelle. »
« Oui, monsieur. À l’heure actuelle, 302 participants, issus des districts jusqu’au district 10 inclus, prennent part à la Cérémonie de la majorité. Nous avons été attaqués par un Bigfoot, mais il n’y a eu aucune victime. »
Tayon se tourna vers le groupe et prit la parole.
« J’ai appris que le district 3 avait promis de ne plus vous importuner. »
« Oui, monsieur ! »
« Oubliez ça. Leur garantie ne vaut que pour ceux qui sont plus faibles qu’eux. »
Cette déclaration allait à l’encontre de toutes les attentes.
Les participants, qui commençaient à peine à surmonter leur peur, se remirent à murmurer.
— Pas possible… Les districts 1 et 2 vont nous attaquer ?
Les visages des participants à la cérémonie s’assombrirent de nouveau.
Mais Tayon n’en avait pas fini.
« Mais ne vous inquiétez pas. J’en ai fini de tolérer leurs manigances. »
« … »
« Qu’il s’agisse du district 1, du district 3 ou du district 18, nous sommes tous des descendants d’Adjak. Moi, Tayon Adjak, je le jure sur mon nom : jusqu’à ce que vous atteigniez la Cérémonie de la majorité, vous ne courrez aucun danger. »
« Ouais ! »
Un rugissement retentit dans toute la forêt.
« Nous entrons aujourd’hui dans le district 9. Restez bien derrière moi. »
« Oui, monsieur ! »
Je marchai juste derrière Tayon, qui avait pris la tête du groupe.
Siriel, Kiyot et tous les autres me suivaient.
Après avoir traversé la forêt dense, nous débouchâmes bientôt sur une large route bien entretenue.
Des carrosses d’un style ancien étaient alignés le long de la route.
Pour quelqu’un du district 18, où il n’y avait qu’un seul carrosse pour tout le district, c’était une vision insolite.
Plus le district était élevé, meilleures étaient les routes et les infrastructures.
Mais les districts à un seul chiffre faisaient exception.
Un vaste rempart aux reflets d’ivoire s’étendait devant nous.
Chacune des pierres qui le composaient était remarquable. Des motifs et des dessins complexes y étaient gravés, comme sur des œuvres d’art.
Ni trop ornementées ni grossièrement taillées, elles dégageaient une élégance raffinée.
Au coucher du soleil, tandis que les derniers rayons effleuraient le rempart, la pierre d’ivoire se para d’un éclat encore plus mystique, qui laissa les participants bouche bée.
On dirait une cité d’or. Le district 9 doit être riche.
Ce n’était pas étonnant, puisque la grande famille marchande Fremont dirigeait le district.
Tout le monde savait que le niveau de vie différait entre les districts à un seul chiffre et les districts inférieurs.
Mais le savoir et le constater de ses propres yeux, c’était différent.
L’écart était aussi saisissant qu’entre une palissade de bois et un rempart d’ivoire.
Même Kiyot, d’ordinaire si maître de lui, ne parvenait pas à cacher son air intimidé.
« Ne te crispe pas autant. Nous devons encore aller plus loin. »
« … Tu as raison. »
Des gens commencèrent à sortir des carrosses rangés le long de la route.
Nous étions curieux de découvrir les habitants des districts à un seul chiffre, et eux l’étaient tout autant de voir Tayon.
Ils semblaient être sortis pour le regarder de plus près.
Malgré tous ces regards, Tayon avançait d’un pas indifférent, sans ralentir.
Il s’arrêta devant la porte de la ville.
Un groupe de personnes était venu nous accueillir.
« Une fois encore, bienvenue à vous, Tayon, ainsi qu’à tous les descendants d’Adjak qui participent à la Cérémonie de la majorité. »
Une femme d’âge mûr s’éventa et nous salua d’une voix distinguée, en s’inclinant profondément.
« Gardez vos souhaits de bienvenue pour demain. »
Tayon balaya ses paroles, mais elle sourit comme si cela n’avait aucune importance.
« Bien sûr. Nous avons préparé des logements confortables pour tout le monde. Vous pourrez vous y reposer tranquillement cette nuit. »
« Ils nous prêtent leurs maisons ! »
« Exactement. Si vous avez envie de quelque chose à manger, demandez simplement aux propriétaires. Ils vous serviront tout ce que vous voudrez pour vous souhaiter la bienvenue. »
« Waouh ! Je veux de la viande ! De la viande ! »
L’impatience et l’enthousiasme se lisaient sur les visages du groupe.
* * *
« Alors, c’est toi le jeune talent prometteur que Tayon a recommandé spécialement ? »
« Ha ha, tu as l’air en forme ! »
« Tu as l’air jeune, tout de même. Enfin, à quinze ans, on est jeune, j’imagine. »
Dans le district 9, à Panata, les dispositions dont on nous avait parlé à notre arrivée étaient bien réelles.
Les habitants de Panata nous accueillirent chaleureusement.
Les participants à la cérémonie en furent ravis, mais ils ne pouvaient pas leur accorder leur confiance si facilement.
Quelques heures à peine auparavant, ils avaient subi le piétinement des pousses.
Si Pinnon n’avait pas massacré les Bigfoots, il y aurait assurément eu de nombreuses victimes.
« Tu as faim, pas vrai ? Mange. Il faut bien te nourrir pour garder tes forces ! »
« M-merci. »
« Ha ha, nous avons tous participé à la Cérémonie de la majorité, nous aussi. C’était dur, c’est certain… mais avec le recul, c’était le moment le plus heureux de notre vie ! »
Le proverbe qui disait que l’abondance rend généreux n’avait pas tort.
Les habitants du district 9 offrirent à chaque participant une chambre et un lit, ainsi que des repas de grande qualité.
Pour les jeunes des districts inférieurs comme moi, c’était un luxe que nous n’avions jamais connu.
Peu à peu, les participants se détendirent. Certains se mirent même à plaisanter avec les habitants de Panata.
Mais je ne pouvais pas me relâcher.
Je n’ai pas le temps de traîner ici.
Le cortège de la Cérémonie de la majorité était une longue expédition qui durait généralement trois ou quatre mois, puisque les participants devaient aller à pied du district 19 au district 1.
Pour respecter le calendrier de la cérémonie, le temps de repos était limité.
Dans chaque ville, on ne restait qu’une nuit avant de repartir le lendemain.
Et, pendant notre passage dans le district 9, je devais absolument vérifier quelque chose.
En tant qu’adjoint de Tayon, on m’avait assigné un garde de rang plutôt élevé.
Il avait l’air d’un vieil homme ordinaire, mais on disait qu’il avait autrefois été chevalier des Chevaliers du Dragon Blanc.
Les Chevaliers du Dragon Blanc comptaient parmi les ordres de chevalerie les plus prestigieux du continent et n’acceptaient que l’élite des districts Adjak.
Son passé suffisait à lui attirer l’admiration de nombreux jeunes.
Pour certains, obtenir un excellent résultat à la Cérémonie de la majorité et rejoindre les Chevaliers du Dragon Blanc était le rêve d’une vie.
Je posai une question au vieil homme.
« Est-ce vraiment sans risque de se promener aussi librement ? »
« Bien sûr. Vous pouvez aller où bon vous semble. Je peux vous guider, si vous le souhaitez. Y a-t-il un endroit où vous aimeriez vous rendre ? »
« Si possible, j’aimerais y aller seul… »
« Cela me convient aussi. »
Entendre un vieil homme, qui plus est un ancien Chevalier du Dragon Blanc, s’adresser à moi avec autant de respect me mettait mal à l’aise.
Mais je n’avais pas le temps de discuter de détails sans importance.
Alors que je me mettais en route, le vieil homme ajouta :
« Juste pour que vous le sachiez… vous n’avez pas à vous inquiéter de choses comme le “piétinement des pousses”. C’est un peu embarrassant à dire, mais Panata n’est pas très portée sur les arts martiaux. »
La famille Fremont, qui dominait Panata, était une dynastie de marchands.
Le district s’était formé autour de ses descendants, rejoints par tous ceux qu’attirait leur savoir-faire commercial.
Il était forcément différent des autres districts, centrés autour de familles martiales.
Mais Panata ne tirait pas sa force de sa puissance militaire : elle la devait à sa richesse.
C’était ce qui lui permettait de conserver fièrement sa place parmi les districts à un seul chiffre.
« À l’heure qu’il est, tous ceux qui comptent savent sans doute que Polarin a vaincu Pinnon. »
« … »
« À ma connaissance, personne à Panata ne pourrait tenir tête à Pinnon… Ce qui signifie que personne ne pourrait non plus vous vaincre, Polarin-nim. »
Je le remerciai d’un ton embarrassé, puis sortis.
Ma victoire contre Pinnon avait tenu à une série de circonstances favorables : son imprudence, le réveil de l’Arbre-Monde et l’aide des participants qui se trouvaient à proximité.
… Soupir, j’ai l’impression que ce vieil homme me battrait si nous nous battions maintenant.
Le vieil homme ne dégageait pas l’aura intimidante d’un guerrier puissant.
S’il ne s’était pas présenté comme un chevalier, je n’aurais jamais deviné qui il était.
Mais après avoir appris son passé et l’avoir observé de nouveau, je remarquai certains traits révélateurs.
Sa carrure robuste, son attitude posée et la façon dont il dissimulait parfaitement son aura témoignaient d’années d’entraînement rigoureux.
Ma victoire contre Pinnon m’avait fait connaître dans la famille.
Mais je ne pouvais pas me reposer sur mes lauriers.
Cette nuit, j’obtiendrais la Mélodie laissée par Adjak.
* * *
J’accélérai le pas jusqu’à une colline rocailleuse, près de l’endroit où Adjak avait obtenu une Mélodie dans le jeu.
Si la montagne rocheuse de Gullok, dans le district 18, était faite d’énormes blocs aux arêtes déchiquetées, cet endroit était couvert de petits cailloux serrés les uns contre les autres.
Dans l’univers particulier de Tune World, chaque Mélodie ne pouvait appartenir qu’à une seule personne.
Une fois qu’une Mélodie avait été revendiquée, elle réapparaissait dans le monde trois cents ans après la mort de son propriétaire.
J’étais certain qu’Adjak était mort.
Les autres membres de la famille pouvaient penser le contraire, mais son héritage continuait de palpiter en moi.
Autrement dit, si les Mélodies dont Adjak s’était servi de son vivant n’avaient pas trouvé de nouveaux propriétaires, elles étaient dispersées aux quatre coins du monde.
Je voulais m’approprier les Mélodies d’Adjak avant tout le monde.
J’étais certain que l’une d’elles se trouvait ici, sur la colline rocailleuse de Panata.
Et c’était même l’une des Mélodies qu’il avait le plus chéries.
Shrrrr.
Comme sur une plage de galets, le vent faisait rouler les pierres dans un bruissement qui résonnait à chaque rafale.
J’avais été résolu à rassembler les Mélodies d’Adjak, mais j’avais été profondément déçu en découvrant que cette zone faisait désormais partie du territoire du district 9.
Plus les gens vivaient près de l’endroit, plus ils risquaient de découvrir la Mélodie.
Mais je compris bientôt que mes inquiétudes étaient infondées.
« Ha, il faut donc que je trouve ici un caillou à la forme bizarre… »