Chapitre 75
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Traducteur/éditeur : Order
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◈ Je suis devenu le Chevalier Noir dans le monde du jeu ◈
Chapitre 75 : Avant le solstice d’hiver (2)
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Armede avait demandé à un serviteur de conduire Kriel au salon, en lui précisant qu’elle le rejoindrait sous peu.
Mes cheveux sont en bataille.
Quand ils avaient travaillé ensemble comme mercenaires, ou lors de la dernière réunion de la Société d’éradication de l’Abîme, elle lui avait laissé voir à quel point la vie l’avait épuisée. Cette fois, elle voulait soigner un peu plus son apparence.
… Mais.
« Ha, merde. »
Le luxe avait toujours été hors de portée d’Armede. Les circonstances l’y avaient en partie contrainte. Avant que la Société d’éradication de l’Abîme ne se fasse connaître comme agence de mages, elle avait vendu tout ce qu’elle pouvait pour la maintenir à flot.
Elle ne pouvait pas dépenser à la légère les revenus du fief dont elle devait hériter. La gestion d’un domaine entraînait des dépenses incompressibles.
Au bout du compte, la tenue la plus chère qu’Armede possédait était son armure de cuir complète, datant de l’époque où elle était mercenaire.
Sa doublure, souple, était faite de membrane de wyverne, et sa couche extérieure, de carapace de tortue-dragon et du joyau d’un géant de cristal, pour allier défense et beauté. Bien trop coûteuse pour n’être qu’une simple armure, c’était aussi la tenue qu’Armede portait lorsqu’elle devait, en tant que dirigeante de la Société, donner l’image d’une mage chevronnée.
Mais c’est une tenue de travail…
La tenue de cérémonie d’une mage n’était pas la même que celle d’une fiancée. Après réflexion, Armede se rendit compte qu’elle n’avait pas d’autre choix.
« Il faudra que je m’achète des vêtements la prochaine fois. »
Avec un soupir, Armede termina de se préparer. Elle porterait simplement la robe sobre qu’elle avait mise lors de leur dernier dîner.
* * *
Armede se dirigea vers le salon où Kriel l’attendait. Elle avait beaucoup de choses à lui dire, mais devait d’abord décider comment s’y prendre.
Il n’a pas l’air pressé de rompre les fiançailles. Est-ce que je devrais proposer une grande cérémonie pour détourner l’attention des deux comtesses ?
Si elle restait un temps dans le rôle de sa fiancée, alors, naturellement…
Tandis qu’elle y réfléchissait, elle entendit depuis le salon une voix familière qu’elle n’avait aucune envie d’entendre.
« Oh, vraiment ? Vous êtes chevalier ? Quelle merveille ! Dans notre comté aussi, beaucoup de gens admirent les chevaliers. »
« Ah oui ? »
« Oui. Il y a une histoire sur le chevalier de la place de la Fontaine, devant le château… »
Armede prit une profonde inspiration et ouvrit la porte.
« Ermiha. Qu’est-ce que tu fais là ? »
« Oh, ma sœur. »
Des oreilles trop pointues pour être humaines, mais trop rondes pour être celles d’une elfe. Une peau couleur bronze, pleine de la vitalité de la terre. Ces traits trahissaient ses origines : elle était née de l’union d’un humain et d’une elfe dotée d’un pouvoir inné d’Esprit de la terre.
Ermiha Kett, la demi-sœur d’Armede.
« J’ai appris que tu avais de la visite. Puisqu’il a fait tout ce chemin en personne, ce doit être un invité de marque, non ? Il serait malvenu de le laisser attendre seul, alors je suis venue lui tenir compagnie. J’en ai profité pour lui parler un peu des autres excellentes affaires de notre famille. »
Elle souriait chaleureusement, mais ses yeux ne reflétaient aucune chaleur.
Sa première attaque consistait à dire que la Société devait être inutile pour qu’un investisseur se déplace en personne. La deuxième, que leur famille possédait quantité d’affaires bien plus florissantes que cette organisation déficitaire.
Armede s’apprêtait à dégainer sa propre lame de mots voilés quand Kriel prit la parole.
« Je ne peux que m’excuser. J’ai peut-être assez d’initiative pour ne pas faire honte aux autres chevaliers, mais j’ai toujours vécu loin de l’argent. »
« Qu’est-ce que vous racontez ? La générosité de ceux qui investissent librement pour soutenir les adversaires des Abysses est inestimable. »
Kriel haussa les épaules.
« J’ai commencé tout en bas, sans rien. Le moment était bien choisi et j’avais un peu de talent, alors je suis devenu mercenaire. Puis, par hasard, j’ai rejoint l’armée et gravi les échelons jusqu’à un poste auquel je ne m’attendais pas. Si l’on fait abstraction de la réputation creuse, je ne suis rien de plus qu’un vagabond armé d’une épée. »
Kriel s’exprimait sans détour. Il racontait simplement la vie qu’il avait menée. Ermiha comprit qu’il était plus proche d’un soldat que d’un aristocrate.
« Mon investissement dans la Société d’éradication de l’Abîme n’est, en quelque sorte, que le prolongement d’un contrat d’embauche d’un épéiste. »
Je ne suis pas sûre de comprendre ce qu’il entend par contrat d’embauche… Il aurait signé, au début, un accord pour toucher une part des bénéfices de la Société plutôt que d’être payé ?
Ermiha calcula rapidement. Il semblait avoir acquis une certaine renommée comme chevalier, mais sa franchise le rendait mal adapté à la politique et aux intrigues. Inutile de craindre qu’il bouleverse la succession de la famille.
Elle s’apprêta à partir sans hésiter.
Armede comprit qu’Ermiha avait fini d’évaluer Kriel. « Pas sans valeur, mais pas assez intéressant pour que j’investisse moi-même. » Voilà sans doute ce qu’elle avait conclu.
Cela déplut à Armede.
Même si elle ne tenait pas à hériter de la famille, il était encore trop tôt pour dévoiler trop de choses sur Kriel, alors que les deux comtesses et leurs enfants continuaient, pour une raison ou une autre, à se méfier d’elle.
Elle n’avait pas encore tout préparé comme il fallait.
Mais elle voulait tout de même effacer du visage d’Ermiha cet air qui réduisait Kriel à quelqu’un de banal.
« Eh bien, puisque la personne chargée de tenir compagnie à notre invité de marque est arrivée, l’intruse va prendre congé. Ce fut un plaisir. »
« Merci pour votre accueil. »
« Au fait, vous vous appelez… »
« Ah, c’est vrai. Présente-toi. »
« Hein ? »
Aux paroles cinglantes d’Armede, Ermiha cligna des yeux.
« Ce n’est pas un invité de marque. »
« Ma sœur, de quoi tu parles ? Comment peux-tu dire une chose aussi impolie devant un invité ? »
« Je me suis dit qu’il serait peut-être plus impoli de traiter d’invité quelqu’un qui va bientôt faire partie de la famille. Je voulais juste rectifier ça. »
Le visage d’Ermiha se figea. Elle avait l’air de ne pas comprendre ce qu’Armede racontait.
« Il sera ton beau-frère. Salue-le. »
« … Quoi ? »
* * *
Ermiha savait déjà que sa sœur rusée était revenue après avoir, d’une manière ou d’une autre, fait échouer les manœuvres de séduction de Mazhar Gabi.
Le problème n’était pas que les fiançailles avec la Famille Gabi aient été rompues. Si elles étaient rompues, les liens avec la Société d’éradication de l’Abîme se briseraient eux aussi. Les finances de la Société en pâtiraient forcément. C’était ce qu’Ermiha avait cherché à provoquer.
Hekedian, un autre de leurs demi-frères et sœurs, voulait lui aussi affaiblir la faction d’Armede. C’était pour cette raison qu’ils avaient uni leurs efforts dans leur manigance impliquant Mazhar Gabi.
Pourtant, même après la rupture des fiançailles avec la Famille Gabi, les relations entre la Société d’éradication de l’Abîme et la Famille Gabi ne s’étaient pas détériorées.
Quand Ermiha apprit que Mazhar Gabi était soudainement devenu le chef de famille, elle crut que la chute de la Société n’était plus qu’une question de temps. Au lieu de cela, ses fonds d’investissement avaient encore augmenté.
Une alliance qui s’était renforcée sans mariage. Les deux héritiers Kett s’étaient empressés de découvrir ce qui s’était passé.
Mazhar Gabi avait dissimulé une nature de fer sous le masque d’un benjamin écervelé, jouant délibérément les beaux parleurs. Il avait assassiné son père et pris le contrôle de toute la famille. D’après ce qu’Ermiha avait entendu, sa sœur avait joué un rôle décisif dans ce parricide.
Pour une raison quelconque, les serviteurs de la Famille Gabi étaient si loyaux qu’elle n’avait pas réussi à découvrir toute l’histoire. Mais ils avaient tous raconté la même chose au sujet d’une énorme explosion sur le domaine familial. Il ne faisait aucun doute que la magie de sa sœur y était pour quelque chose.
Ce talent politique inné avait refait surface — le même qui lui avait valu la faveur des vassaux en se donnant des airs et en prétendant se désintéresser de la politique. Comment le benjamin, qui ne possédait rien et cherchait une alliance matrimoniale hors de la famille, avait-il pu être poussé à fomenter un coup d’État au sein même de celle-ci, puis amené à en prendre la tête ?
Elle n’aurait jamais imaginé que le complot destiné à chasser définitivement sa sœur de la famille, conçu alors que la plupart des vassaux soutenaient Armede, tournerait aussi absurdement à l’échec.
Ermiha avait supposé que la visite impromptue de cet investisseur était une nouvelle manœuvre de sa sœur. Dès qu’un serviteur l’en avait informée, elle était donc venue garder un œil sur la situation. Elle venait de décider que Kriel n’avait vraiment aucun lien avec les affaires politiques et s’apprêtait à partir quand…
« Il sera ton beau-frère. Salue-le. »
La déclaration lui explosa à la figure comme une bombe.
* * *
Ermiha resta plantée là, la bouche ouverte, sans parvenir à répondre. Puis elle s’en alla après avoir bredouillé : « Au revoir, beau-frère… ? »
Kriel se gratta la tête.
« Tu crois que c’était une bonne idée de dire ça ? »
« Bah. Il fallait bien que je dise au moins une fois à ma famille que j’avais un fiancé, histoire qu’ils arrêtent leurs conneries. Prends ça comme une répétition. »
« Le jugement par combat contre Mazhar Gabi n’a pas été ébruité ? Je pensais que les nouvelles de vos fiançailles se seraient naturellement répandues à présent. »
« Je m’en suis occupée. La Compagnie marchande Gabi ne voulait pas non plus que l’existence de fiançailles conclues par un jugement soit connue, alors il a suffi d’étouffer l’affaire. »
« Si ça te convient, je n’y vois pas d’inconvénient. Mais si tu en parles trop ouvertement, ça risque de nous compliquer la tâche quand on rompra les fiançailles. »
Armede lui adressa un sourire étrange.
« Ne t’inquiète pas. J’ai un plan. »
Son expérience du champ de bataille avait appris à Kriel qu’il valait mieux faire confiance à un mage qui disait avoir un plan. En revanche, si le plan venait d’un mage ennemi, il fallait le réduire en pièces.
« Tant mieux, alors. »
Kriel demanda s’ils avaient quelque chose à faire avant le Festival du solstice d’hiver. Armede lui proposa de commencer par aller chez un tailleur prendre leurs mesures.
Pendant que tous deux discutaient, les Esprits de l’épée tinrent une conversation à part.
[Hé. On dirait pas que Kriel se fait avoir ?]
[Tout va bien. Il n’y a aucun problème. Nous devrions plutôt nous demander pourquoi cette Ermiha tient tant à garder sa propre sœur à l’œil.]
Tuon fit remarquer à Orisin à quel point la situation était étrange.
Selon Tuon, la véritable protectrice d’Ermiha était probablement la comtesse de Kett. C’était une déduction fondée sur le fait qu’Ermiha était une demi-sœur, à en juger par leur apparence. Pourquoi les deux comtesses, agissant de concert, surveillaient-elles de près Armede alors qu’elle avait depuis longtemps renoncé à ses prétentions à la succession ?
On aurait dit que Tuon avait une compréhension profonde des intrigues de cour. Ou peut-être se contentait-elle d’empiler les suppositions les unes sur les autres.
[… Ah bon ?]
Orisin décida de ne pas trop y réfléchir. Kriel semblait avoir lu quantité de romans de chevalerie ; il saurait sans doute gérer cette histoire d’amour tout seul.
Notes de bas de page :
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