Chapitre 60
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Traducteur/éditeur : Order
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◈ Je suis devenu le Chevalier noir dans le monde du jeu ◈
Chapitre 60 : À la recherche de l’héritage perdu (3)
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[Ta tête est si abyssale qu’un démon voudrait devenir ton ami !]
Orisin éclata de rire. Kriel s’enduisit la main d’eau bénite pour la première fois depuis longtemps, saisit la corne d’Orisin et la secoua.
[Aïe ! Ma corne !]
C’était une raison qu’il ne voulait vraiment pas accepter, mais qu’il n’avait pas d’autre choix que d’admettre. Kriel sentit revenir ce familier sentiment de défaite, quand le cri d’Alberic retentit.
« Non. Tu ne sais pas qu’on entre le premier et qu’on sort le premier ? Comment un cadet peut-il obtenir son diplôme avant un ancien ? »
« Taisez-vous, jeune maître ! »
Oife s’approcha de la cellule d’Alberic pour se chamailler avec lui. Kriel, lui, inclina la tête devant l’autre elfe.
« J’aimerais vous demander quelque chose. »
« Pardon ? »
L’elfe venait de s’incliner devant Kriel en lui proposant une compensation. La Famille Lir avait si outrageusement bafoué l’honneur d’un chevalier qu’il était normal qu’elle satisfasse sa demande en mobilisant tous les moyens à sa disposition.
Quelle compensation réclamerait-il ?
Un artefact secret conservé par une prestigieuse famille elfique ? Il n’y avait qu’un mur entre lui et ce jeune maître fauteur de troubles ; peut-être avait-il entendu parler de l’héritage. La jeune elfe de rang inférieur, qui devrait transmettre la requête de Kriel à ses supérieurs, se tendit.
« Pourriez-vous faire cuire du riz blanc et l’apporter dans la chambre de ce type ? Hier soir, il n’arrêtait pas de réclamer du riz. »
« Du riz ? »
Le chevalier acquiesça en silence. Comparée à la grave offense faite à son honneur, sa demande était dérisoire. L’elfe répondit d’un air absent.
« Ce n’est pas une céréale que notre famille consomme souvent… À moins que Dame Fand ne le demande expressément, nous n’en achetons même pas… »
« Fand ? »
Kriel n’avait jamais entendu ce nom. C’était sa première visite chez la Famille Lir et il n’avait aucun contact notable dans la noblesse ; il n’avait donc jamais eu l’occasion d’entendre le nom d’une figure importante d’une famille elfique aussi prestigieuse.
J’aurais dû demander à Armede.
À bien y penser, il connaissait quelqu’un qui n’était pas seulement proche de la noblesse, mais qui en faisait partie. Pourtant, dans l’esprit de Kriel, Armede était davantage une mage qu’une noble. Cette idée ne lui était donc pas venue lorsqu’il avait quitté le domaine Gabi.
Tandis que Kriel répétait le nom, Oife, qui se chamaillait avec Alberic, s’approcha et murmura :
« Niam. »
« Ah. Je suis désolé… »
L’elfe appelée Niam s’inclina à plusieurs reprises. Kriel reconnut l’attitude de quelqu’un qui débutait dans le monde du travail. Comme la Famille Lir l’avait envoyée la première à sa rencontre, elle devait en être l’un des membres les moins importants.
« Hé ! Pourquoi tu t’excuses ? Tu n’as fait que dire la vérité ! »
Alberic cria depuis sa cellule.
« Ce n’est pas un grand secret que Mère et moi sommes les seuls de la maison à aimer le riz blanc. Enfin, merci de veiller sur moi. On boira un coup quand je sortirai ! »
* * *
Alors qu’il se rendait à la chambre d’amis sous la conduite de Niam et Oife, Kriel reçut quelques explications au sujet d’Alberic et de Fand.
Fand, l’épouse de Nawiden Lir, n’était pas une elfe de l’Empire. C’était une elfe traditionaliste qui avait vécu au service de l’Arbre-Monde, issue d’une lignée où l’héritage des Anciens Elfes s’était transmis avec le plus de force.
[Hé, c’est étrange. Les Elfes de l’Arbre-Monde sortent vraiment de chez eux ? Elle est tombée amoureuse de son mari au premier regard, ou quoi ?]
Tuon réprimanda Orisin, qui avait soufflé sa question à Kriel.
[Espèce de lame courbe vulgaire. Réfléchis à la situation. Fand, l’une des Elfes de l’Arbre-Monde, a forcément eu une raison de partir.]
[Pour quelle raison les gardiens de l’Arbre-Monde seraient-ils sortis… Ah…]
La guerre contre le Roi Démon.
Orisin se tut. Tout le monde savait que l’Arbre-Monde avait failli brûler au début de la guerre contre le Roi Démon.
Kriel se remémora l’univers de Tirnanog RPG. Les joueurs appelés Héros n’apparaissaient qu’une fois que le monde avait déjà été dévoré par les flammes de la guerre. Si l’on divisait la guerre contre le Roi Démon en trois périodes — début, milieu et fin —, ils constituaient un mécanisme de salut qui n’entrait en jeu que dans les toutes dernières étapes de la seconde moitié.
La période entre l’arrivée des Héros et la défaite du Roi Démon avait été courte. Pourtant, des décennies s’étaient écoulées entre le début de la guerre et leur venue.
Tirnanog RPG n’a jamais été un jeu qui prenait la peine d’expliquer son univers.
Malgré tout, les descriptions d’objets et les cinématiques des combats de boss permettaient d’en déduire les grandes lignes. La guerre contre le Roi Démon avait duré au moins dix ans, voire près d’un siècle.
Ou peut-être les deux. Les domaines abyssaux, créés par les Abysses, déformaient jusqu’au temps et à l’espace en leur sein, comme des trous noirs. Une seconde à l’extérieur pouvait devenir une minute à l’intérieur. La guerre contre le Roi Démon avait embrasé le monde de Tirnanog, et des domaines abyssaux avaient surgi en d’innombrables endroits.
Comme la profondeur de ces domaines abyssaux variait, l’ampleur de la distorsion temporelle variait naturellement aussi.
Pendant que Kriel réfléchissait à Tirnanog, Tuon réprimandait Orisin.
[Quelle remarque irréfléchie, sans le moindre égard pour les blessures de la guerre. Et tu prétends être un esprit !]
[Attends un peu. Tu te méprends. Je suis resté si longtemps cloîtré dans les montagnes que je ne connais pas grand-chose aux événements récents !]
[Tu prétends être l’un des plus anciens esprits, et tu invoques ton ignorance pour qu’on te pardonne. Quelle lâcheté ! Ton corps d’épée est courbé ; tu ne dois donc pas hésiter à courber tes principes, toi aussi !]
[Non, enfin !]
Orisin s’estimait injustement traité. Après tout, cette Épée démoniaque était bien plus pure qu’Orisin dans son rôle de servante des Abysses. Pourquoi se faisait-il réprimander par une Épée démoniaque parce qu’il était incapable de sentir l’ambiance ?
Les deux épées avaient au moins un peu de tact. Heureusement, leur querelle se déroulait par ondes mentales. Kriel les laissa se chamailler en arrière-plan et prit la parole.
« J’ai entendu dire que toutes les plantes de Tirnanog poussaient autour de l’Arbre-Monde. Le goût d’Alberic pour le riz doit venir de là. »
« Oui. Ce garnement… enfin, le jeune maître Alberic est né pendant la guerre. Quand l’ancien Nawiden était au front, le jeune maître vivait avec Dame Fand. »
L’intelligence que Kriel avait négligée si longtemps, trop occupé à se concentrer sur son rôle de noble chevalier, se remit en marche. L’humeur des deux elfes lui suffit pour comprendre que Dame Fand n’allait pas bien.
Il se rappela ce qu’Alberic avait crié en prison. Sa déclaration fervente de piété filiale — si les anciens refusaient de le ménager, sa mère, elle, le ferait — et ses jérémiades sur son envie d’un bol de riz blanc fumant. Peut-être ne s’agissait-il pas des plaintes d’un fils prodigue immature, mais d’un douloureux regret de sa mère.
Et si Alberic se comportait en vaurien, en partie pour ne pas avoir à penser à l’absence de sa mère ?
Quand Kriel eut fini d’analyser la psychologie du jeune seigneur prodigue enfermé en prison, leur visite guidée prit fin.
Kriel fut conduit pour la troisième fois dans une salle de réception de la Famille Lir. La première était celle où il avait attendu Niam. La deuxième, la salle-piège qui menait à la prison. Et maintenant, celle-ci.
Cette pièce était clairement plus luxueuse que les deux précédentes. Son raffinement était elfique plutôt qu’humain. La porte était faite de branches entrelacées, où nature et artifice coexistaient sans la moindre trace de hache ou d’un autre outil.
Étrangement, les branches s’entremêlaient selon un motif bien particulier. C’était sans doute le fruit de l’affinité singulière des elfes avec la nature.
Niam et Oife ouvrirent les doubles portes. De l’autre côté les attendait un elfe d’un certain âge.
« Je suis ravi de vous rencontrer, messire Kriel. Je suis Nawiden Lir, et je représente la Famille Lir. »
Nawiden était un ancien d’un âge avancé et d’un rang élevé. Sa position lui conférait à elle seule deux sources d’autorité, pourtant sa voix n’exerçait pas la moindre pression.
Cela s’expliquait par deux raisons.
Premièrement, tandis que Nawiden se préparait à mourir, il s’était détaché de tout ce qui touchait à l’autorité. Parmi les anciens qui plaçaient la dignité et l’honneur au-dessus de tout, il avait été le premier à se porter volontaire pour présenter ses excuses.
Deuxièmement, la Famille Lir avait déjà bafoué l’honneur de Kriel. Soupçonner un chevalier qui combattait les Abysses d’être lié à ceux-ci était une offense inqualifiable. Il n’aurait pas été étonnant que Kriel réclame la tête de Niam, qui l’avait pris pour quelqu’un d’autre, ou de ceux qui n’avaient pas vérifié correctement les faits.
À peine eut-il terminé sa brève présentation que Nawiden s’inclina profondément en signe d’excuse.
« Les elfes ont beau vivre longtemps, le temps et la sagesse ne croissent pas toujours en proportion. Le nom de Lir a terni votre honneur ; je ne peux donc que vous présenter mes excuses. Nous ne pouvons défaire ce qui est arrivé, pas plus que la richesse ne saurait remplacer l’honneur. Malgré tout, des excuses sincères doivent venir du cœur. Dites-nous ce que vous désirez. Nous mobiliserons toutes les forces de notre famille pour vous satisfaire. »
Oh.
Kriel se sentit décontenancé. Son interlocuteur n’était pas seulement un elfe, mais un vieil elfe. Recevoir les excuses d’un homme qui aurait pu être son grand-père, par l’apparence comme par l’âge réel, bouleversa ce chevalier érudit élevé dans un pays où la politesse orientale était de mise.
« Je vous prie de retirer votre offre. Je comprends qu’il s’agissait d’un malentendu et non d’un acte délibéré ; je n’ai donc besoin d’aucune compensation. »
Après avoir aidé Nawiden à se redresser, par égard pour le dos du vieil elfe, Kriel s’assit à la table et expliqua pourquoi il était venu chez la Famille Lir.
« La corruption d’un esprit ? Pourrais-je le voir de mes propres yeux ? »
[Me voici !]
Orisin jaillit de la Dague à corne. Nawiden l’observa attentivement. Cet esprit avait manifestement une histoire hors du commun.
« Avez-vous besoin d’autre chose ? »
« Cet esprit est mon ami. Je suis venu uniquement pour exaucer son souhait ; nous n’avons donc pas à parler de richesse ni de profit. »
Nawiden acquiesça. Kriel était un chevalier d’une droiture remarquable.
En vérité, sa seule apparence suffisait à rappeler à Nawiden les commandants abyssaux qu’il avait affrontés au péril de sa vie dans sa jeunesse. Pourtant, Kriel appelait un esprit son ami. Les esprits jugeaient l’âme plutôt que l’apparence ; son caractère ne faisait donc presque aucun doute.
« Dans ce cas, nous ferons tout notre possible pour purifier l’ancien Orisin de cette souillure. Nous devons ouvrir le caveau familial. »
* * *
Kriel suivit Nawiden à l’étage inférieur. Le domaine de la Famille Lir respectait fidèlement le style architectural des Anciens Elfes, avec des bâtiments construits à l’intérieur et autour de plusieurs arbres gigantesques.
Dans ce genre de domaine, les pièces à vivre se trouvaient en hauteur, là où la lumière du soleil parvenait facilement, tandis que les abris et les réserves destinés à protéger les habitants des attaques extérieures étaient aménagés sous terre, près des racines.
L’endroit où Kriel se rendait était un caveau particulièrement bien gardé, même parmi ces espaces de stockage. La sécurité avait été renforcée après le récent incident impliquant le jeune maître prodigue.
Des mages elfes de la Famille Lir se tenaient devant le caveau.
« Ancien Nawiden. Que faites-vous ici ? »
« Sur décision unanime du conseil familial, nous allons remettre un héritage à messire Kriel et à son ami. Ouvrez la porte. »
Le certificat présenté par Nawiden portait le sceau de mana de la Famille Lir. Les gardes le vérifièrent à plusieurs reprises avant de s’écarter.
Alors qu’ils avançaient dans le couloir sombre du caveau, Orisin demanda à voix basse :
[Un héritage ? C’est celui dont nous avons entendu parler dans la prison souterraine ?]
Le caveau était fermé depuis le début, et Nawiden était un elfe : il n’avait pas manqué le moindre son, aussi faible fût-il.
« Hum. C’est bien celui-là. Tu as rencontré Alberic ? »
Orisin avait fini par dire du mal du fils de Nawiden devant son père et se mit à bafouiller. Kriel tenta de détendre l’atmosphère.
« Nous étions voisins en prison. Comme nous nous ennuyions tous les deux, nous avons beaucoup discuté. Il n’avait pas l’air du genre à vendre à la légère les biens de sa famille à l’extérieur. »
« Hum. Je ne pense pas non plus que mon fils ait volé l’héritage pour le vendre quelque part. À moins qu’il ait eu l’intention de le remplir d’alcool pour y boire… »
« Y boire de l’alcool ? »
« L’héritage qu’Alberic a volé s’appelle la Coupe de vérité. L’eau qu’on y verse acquiert un pouvoir purificateur : elle dissipe les déguisements et révèle la vérité. … On raconte aussi que nos ancêtres s’en servaient autrefois comme coupe à vin. »
Jouer les fils prodigues ivrognes était-il une tradition familiale ? Tandis que Kriel revoyait l’image qu’il s’était faite de cette prestigieuse famille d’Anciens Elfes, Nawiden poursuivit sans hésiter son chemin vers le fond du caveau.
« C’est juste là. Le caveau se trouve profondément sous terre, mais l’architecture mystérieuse des Anciens Elfes permet à la lumière d’atteindre cet endroit en toute saison. La lumière du soleil le jour, celle de la lune la nuit. La Coupe de vérité absorbe cette lumière et la reflète dans l’eau… »
Nawiden ne put achever sa phrase.
Un piédestal brillait d’une douce lumière mystérieuse. La Coupe de vérité en argent y reposait.
Dès qu’elle entra dans le champ de vision de Kriel, il s’avança d’un pas décidé et la fracassa.
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