Chapitre 32
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Traducteur/éditeur : Order
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◈ Je suis devenu le Chevalier Noir dans le monde du jeu ◈
Chapitre 32 : La Société des mages morts (3)
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La Cité-portail que Kriel avait quittée était en pleine fête. Les gardes aux joues rouges levèrent leurs chopes et crièrent : « À Messire Kriel ! »
Ailleurs dans la ville, on avait enfin rassemblé les corps de ceux que les wyvernes avaient fait tomber à la mort ou mis en pièces, et on avait commencé à célébrer leurs funérailles. Comme beaucoup de défunts étaient des gardes, la fête ne se résumait pas à un simple banquet. C’était aussi une manière de réconforter toute la ville.
Au beau milieu des festivités, un garde se leva. Il annonça aux autres qu’il allait se soulager, puis se dirigea vers le mur près de la caserne.
Le garde tira de sa ceinture un petit caillou noir et s’apprêtait à le jeter par un trou dans le mur.
« Ne bougez plus. »
Une voix froide retentit derrière lui.
C’était Lewein.
« Messire le mage ? P-Pourriez-vous attendre un instant ? »
Le garde fit mine de remettre ses vêtements en ordre à la hâte. Comme s’il rattachait sa ceinture, il laissa tomber le caillou noir à terre.
« Le capitaine m’a déjà passé un savon. Mais par un jour pareil, un homme n’a-t-il pas le droit de pisser contre un mur ? J’ai déjà bu cinq chopes de bière ! »
Lewein ne se laissa pas convaincre.
« J’ai remarqué que quelqu’un était entré dans ma chambre. Le dispositif de protection de la Cité-portail a été endommagé. Cela signifie qu’il y a un traître dans cette ville. Et c’est ici que la protection est la plus faible. »
« …Je suis juste venu me soulager ! »
« Vraiment ? Dans ce cas, je vais peut-être me soulager moi aussi. »
Lewein claqua des doigts. De l’eau jaillit de la gourde accrochée à sa taille et se répandit sur le sol.
Le soldat se prépara à ressentir la douleur, mais rien ne se produisit. Ce n’était pas un sort d’attaque.
Pourtant, le caillou noir à ses pieds fumait et se désagrégeait.
« De l’eau bénite. »
Lewein s’avança et ramassa le caillou. Une vive sensation d’engourdissement lui parcourut le bout des doigts. C’était sans aucun doute un objet maléfique lié aux Abysses.
« La nuit risque d’être longue, soldat. »
Le traître fut entravé par des chaînes d’eau et emmené sur-le-champ.
Lorsque même l’ombre de Lewein eut disparu, un serpent releva la tête.
Il s’était faufilé jusqu’ici pour annoncer à son maître l’échec du recruteur de wyvernes.
* * *
Kriel avançait d’un bon pas.
Il rangea toute son armure dans la cape d’Eve Kaha pour s’alléger. Il réduisit aussi ses pauses au minimum.
Son itinéraire avait également changé. Il aurait dû suivre la route principale dont Lewein lui avait parlé, mais il coupa plutôt droit vers le duché d’Argetlam.
[Ça me rappelle quelque chose !]
Orisin faisait allusion à leur voyage vers le Royaume Sacré. Kriel ne s’attarda pas sur ces bavardages. Il marmonna plutôt, d’un ton amer :
« J’ai quitté l’armée, alors pourquoi est-ce que je dois encore me taper autant de marches en montagne ? »
Ces mots venaient du fond du cœur.
[Parce que tu n’as pas vraiment quitté l’armée ? À strictement parler, ce n’est pas de la désertion ?]
« À strictement parler, je suis en pleine mission. »
Tuon resta silencieuse tandis qu’elle regardait Kriel converser avec une épée aussi misérable et minable en comparaison d’elle. Elle ne voulait pas l’admettre, mais la faible lueur rouge qui brillait sur la lame était au moins supportable.
Contrairement à cette épée frivole, chacune des paroles de Tuon devait avoir du poids.
C’était ce qui faisait la grandeur d’une épée.
À cet instant, les sens de Tuon, en tant qu’Arme démoniaque, détectèrent des monstres. Ils auraient tout juste pu faire office de soldats de rang inférieur si Kriel levait une armée un jour.
Plus important encore, il y avait un loup parmi eux. La dernière fois, il avait dévalé la route vers le monde souterrain en hurlant, parce que Kriel n’avait pas écouté les sages conseils de Tuon. Cette fois, ce serait différent. Tuon n’avait-elle pas prouvé sa loyauté avec ce qui s’était passé dans la Cité-portail ? Kriel l’écouterait sûrement, à présent.
[Maître ! Un groupe de monstres se trouve devant nous !]
Kriel empoigna son espadon, se rua en avant et abattit les monstres d’un seul coup.
Tuon se morfondit.
* * *
Après que le Roi Démon eut succombé aux trois héros, le monde retrouva la paix, à quelques exceptions près, comme le Front occidental. Le duché d’Argetlam ne faisait pas exception.
Les gardes du duché, habitués à leur paisible routine, ne se méfièrent pas inutilement de Kriel.
Bien sûr, cela ne fut possible que parce que Kriel ne portait pas son armure.
Une cape noire recouvrait une tunique de cuir terne. Elle avait l’air assez coûteuse, mais autrement, il ressemblait à un voyageur ordinaire.
À mesure que Kriel s’approchait, les gardes distinguaient des détails qui leur avaient échappé jusque-là. Ce furent ses épées qui attirèrent leur attention en premier. Deux à sa taille, une de chaque côté, et un espadon dans le dos. Il était rare que quelqu’un porte trois épées.
Quand vint son tour de passer l’inspection, le capitaine des gardes haussa un sourcil.
« Vous avez beaucoup d’épées. Vous êtes mercenaire ? »
Kriel acquiesça naturellement. Il avait été mercenaire autrefois, ce n’était donc pas un mensonge.
« Qu’est-ce qui vous amène dans le duché ? »
« Je connais un mage, et je compte lui demander d’examiner les enchantements de mes armes. »
Il plaisanta en disant qu’il avait malmené ses épées lors de la dernière bataille et qu’elles se comportaient bizarrement depuis. Les gardes semblaient habitués aux aventuriers et aux mercenaires sympathiques, et ils entrèrent dans son jeu.
« Faites attention. J’avais une arbalète enchantée, mais j’ai négligé son entretien et, un jour, elle m’a planté une flèche dans le genou. »
Le capitaine des gardes haussa les épaules et expliqua qu’il avait renoncé à l’aventure pour devenir garde, parce que ses articulations le faisaient souffrir après de longues marches. Puis il s’approcha de Kriel.
« Pouvons-nous inspecter le contenu de votre sac et l’arrière de votre cape ? »
Kriel acquiesça. Les gardes se lavèrent les mains dans une bassine d’eau, puis s’approchèrent pour fouiller ses affaires. Comme ils ne trouvèrent rien de suspect, le capitaine des gardes hocha la tête.
« Un ami mage, c’est rare. Un ami sur qui l’on peut compter, encore plus. Je vous envie. Vous pouvez entrer. »
Kriel lui adressa un doux sourire, le remercia d’un signe de tête et franchit la porte de la ville. Bien après son entrée, les gardes marmonnèrent entre eux.
« Bon sang. Quel mercenaire étrange. »
« Je ne m’en suis pas rendu compte avant qu’il s’approche, mais il avait la peau si pâle que je l’ai cru mort-vivant. »
La bassine dans laquelle ils s’étaient lavé les mains était en réalité un bassin d’eau bénite. Si Kriel avait été un être impur, il aurait hurlé dès que leurs paumes couvertes d’eau bénite l’auraient touché.
Les gardes cessèrent de penser à Kriel. Parfois, les gens avaient simplement l’air sinistre.
* * *
« Voyons voir. Le bâtiment du Chaudron d’or, rue du Four… »
Kriel traversa le duché avec une aisance surprenante. Il avait déjà visité plusieurs grandes villes de l’Empire.
Dans Tirnanog comme sur Terre.
« C’était un endroit assez important. »
[Quoi donc ?]
« Ah, cette ville. Pendant la guerre contre le Roi Démon, elle gérait l’essentiel de la logistique. »
C’était ainsi que les choses se passaient dans Tirnanog RPG, et c’était aussi l’histoire de l’époque où les trois héros avaient été actifs, avant l’arrivée de Kriel dans ce monde. Le duché d’Argetlam, et plus particulièrement sa ville administrée directement par le duc, était un grand centre commercial où convergeaient les marchandises de tout l’Empire.
« Vu son emplacement, il n’est pas étonnant qu’elle soit devenue le centre du duché. »
[Tu en sais long sur des choses bizarres. À l’époque de Valor, je restais enfermé dans une vallée montagneuse, alors je ne connais pas grand-chose.]
« Donc, tu es un bouseux. »
[J’en profite pour découvrir la ville, alors tu pourrais m’appeler un cheval qui a étudié à l’étranger ?!]
Kriel bavarda avec Orisin tout en cherchant le lieu de la réunion. La porte grinça lorsqu’il l’ouvrit et entra. Un mage elfe aux cernes très marquées accueillait les visiteurs.
« La présentation générale sur la magie de transformation féline se trouve au premier étage. Les applications culinaires de la magie de l’eau, au deuxième. Le lien entre le cadre de vie d’un mage et son pouvoir magique, au troisième. »
Kriel se gratta la tête. Il y avait pas mal de présentations pour le moins insolites.
« Je suis venu assister à la réunion de la Société d’éradication de l’Abîme. »
« …Pardon ? »
« La Société d’éradication de l’Abîme. L’invitation indiquait que la réunion durerait deux jours à partir d’aujourd’hui… »
Le mage de l’accueil ajusta ses lunettes et prit l’invitation. Après l’avoir longuement examinée, il s’exclama : « Ah ! »
« Au troisième sous-sol. »
Puis le mage lui chuchota discrètement :
« Vous êtes venu récupérer une dette ? »
« …Quoi ? »
Kriel resta interdit plusieurs secondes. Le mage de l’accueil sembla prendre son hésitation pour une confirmation et baissa encore la voix.
« Pas besoin de me le cacher. Je sais que les gens du sous-sol tiennent des comptes assez… compliqués. »
Mais qu’est-ce qui se passait ? Sentant que quelque chose clochait, Kriel rassembla ses idées. Il allait d’abord faire le point sur ce qu’il savait.
« Je sais parfaitement que la Société d’éradication de l’Abîme est riche. Ne dites pas ce genre de choses. »
« Oh, la Société est riche. Ça ne veut pas dire que ses mages membres le sont. Vous êtes vraiment venu en sachant tout ça. »
La situation commença à prendre forme dans l’esprit de Kriel. La Société d’éradication de l’Abîme avait beaucoup d’argent. Ses mages membres, en revanche, étaient pauvres.
« Ils ont besoin d’argent rapidement, alors ils rejoignent une société de niche consacrée à un sujet compliqué comme l’éradication de l’Abîme. Je vous en prie, récupérez vos dettes ailleurs que dans notre bâtiment… »
En temps normal, une société était un lieu où ses membres partageaient les résultats de leurs recherches et faisaient progresser leur domaine d’étude.
Mais les sociétés n’étaient pas toujours fondées dans un but purement académique. Il arrivait que l’une d’elles existe pour satisfaire les lubies d’un mécène absurdement riche.
La Société d’éradication de l’Abîme était manifestement de celles-là. Une société obscure, spécialisée dans un domaine extrêmement pointu. Pourtant, elle offrait des aides financières exceptionnellement élevées en fonction des résultats de recherche, au point que tout mage spécialisé dans une magie qui détruisait les actifs financiers envisageait au moins une fois de la rejoindre.
Autrement dit…
Sur le plan financier, c’était la Société des mages morts.
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