Chapitre 30
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Traducteur/éditeur : Order
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◈ Je suis devenu le Chevalier Noir dans le monde du jeu ◈
Chapitre 30 : La Société des mages morts (1)
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L’atmosphère était indescriptible.
Le Mage-conseiller pleurait en tenant la tête de son frère cadet. Peut-être Tuon voulait-il détourner le regard, car l’épée gardait la bouche fermée et faisait semblant d’être une lame ordinaire.
Orisin fut le seul à parvenir à murmurer :
[Euh… Ils se ressemblent un peu, en effet.]
Ouais, merde. Je le savais. Le Mage-conseiller et la tête qu’il tenait se trouvaient juste devant moi. Si j’avais été au théâtre, j’aurais eu droit à une place au premier rang.
La tête avait pris l’apparence d’une wyverne : sa chair était couverte d’écailles gris bleuté qui n’avaient plus grand-chose d’une peau humaine. Mais, à part ça, ses traits ressemblaient étonnamment à ceux du Mage-conseiller.
Seules les oreilles les distinguaient clairement. Celles de la tête tranchée étaient assez pointues pour évoquer celles d’un elfe, tandis que celles du Mage-conseiller étaient arrondies.
Un demi-elfe ? On aurait dit qu’il y avait là toute une histoire familiale compliquée.
Après avoir pleuré un moment, le Mage-conseiller posa lentement la tête sur la table.
J’essayai de faire signe au commandant des gardes-frontières, pour lui demander ce que j’étais censé faire dans une situation pareille.
Mais le commandant s’était déjà éloigné sans un bruit de cette scène gênante, avec une maîtrise parfaite. On disait que la vraie valeur d’un commandant impérial se révélait dans la retraite. Celui-là savait assurément se faire oublier.
Abandonnant la tête derrière lui, le Mage-conseiller s’approcha lentement de moi et s’inclina.
« … Mon frère cadet vous a causé des ennuis. »
Je choisis soigneusement mes mots. Même s’il avait été une créature des Abysses, parler à la légère devant un endeuillé aurait été une conduite indigne d’un chevalier. Ma Noblesse risquait de dégringoler.
« Je suis désolé que les choses aient tourné ainsi. »
« Non. La faute m’incombe davantage. Si j’avais retrouvé mon frère plus tôt et l’avais remis sur le droit chemin, il n’aurait pas fait autant de mal aux habitants de cette ville… »
Le Mage-conseiller s’efforçait de parler calmement, mais sa voix trahissait une profonde douleur.
« Je vous remercie encore de l’avoir arrêté avant qu’il ne commette d’autres péchés. Je m’appelle Lewein Lir. »
[Lir ? C’est le nom d’une maison noble elfique de l’Empire.]
Orisin murmura assez bas pour que je sois le seul à l’entendre. À bien y réfléchir, le Chancelier impérial actuel portait lui aussi le nom de Lir.
« Lir, c’est le nom de la famille descendante des anciens elfes ? »
« Ah, oui. Même si je suis issu d’une branche éloignée, à peine autorisée à porter le nom de Lir. »
Il prit peut-être cet échange pour une invitation. La tête baissée, Lewein se lança dans un long récit sur sa famille : une branche pauvre d’une maison noble impériale, descendante des anciens elfes ; des jumeaux nés de l’union d’un humain et d’une elfe.
Contrairement à Lewein, qui n’avait pas hérité des dons de sa lignée, son frère cadet tenait beaucoup des elfes. C’était sans doute pour cela que leurs oreilles étaient différentes. Lewein avait un talent ordinaire, tandis que son frère cadet avait grandi en étant acclamé comme un prodige.
« Mais mon frère… Collin négligeait ses études. À un moment, sa magie a atteint un plateau. »
[Eh bien. Je vois le début et la fin, alors je peux deviner le milieu aussi. Ça va laisser un goût amer.]
Un complexe d’infériorité né de l’inversion de leurs niveaux de talent. Collin avait fini par fuir sa famille, tandis que Lewein était devenu Mage-conseiller de la Cité-portail grâce aux compétences acquises en recherchant son frère.
Je me rappelai que Collin avait dit préparer un plan secret pour infiltrer le cœur de la Cité-portail.
Il avait contrefait une lettre portant le sceau familial pour faire rentrer son frère, puis comptait demander à ses compagnons de poignarder Lewein dans le dos. En plus, ils étaient jumeaux. Le plan de Collin était évident.
Il comptait tuer Lewein et prendre sa place. Il aurait présenté le cadavre de Lewein comme preuve que son frère cadet corrompu était à l’origine des troubles causés par la wyverne.
Si tout s’était déroulé comme prévu, il aurait pu s’emparer du poste de Mage-conseiller de la Cité-portail.
Quel plan bancal.
[Hein ? Pourquoi ? Ça me paraît plutôt réalisable.]
Orisin posa la question, apparemment après avoir lu dans mes pensées. Cette façon de voir les choses lui était peut-être étrangère, à lui, un Esprit.
Un Mage-conseiller devait avoir le sens des relations humaines.
« Même s’il avait dissimulé par magie sa peau de wyverne et la forme de ses oreilles, le poste de Mage-conseiller n’est pas à la portée de quelqu’un qui n’a aucune expérience de la vie en société. Il conseille directement le seigneur : c’est pratiquement l’un des principaux responsables de la ville. »
[Ah. Tu veux dire…]
« Aurait-il su entretenir les relations que le Mage-conseiller d’origine avait nouées ? Aurait-il seulement pu rédiger correctement un rapport ? Sous les ordres du seigneur, il aurait dû traiter avec toutes sortes de gens dans la ville. Quelqu’un qui avait perdu son temps à fréquenter les Abysses n’aurait jamais pu remplir les fonctions d’un Mage-conseiller. »
[Parfois, tu es vraiment dur avec les Abysses.]
Je n’y pouvais rien. Comment aurais-je pu aimer ces foutues Abysses alors qu’elles ne m’avaient donné que des compétences inutiles ?
Lewein s’était lancé dans un récit sur la bonté qu’avait autrefois eue son frère cadet. Puis il releva la tête avec un « Ah ».
« Pardonnez-moi. J’ai ennuyé un invité de marque. J’ai appris que vous étiez un Champion de l’Église d’Eve Kaha. »
« C’est exact. Je voyageais du Royaume Sacré vers l’Empire. »
« Vers l’Empire ? Un Champion ? »
Lewein, dont le regard avait été accablé par la corruption et la mort de son frère, parut perplexe. À cette époque, il n’y avait aucune autre raison pour que le Royaume Sacré envoie un Champion dans l’Empire. Inutile de jouer les mystérieux et de susciter des soupçons pour rien.
Je lui révélai une partie de la vérité.
« Je vais demander conseil à la Tour des mages. Il s’agit d’une sorte de malédiction, et l’on m’a dit qu’il fallait l’analyser sous plusieurs angles, pas seulement du point de vue des prêtres. »
« Si ce n’est pas trop indiscret, puis-je vous demander de quoi il s’agit ? »
Ah.
C’était un Mage-conseiller.
* * *
Lewein reçut une épée des mains de l’homme pâle aux cheveux blancs. C’était la Dague à corne, qui était censée abriter un Esprit.
« Hum ? L’Esprit a un problème ? »
« Un sacré problème… »
L’homme marmonna d’un air sombre. Pour une raison ou une autre, Lewein trouva la scène très abyssale, mais secoua aussitôt la tête pour chasser cette pensée. Traiter un saint chevalier d’abyssal relevait du blasphème le plus impardonnable.
Et puis, si cet homme, Messire Kriel, appartenait vraiment aux Abysses, comment l’Église aurait-elle pu lui accorder le rang de Champion ? Il y avait aussi Collin. Le fait que Kriel n’ait pas pris part au plan maléfique de Collin et l’ait au contraire exécuté prouvait son innocence.
Lewein s’efforça d’effacer de son esprit l’expression de Collin, qui semblait encore flotter devant ses yeux. C’était le sort naturel des corrompus. Tandis qu’il ruminait ces pensées, la voix de Kriel finit par se taire.
Peut-être que Kriel avait récité une incantation jusque-là. Lorsqu’il acheva son murmure, un Esprit licorne jaillit de la Dague à corne. Ce n’était pas un esprit artificiel, conçu dès le départ pour prendre la forme d’une arme, mais un Esprit qui résidait dans une épée.
Lewein en avait entendu parler par le commandant des gardes-frontières, mais cela lui paraissait tout de même étrange. La plupart des Esprits, incarnations de la nature, ne vivaient-ils pas à l’écart des dieux comme de la civilisation ?
[Que les morts lavent leurs péchés sous les ailes du corbeau.]
Lewein fut intérieurement surpris par la politesse de l’Esprit, d’autant plus qu’il invoquait la grâce divine. Il comprenait mieux pourquoi un Champion le transportait avec lui. Cette arme ressemblait-elle à l’épée sacrée de l’Église ?
Sa lame à la courbure maléfique et son tranchant glacial lui donnaient une apparence plutôt singulière, loin de celle des reliques sacrées ordinaires. Lewein se dit pourtant que si c’était une épée sacrée de l’Église d’Eve Kaha, elle ne pouvait pas être plus appropriée.
L’Église d’Eve Kaha n’avait pas à se sentir offensée. Les actes de ses membres, tels que Lewein les connaissait, avaient toujours été de cette nature. Ceux qui ramassaient les crânes sur les champs de bataille à l’aide de masses de fer rouge. L’Église avait toujours eu une image quelque peu menaçante ; rien d’étonnant, donc, à ce que son épée ait l’air un peu terrifiante.
En vérité, puisque la Sainte avait forgé l’épée de ses propres mains, la qualifier d’épée sacrée n’était pas tout à fait inexact.
« Merci pour votre bénédiction. Est-il arrivé quelque chose à l’Esprit ? »
« Il a été corrompu par les Abysses. »
« Quoi ? »
« L’Esprit. Il a été corrompu par les Abysses. Je l’ai purifié temporairement, mais la source de sa corruption est toujours là. Je cherche un moyen de le purifier complètement. »
La nouvelle était bouleversante. Les Abysses avaient atteint une épée sacrée que l’Église avait dû protéger avec la plus grande vigilance. Le visage de Lewein se rembrunit.
Une épée sacrée avait été corrompue dans le Royaume Sacré, et cette Cité-portail, paisible depuis des décennies, avait été attaquée. Il se rappela les troubles à travers l’Empire dont il avait entendu parler et qu’il avait observés en travaillant au service du seigneur.
« Peut-être que tout cela fait partie d’un vaste complot des Abysses… »
Lewein contempla la Dague à corne d’un regard inquiet. Si un démon des Abysses tirait les ficelles de cette série d’événements, alors cette épée se trouvait tout à l’avant de sa machination.
Mais, malgré le malaise qu’il ressentait, il ne pouvait rien faire tout de suite pour la Dague à corne.
Lewein était spécialisé dans la réparation des barrières de la ville et la magie de l’eau servant à réguler la circulation sur les voies navigables, pas dans les recherches dangereuses sur les Abysses.
Peut-être était-ce pour cela que son frère cadet avait succombé aux Abysses : il voulait prouver qu’il pouvait les maîtriser, contrairement à Lewein qui les craignait.
Écartant ces pensées inutiles, Lewein rendit la Dague à corne à Kriel.
« Je suis désolé de vous dire cela après avoir moi-même abordé le sujet, mais je ne pense pas pouvoir vous aider. »
« Ah. Ce n’est pas grave. Étudier la magie des Abysses peut facilement vous valoir une accusation d’hérésie. »
« En revanche, je crois pouvoir vous présenter des gens qui pourraient vous aider. Accepteriez-vous de me suivre ? »
Lewein prit le chemin de son cabinet. Parmi les nombreuses invitations de sociétés qu’il avait reçues en travaillant au service du seigneur, il y en avait forcément eu une de la Société d’éradication de l’Abîme.
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