Chapitre 94
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Traductrice/éditrice : Irevi
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Chapitre 94 : Ton camp, mon camp
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Le paysage défilait à toute vitesse derrière la fenêtre.
… Je suis dans un train.
À en juger par sa vitesse, ce n’était pas l’Express de Cyrus.
Le luxe de la décoration du wagon ne laissait aucun doute : j’étais dans l’un des compartiments VIP du train transcontinental Christoph.
Pourquoi suis-je ici ?
Une migraine lancinante m’envahit, comme si je souffrais d’une terrible gueule de bois.
Non, ce n’était pas une gueule de bois. J’avais plutôt l’impression d’avoir reçu un violent coup à la tête avec un objet contondant, comme un marteau.
Aren Bright et les autres… Ils ne sont pas là, finalement.
C’est alors que je l’entendis.
« Vous êtes réveillé. »
Putain, qu’est-ce que j’ai eu peur.
Je levai les yeux vers la voix qui venait de retentir et vis Regnar qui me dévisageait depuis le siège en face, les bras croisés.
« … Où sont les autres ? »
« Ce n’est pas à vous de vous en soucier. »
C’est vrai. Au lieu de m’inquiéter pour les autres, je ferais mieux de me méfier de ce poing gros comme ma tête.
Dès que je vis le visage de Regnar, mes souvenirs me revinrent en bloc.
Il m’avait assommé d’un coup de poing et traîné jusqu’ici. Pas étonnant que j’aie mal partout au visage.
Je n’aurais jamais cru rencontrer quelqu’un qui cognerait quelqu’un au visage sans prévenir. C’était un sacré phénomène.
Ça ne me plaisait pas, mais l’écart de statut entre nous était immense. Je devais faire avec.
« Je suis Halibal Velder, Votre Grâce. »
Je m’inclinai aussitôt.
« Cela fait un moment, Halibal Velder. Est-ce la première fois que nous nous revoyons depuis ce jour ? »
« Je suis honoré que vous vous souveniez de moi. »
L’Épée éclair Regnar Ren.
À l’exception de Maître Jin, il comptait parmi les trois plus grands épéistes de l’Empire, aux côtés d’Adeline et de Kylien.
Figure centrale de la faction impériale, il commandait l’ensemble de l’armée. Hormis la Famille impériale elle-même, c’était pratiquement l’homme le plus puissant de l’Empire.
Et pourtant, il apparaissait rarement en personne comme il venait de le faire.
Contrairement à Viktor, Regnar n’avait fait qu’une brève apparition au Grand Conseil. Durant l’arc de la guerre civile, on le mentionnait ainsi : « Le duc Ren a écrasé la faction des nobles qui avait établi son camp ! »
« Je peux enfin vous remercier d’avoir sauvé ma fille. Je m’y prends tard, mais merci. »
Je ne l’avais aperçu que brièvement lorsque j’avais reçu ma médaille. Je m’étais donc dit que nous finirions par nous rencontrer officiellement.
Je pensais toutefois qu’on me convoquerait. Je n’aurais jamais imaginé qu’il viendrait me chercher lui-même.
Et juste avant que Kylien m’emmène, en plus. Quel timing incroyable.
« À votre avis, pourquoi ai-je voulu vous parler en privé ? »
« … Je suis désolé pour ce qui s’est passé avec Dame Cecilia. »
« Vous croyez vraiment que je suis venu vous chercher à cause d’un accident survenu lors d’un entraînement d’enfants ? »
Ce n’était pas ça ?
« Au contraire, c’est à moi de m’excuser et de vous remercier pour cette affaire. Ce n’est pas pour cela que je vous ai fait venir. »
Il tournait autour du sujet avec tant d’insistance qu’on aurait dit un genre de mise à l’épreuve.
Je pouvais toujours dire ce qui me passait par la tête, non ?
« … Je suis désolé pour ce qui s’est passé avec Dame Senia. »
« ? »
Ah, merde. Ce n’était pas ça non plus ?
Apparemment, Senia ne lui avait pas raconté que je l’avais frappée : Regnar avait l’air de l’apprendre à l’instant.
Son œil unique se fit glacial, tandis qu’une aura violente vacillait au-dessus de son poing gros comme un couvercle de marmite.
Je suis foutu.
« … Ça suffit. »
Heureusement, la pression qui emplissait le compartiment retomba dès que Regnar parla.
« J’entendrai cette histoire de sa bouche plus tard. Pour l’instant, je vais vous apprendre les bonnes manières d’un noble. »
« Les bonnes manières ? »
« Un mari battu. »
« Je vous présente mes excuses ! »
Je m’inclinai aussitôt.
C’était injuste, mais pas complètement injuste non plus. Une sensation étrangement complexe.
« La moitié de ce que je viens de dire était une plaisanterie. Mais, aux yeux du monde, Cecilia et vous passez pour des amoureux. »
« … Des amoureux, dites-vous ? »
« Cette idée s’est répandue dans la haute société. Je n’avais donc pas d’autre choix que d’intervenir moi-même. »
Regnar me fixa.
« Je ne peux pas laisser emmener l’homme que ma fille aime. »
« Ce n’est qu’une rumeur. »
« Dès lors qu’elle m’est parvenue, peu importe qu’elle soit vraie ou non. »
« Mais… »
« Ce qui compte, c’est que la princesse Alicia soit entrée dans le donjon avec vous et que le commandant Kylien se soit rendu dans les Plaines de Ronwood au nom du prince. À partir de là, je ne pouvais plus rester les bras croisés. Vous comprenez ce que cela signifie ? »
Il fronça les sourcils.
« Cela signifie que vous devez clarifier votre position. »
Ah.
C’est ça. On me demande de choisir mon camp.
Regnar appartenait à la faction impériale.
Mais cela signifiait seulement qu’il était loyal à la Famille impériale. Entre le prince et la princesse, il était resté strictement neutre.
Si l’un des deux grands piliers de l’Empire penchait d’un côté, le camp rival — celui du prince ou de la princesse — s’effondrerait sans même avoir une chance de l’emporter.
Et voilà qu’une rumeur prétendait que Cecilia et moi étions amoureux.
Que se passerait-il si Regnar ne faisait rien alors que Kylien, le fidèle subordonné du prince, emmenait celui qu’on présentait comme le « futur gendre de la Maison Ren » ?
Ah ! La Maison Ren a choisi le prince !
Voilà ce que la haute société en conclurait à tort.
Alors, dès qu’il avait appris que Kylien était en route, Regnar était venu en personne.
Après tout, le seul homme assez puissant pour arrêter le commandant des chevaliers de l’Empire, surtout lorsqu’il agissait sur ordre du prince, était le chef de la Maison Ren lui-même.
Qu’aurait pu répondre Kylien, ou même le prince qui l’envoyait, à un père désireux de veiller sur son futur gendre ?
Surtout quand ce père était Regnar.
Putain, sérieux.
S’il y avait eu une canette à proximité, j’aurais eu envie de la shooter de toutes mes forces.
Voilà pourquoi je détestais les intrigues de nobles.
Pour une seule personne, ils complotaient dans l’ombre de toutes les façons possibles.
Les expéditions dans les donjons étaient cent fois plus reposantes.
« Bientôt, l’énergie démoniaque se dissipera et tout le monde apprendra que le Troisième Abîme a été conquis. »
Regnar tourna le regard vers le soleil levant.
« Quand le train arrivera dans la capitale impériale, tout le monde sera au courant. Ils sauront aussi que vous faisiez partie de l’équipe de raid. À votre avis, quelle valeur aurez-vous alors ? »
« Sans doute… »
« Le disciple de Maître Jin, la Famille impériale, l’Église des Dieux principaux. Un héros qui brille à lui seul parmi des étudiants soutenus par toutes sortes de puissants protecteurs. »
Il me coupa sèchement.
« Le monde ne vous laissera jamais tranquille. Tous les regards seront braqués sur vous et chacun de vos gestes prendra des significations que vous n’aurez jamais voulues. Où que vous alliez, des yeux jaloux et envieux vous suivront. »
Son regard ne perdait rien de sa force.
Je ne détournai pas les yeux et soutins son regard.
Et sous cette pression, je compris le véritable sens de ses paroles.
« … Vous comptez délibérément diminuer ma valeur. »
« Oui. »
Regnar le confirma.
« Je compte retirer votre nom de la liste des participants au raid. Officiellement, on annoncera que “le dernier disciple de l’Épée divine suprême, la sainte et Son Altesse la princesse ont conquis le donjon”. »
« Mais beaucoup de gens m’ont vu. »
« Nous ne pouvons pas faire taire tout le monde. La vérité finira donc par se savoir. Mais nous pouvons retarder ce moment. C’est pourquoi je vous demande de choisir votre camp avant. »
Il avait raison.
Plus je devenais célèbre, plus ma liberté de mouvement se réduisait.
Pour l’instant, j’étais mêlé à beaucoup trop de monde.
Cecilia et Senia. Alicia, Mine et Aren Bright.
Il y avait aussi Richard, et Adeline.
Je devrais également entretenir de bonnes relations avec Eugene et Ran.
Viktor m’avait déjà marqué comme l’un des siens et, avec Kylien en mouvement, le camp du prince semblait commencer à s’intéresser à moi aussi.
Il y avait tout simplement trop de gens aux intérêts opposés.
À moins de vouloir rester fermement neutre, je devais établir ma propre position.
Mais je ne pouvais pas prendre cette décision aussi facilement.
Je n’avais pas encore décidé moi-même comment j’allais agir à partir de maintenant.
Climmud avait dévoilé une partie de lui-même au cours de cette expédition. Le culte allait donc lui aussi commencer à semer de sérieux problèmes.
J’avais trop de choses à prendre en compte.
Je devais rapidement rejoindre une faction. Sinon…
Et si… je fondais ma propre faction ?
J’avais besoin de temps pour réfléchir.
Cette idée me traversa l’esprit. Je regardai Regnar.
Cet homme… Il prenait ma situation en considération ?
Mais avait-il vraiment une raison de me protéger, au risque de se mettre le prince à dos ?
Ce n’est pas comme si j’étais Cecilia…
Attends.
« Puis-je répondre à votre question, maintenant ? »
« Allez-y. »
« C’est Dame Cecilia qui vous a envoyé, n’est-ce pas ? »
Regnar souffla du nez.
Un mélange de frustration et d’incrédulité passa sur son visage, d’ordinaire sévère.
J’avais vu juste.
« Vous le saviez. »
« Oui. J’ai pensé que Votre Grâce devait avoir une bonne raison de me témoigner autant d’égards. »
« Non. Je veux dire que vous saviez que cette enfant vous aimait. »
Hum.
Une toux sèche m’échappa avant que je puisse la retenir.
« Pour être clair, le coup de poing que je vous ai donné n’était qu’un moyen de laisser sortir ma frustration. »
« … Je comprends. »
« Mais celui qui mérite vraiment d’être frappé, ce n’est pas vous. C’est moi. »
Que je continue à tousser ou non, Regnar poursuivit calmement :
« Je l’ai séparée de sa mère sans lui demander son avis et lui ai laissé de mauvais souvenirs. Après l’avoir envoyée à la résidence principale, je lui ai donné une épée et ne lui ai rien enseigné d’autre. »
« C’est… vraiment ce qui s’est passé ? »
« Après la mort de mon épouse, je voulais donner à cette enfant tout ce qu’elle désirait. Mais elle ne voulait rien. »
Il se tut un instant, puis eut un petit rire.
« Ensuite, cette enfant m’a fait une demande. Elle m’a dit que vous alliez bientôt conquérir un donjon et m’a demandé de veiller à ce qu’aucun problème ne vous tombe dessus. »
Regnar me regarda de nouveau.
« Cette enfant, qui ne m’avait jamais rien demandé de sa vie, m’a fait sa toute première demande pour vous. En y repensant, je n’ai pas réussi à retenir mon poing. »
« … »
« J’ai accepté sa demande, et nous voilà donc seuls dans ce train, vous et moi. Vous ne pouvez pas ne pas comprendre ce que cela signifie. »
Ça veut dire que je suis déjà sous la protection de la Maison Ren ?
« Je pourrais vous placer sous la coupe de la Maison dès maintenant. Mais… »
Regnar baissa la voix.
« Cette enfant s’y est opposée. Elle a dit qu’elle vous gagnerait elle-même. »
« … »
« Ma fille ne semble pas vouloir que votre relation reste une simple rumeur. Et vous, qu’en pensez-vous ? »
Il se pencha légèrement vers moi.
« C’était aussi ce que je voulais dire en vous demandant de choisir votre camp. C’est également pour cela que je suis venu en personne : pour vous poser la question. »
Si je prenais mes distances avec Cecilia maintenant, je ne savais pas comment il retirerait les égards dont il m’avait gratifié.
Je pris un moment pour calmer ma respiration en regardant le paysage défiler par la fenêtre.
Je devais choisir la carte à jouer face au redoutable épéiste assis devant moi.
« … Je suis plus reconnaissant envers Dame Cecilia que je ne le mérite. »
« Reconnaissant. »
« Mais, Votre Grâce… »
Je relevai la tête et le regardai droit dans les yeux.
« Je pense que c’est à Dame Cecilia, et non à Votre Grâce, que je devrais répondre directement à cette question. »
Le sourcil de Regnar tressaillit.
Il me fixa en silence pendant un long moment.
« … Vraiment ? »
Après ces quelques mots, il ne dit plus rien jusqu’à l’arrivée du train dans la capitale impériale.
⁎⁎⁎
Regnar ferma les yeux.
Je pense que c’est à Dame Cecilia, et non à Votre Grâce, que je devrais répondre directement à cette question.
C’était une réponse d’une audace incroyable. Qui aurait cru que Halibal tracerait une limite en affirmant : « C’est une affaire entre votre fille et moi, pas entre vous et moi » ?
Un vieux souvenir refit surface derrière ses paupières closes.
Le jour où il avait rencontré Seidin pour la première fois.
Pourquoi le fils aîné de la Maison Ren s’intéresse-t-il tant à la fille d’un noble des frontières ? Qu’espérez-vous obtenir de moi ?
Avait-elle été aussi hardie en fixant les documents de la proposition de mariage qu’il lui avait présentés ?
Je vous remercie de l’intérêt que vous me portez, bien que je ne le mérite pas. Mais si je venais à éprouver des sentiments pour vous, je vous gagnerais moi-même.
Non. Avait-elle été aussi audacieuse que Cecilia ?
Qu’avait-il répondu, à l’époque ?
Il ne s’en souvenait pas.
Mais il se rappelait encore avec une grande netteté ses yeux, qui n’avaient pas eu peur de lui.
Il se souvenait même qu’à travers ces yeux, elle ne voyait pas la Maison Ren, mais seulement l’homme nommé Regnar.
À l’instant.
Dans les yeux de Halibal, il n’y avait pas le duc Ren, seulement le père de Cecilia.
« Je la gagnerai moi-même. »
Regnar ouvrit lentement les yeux.
Je m’en doutais.
Il croyait comprendre un peu mieux pourquoi Cecilia s’était autant attachée à Halibal.
En même temps, il ne voulait pas que sa fille emprunte un chemin inutilement difficile.
Voilà pourquoi.
« Êtes-vous là ? »
« Vous m’avez fait appeler ? »
« Préparez une demande en mariage officielle. »
Regnar décida qu’il accorderait à Cecilia tout ce qu’elle voudrait.
Il croyait que c’était là la réparation qu’il pouvait lui offrir.
Depuis la mort de Seidin, qu’avait-il fait pour Cecilia ?
Plus il y pensait, plus il se sentait vide.
Je dois réparer mes torts, même maintenant.
Alors que Regnar se faisait cette promesse, il pensa soudain non pas à Cecilia, mais à sa fille aînée, Senia.
L’enfant qui avait toujours porté le poids de la famille à sa place. Elle aussi n’avait-elle jamais cherché à attirer l’attention de son père ?
« … À bien y réfléchir, je ne t’ai même jamais fait de promesse. »
Notes :
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