Chapitre 95 – Encore une fois, la famille Asanagi (2)
Il était grand. Vraiment très grand.
C'est peut-être impoli de dire ça, mais il portait bien son nom. C'était ma première impression de Daichi-san. (N/T : Daichi (大地), « Dai » est le kanji pour « grand », et « chi » est celui pour « terre » ou « sol »)
Je savais qu'il était grand et costaud grâce aux photos de famille qu'Umi m'avait montrées, mais le voir en vrai, ça n'avait rien à voir.
« … Maehara-kun… Tout d'abord, laisse-moi te remercier d'être venu nous voir en cette période de l'année… Et merci aussi de bien t'entendre avec ma fille… »
« N-Non… Euh… Umi… N-Non, je ne devrais pas… »
« Tu peux continuer à l'appeler comme tu le fais d'habitude. Ma fille est au lycée maintenant, ce n'est pas surprenant qu'elle se lie d'amitié avec quelqu'un du sexe opposé. »
Umi m'avait prévenu qu'il était sérieux, mais là, c'était un autre niveau : son visage ne bougeait pas d'un millimètre.
Et comme il ne me lâchait pas du regard, je sentais une sacrée pression émaner de lui.
Je me sentais comme une grenouille fixée par un serpent.
« Oh là là, chéri ! Si tu gardes ce visage fermé, forcément que Maki-kun va être intimidé ! Allez, souris un peu ! »
« Q-Qu'est-ce que tu fais devant notre invité ?… »
« Maman a raison, ceci dit. Maki et moi, on va être amis encore un moment, alors tu devrais essayer de t'entendre avec lui, papa. Tu ne le verras pas souvent, alors profite de l'occasion pour te rapprocher de lui ! »
« Tu marques un point, mais on devrait y aller en douceur… »
« Umi~ Tu peux m'aider à convaincre ce vieux monsieur au visage de pierre~ ? »
« Oui~ »
« Grrr… A-Arrêtez ça, vous deux ! »
Sora-san et Umi ont immédiatement commencé à masser… ou plutôt, à malaxer le visage de Daichi-san.
Daichi-san a essayé de les repousser, mais il était totalement à la merci des deux femmes de la famille Asanagi.
Je comprends mieux pourquoi ils s'entendent si bien.
Nos physiques sont peut-être différents, mais je me suis un peu reconnu en Daichi-san.
« Maehara-kun, pardonne-moi, ces deux-là… »
« Chéri, ce n'est pas Maehara-kun. C'est Maki-kun, d'accord ? »
« … M-Maki-kun… »
En voyant ça, j'ai tout de suite compris l'équilibre des forces au sein de la famille Asanagi.
J'avais eu une fausse idée parce qu'elle avait été sympa avec moi dès notre première rencontre…
[Sora-san >>>>>>> Umi >> Daichi-san >> Riku-san]. Voilà la hiérarchie dans cette famille.
« Euh… Sora-san… Umi… Daichi-san a l'air embêté… Je pense qu'on peut arrêter là, je ferai de mon mieux pour être plus décontracté avec lui… »
« Tu peux lâcher, Umi. »
« D'accord~ »
Umi s'est éloignée de Daichi-san.
« *Tousse*… Je suis désolé que tu aies dû voir ça, Maki-kun. Enfin, notre maison est toujours comme ça… »
« Héhé… C'est intéressant, non ? »
« O-Oui… »
Je suis content que Sora-san soit de mon côté.
Peut-être que parce que j'ai montré ma sincérité lors de notre première rencontre, elle m'a pris en affection.
« Maman, arrêtons de faire les idiotes, j'ai faim. »
« C'est vrai, maintenant que les présentations sont faites, on devrait manger. Chéri, tu peux appeler notre fils ? Ce gamin a dit qu'il allait aux toilettes, mais en réalité, il est juste en train de fuir, n'est-ce pas ? »
« M-Mm… »
Ah, c'est vrai, ça faisait bien dix minutes que Riku-san était parti aux toilettes. Enfin, je suppose qu'il se sentait mal à l'aise de voir un inconnu chez lui.
Daichi-san l'a alors appelé depuis le salon.
« Riku, descends. »
{… Oui… }
Riku-san a immédiatement obéi.
Comme prévu, Daichi-san fait peur.
* * *
Après avoir ajouté une chaise à la table, le dîner a commencé.
J'avais peur de ne pas réussir à manger à cause du stress, mais l'odeur qui s'échappait de la marmite m'a rassuré : ma faim était plus forte que ma nervosité.
En plus, j'ai fini par m'asseoir du côté d'Umi et de Sora-san. Il n'y avait plus de place de l'autre côté. Daichi-san et Riku-san sont quand même des sacrés gaillards.
« … Maman ? »
« Qu'est-ce qu'il y a, Umi ? »
« Pourquoi Maki est assis ici, encore ? »
Je pensais que j'allais m'asseoir dans un coin, mais Sora-san m'a fait m'installer entre elle et Umi.
« Hm ? Eh bien, on n'a pas eu d'invités depuis un moment, non ? Comme c'est une occasion spéciale, on doit bien s'occuper de lui~ »
« A-Alors, je vais… »
« Tu vas quoi, Umi ? Tu comptes monopoliser Maki-kun ? »
« Comme prévu, c'est ce que tu cherches à faire, hein maman ?! »
« Évidemment~ Ça fait un bail que je n'ai pas pu chouchouter un garçon de son âge. La crise d'adolescence de Riku a commencé tôt et fini tard, alors je n'ai pas pu le gâter autant que je voulais. Maintenant, si j'essaie de le nourrir, j'ai l'impression de nourrir un vieil homme. Par contre, Maki-kun est mignon, et il est poli en plus. J'ai juste envie de le gâter à mort~ »
Maintenant que j'y pense, je comprends mieux pourquoi Umi m'aime tant. Je suppose qu'elle a les mêmes goûts que sa mère.
« Maman, Umi. »
« Héhé, ton père s'impatiente, alors on va en rester là. Ne t'inquiète pas, Umi, je te laisserai nourrir Maki-kun autant que tu veux~ »
« J-Je ne ferais pas ça ! Qu'est-ce que tu racontes, maman ?! »
Umi a croqué dans la viande devant elle. Son visage était rouge comme une tomate. Elle semblait se concentrer sur son repas, mais elle me donnait les meilleurs morceaux de temps en temps. Elle savait que j'allais rester en retrait dans ce genre de situation, alors je suis reconnaissant pour son attention.
« Ah, c'est vrai ! Maki, tu veux jouer à un jeu après le dîner ? J'ai acheté la nouvelle extension du jeu auquel on joue toujours. »
« Hein, vraiment ? Carrément, pourquoi pas. La nouvelle extension est trop chère pour moi… Ça fait un moment que je voulais y jouer… »
« Super, on squattera la chambre de mon frère après le dîner, ok ? »
« Pourquoi tu dis que tu vas débarquer dans ma chambre comme ça ? J'ai besoin d'espace pour traîner avec mes potes, tu sais ? »
« En attendant, tu devrais aller voir à Pôle Emploi. » (N/T : Hello Work est le service public de l'emploi au Japon)
« Même si j'y vais, il y aura encore du travail à cette heure-ci ? »
« Tu devrais essayer de vérifier en ligne d'abord, pas vrai papa ? »
Quand Umi a interpellé Daichi-san, le corps de Riku-san s'est figé.
« Riku, lundi prochain, tu y vas. »
« O-Ok… »
L'ambiance entre les quatre semblait détendue, même si le contenu de la conversation ne l'était pas vraiment. C'était probablement parce qu'ils s'entendaient tous très bien. Daichi-san, qui avait l'air sévère mais qui était en fait assez doux, Sora-san, qui avait toujours le sourire aux lèvres, Riku-san, qui était étonnamment sérieux, et Umi, qui maintenait l'équilibre entre eux tous.
Ils semblaient tous passer un bon moment à table.
En les voyant comme ça, j'ai ressenti une chaleur dans ma poitrine.
« Oh là là. Désolé, Maki, tu es venu jusqu'ici et tu as dû écouter toutes ces bêtises… »
Quand la conversation s'est calmée, Umi a tourné la tête vers moi et, en me voyant, son expression s'est figée.
« Umi ? Qu'est-ce qui ne va pas ? J'ai quelque chose sur le visage ? »
« Non, mais… Maki, ça va ? »
« Hein ? »
Un instant plus tard, une goutte d'eau est tombée sur la table.
Mes larmes…
En les voyant, je me suis souvenu de mon enfance, à l'époque où tout allait bien… À l'époque où ma famille était encore réunie…