Chapitre 85
« Hum, voilà qui conclut la présentation. Des questions, euh… ? »
Le responsable de l’équipe de dissection reposa avec précaution le microphone tremblant.
Salle de conférence du Monument, dans le gratte-ciel.
Le sommet du pouvoir de MegaCorp s’était réuni ici : les anciens et les patriarches de la Première Capitale, parmi lesquels Akira Yujin, l’actuel PDG, ainsi que la famille Thomson de T&C. Des anciens d’autres familles nobles de MegaCorp étaient également présents.
Après la présentation de l’équipe de dissection, les dirigeants de MegaCorp restèrent silencieux, sous le choc. L’un d’eux marmonna :
« J’ignorais que T&C était autant impliquée dans le génie génétique. »
Bien que cette remarque eût été faite devant Akira Yujin, personne ne releva. Même lui peinait à garder son calme, tant il était stupéfait.
« Quatre types de gènes combinés à la perfection. C’est seulement possible ? »
Akira Yujin était convaincu que même la nouvelle de la scission de la Terre ne l’aurait pas autant étonné que ce qui se passait sous ses yeux. Les informations présentées par cet homme à l’apparence insignifiante dépassaient de loin les connaissances de la famille Yujin en matière de génétique.
« Ça sent mauvais. »
À peine cette pensée lui traversa-t-elle l’esprit que quelqu’un leva la main dans la salle de conférence. C’était Wei Zhao, qui contrôlait les médias de MegaCorp.
« Haha, on dirait qu’un changement de génération se prépare au sein de Noble Capital. »
Un changement de génération. Ces mots laissaient entendre que cette présentation pourrait inverser les rapports de force entre Yujin et T&C. Ils annonçaient aussi que Wei lui-même allait changer de camp.
Plus vif que quiconque pour changer de position, il était une vraie girouette. À ses mots, l’atmosphère de la salle de conférence changea du tout au tout, devenant bien plus favorable à T&C.
En voyant cela, Laila sourit.
« Enfin ! »
Malgré les problèmes de santé qu’elle avait connus ces derniers temps, l’exaltation du moment lui fit oublier toutes ses douleurs. La maladie lui donnait l’apparence d’un cadavre vivant, et ses yeux brillaient d’une lueur sauvage. C’était clairement anormal, mais personne ne le fit remarquer.
La présentation de l’équipe de dissection avait captivé tout le monde, y compris son père, Samdam, tant elle était précieuse.
Au milieu de l’euphorie générale, une seule personne peinait à contenir sa colère grandissante.
« Sales voleurs ! »
Denver, le chef de la famille Eden, grinça des dents.
Laila et le responsable de l’équipe de dissection s’étaient attribué le mérite de la présentation du jour, mais Denver savait ce qu’il en était réellement. Il savait ce qui avait permis d’obtenir les résultats annoncés aujourd’hui.
« Cette créature m’appartenait ! »
Si ses relations avec Laila ne s’étaient pas détériorées, il aurait peut-être pu faire valoir ses droits et obtenir une récompense pour avoir contribué à l’élimination du monstre. Mais tout était fini entre eux, et Vicus, le vice-commandant des Chevaliers du Lion d’Argent, qui aurait pu expliquer la situation, ne s’était toujours pas montré.
« À ce rythme, T&C risque de leur couper les vivres. »
Samdam lui donnait de l’argent pour une seule raison : limiter l’influence d’Akira Yujin si un nouveau Mutant Hulk apparaissait. Mais ce n’était plus nécessaire. Ils pouvaient en créer un eux-mêmes à partir du cadavre du monstre.
« Non, ce n’est pas encore fini. »
Le regard de Denver se fit glacial. Le succès dont ils se vantaient reposait entièrement sur le cadavre de ce monstre. S’il disparaissait, l’avenir qu’il redoutait ne se concrétiserait jamais.
« Il faut que je mette la main sur ce cadavre ! »
Heureusement, ses chevaliers étaient retenus quelque part dans une pièce du Monument. S’il leur ordonnait de prendre les mesures « qui s’imposaient », ils pourraient bien réussir à récupérer le cadavre, qui devait se trouver quelque part dans le bâtiment.
Pendant que Denver fomentait une dangereuse conspiration, Akira fit venir Code Noir, déguisé en agent de sécurité.
« Enquête sur le responsable de l’équipe de dissection. »
« Oui, compris. »
« Si nécessaire, fais appel à Code Rouge. »
« … Je m’en occupe tout de suite. »
Code Noir partit à la hâte, mais Akira ne quittait pas des yeux le responsable de l’équipe de dissection, qui suscitait tant d’intérêt chez les dirigeants de MegaCorp.
En temps normal, il aurait été ravi. Si seulement « ça » n’avait pas fait son nid chez lui.
Quatre jours plus tôt, il s’était enfui à bord du camion de l’Équipe de sécurité du Monument et avait trouvé refuge chez lui. Depuis, il devait dormir au sous-sol, tout en sentant « ça » l’épier.
Mais ses appels à l’aide ne parvenaient jamais à l’extérieur.
« Hum ? »
Quelque part, une synapse familière m’atteignit.
Parmi les cinq parasites, l’un d’eux s’était installé sur le responsable de l’équipe de dissection.
« Il a perçu le stress et le ressentiment discret du responsable de l’équipe de dissection ? »
Il m’annonça alors qu’il avait infligé une douleur « appropriée » à son hôte arrogant.
« À cause de la maison ? »
Pour l’instant, j’utilisais temporairement la maison du responsable de l’équipe de dissection comme planque.
« Les hauts fonctionnaires sont logés dans la zone administrative. »
Le centre commercial spécial fournissait gratuitement un logement et un véhicule personnel aux cultistes et aux hauts fonctionnaires. William, que j’avais capturé auparavant, résidait lui aussi dans la zone administrative. Tous mes cultistes asservis vivaient à proximité.
« Et puis, le responsable de l’équipe de dissection m’est plutôt utile. »
Il signalait régulièrement à l’intendant de la ville tout ce qui me concernait. C’était pour cela que les dirigeants du Monument n’avaient pas fait le lien entre moi et les disparitions soudaines d’employés.
« En outre, la fuite d’informations que je redoutais n’est pas si grave. »
D’après le responsable de l’équipe de dissection, mes informations génétiques n’étaient pas enregistrées dans la base de données de MegaCorp. Cela semblait dû aux ordres de l’intendant de la ville, mais je ne pouvais qu’émettre des hypothèses sur ses raisons.
« C’est peut-être la cupidité qui les pousse à agir ainsi. »
Comme les Chevaliers d’Eden, qui avaient dissimulé la dissection pour s’assurer le monopole de mes droits dans la ville, ils avaient commis des erreurs en confiant les recherches uniquement à l’équipe de dissection et à ses « subordonnés ».
« Ils sont aveugles. »
Obsédés par l’illusion de leurs « réussites », ils ne voyaient pas ce qui se passait vraiment.
« Ils appellent ça du progrès alors que la ville se meurt. »
Une variante des Bactéries spatiales, surnommée « la Mort », avait émergé des égouts. Ceux qui avaient combattu dans les eaux usées propageaient activement une maladie non identifiée dans toute la ville.
Les Bactéries spatiales elles-mêmes n’étaient pas assez mortelles pour tuer les gens. Tout au plus étaient-elles aussi nocives qu’un rhume ou qu’un virus de la grippe. Mais mêlées aux divers polluants des égouts, elles avaient muté et déclenché une épidémie.
« Sans les Chevaliers d’Eden, l’épidémie ne se serait pas propagée au Monument ni à la zone administrative. »
Sans eux, l’affaire se serait limitée à la neutralisation de la flotte. Je voulais seulement infecter ceux qui représentaient les principaux obstacles à ma fuite.
Cependant, les Chevaliers avaient participé à la répression, puis avaient été retenus au Monument, ce qui avait aggravé la propagation au-delà de mes intentions. À présent, la plupart des gens à l’intérieur du Monument devaient être infectés.
« Dans quelques jours, la situation risque de devenir incontrôlable. »
Rien n’était plus grave qu’une épidémie se propageant dans une structure close, dérivant dans l’espace. Et si les responsables de cette structure en devenaient les premières victimes, le chaos serait inévitable.
« Mais ils ont d’autres préoccupations. »
Grâce à leurs décisions stupides, je pouvais remplir les conditions de mon évolution sans trop de mal.
[Conditions d’évolution Pré-Saint > quasi-Saint : Êtres doués de raison métamorphosables 20/20 (atteint), êtres doués de raison humanoïdes 20/20 (atteint), utilisation de pouvoirs psychiques par des êtres doués de raison 12/20 (non atteint).]
« Il ne me reste que huit cultistes. »
Avant d’arriver dans cette maison, j’avais dévoré un loup de garde de l’équipe de sécurité, puis les cultistes de la zone administrative. J’étais donc tout près de remplir toutes les conditions d’évolution.
« Quand j’aurai fini de tous les dévorer, la pandémie aura neutralisé toute la flotte. »
Je pourrai alors partir avec Numéro 26 et Adhai.
Même s’ils voulaient me poursuivre, ils manqueraient de soldats et d’officiers pour monter à bord du vaisseau. Bien sûr, ils pourraient toujours transporter des androïdes, mais depuis la rébellion de l’Union stellaire, MegaCorp interdisait leur présence à bord des vaisseaux.
Par conséquent, à moins que je ne règle le problème de la variante des Bactéries spatiales que j’avais propagée, ils auraient du mal à me traquer dans cette ville.
« Tout se déroule comme prévu. »
Je mis fin à mon repos et me relevai.
« Mais comment vont les petits ? »
La distance qui nous séparait rendait la communication difficile.
Les ondes que j’émettais les atteignaient, mais elles étaient sans cesse interrompues en chemin, ce qui empêchait tout échange correct. Je pouvais continuer d’essayer, mais des cultistes habitaient dans le coin. Ceux qui, comme moi et Numéro 26, étaient sensibles aux pouvoirs psychiques pouvaient intercepter mes ondes.
« Peut-être que ça marcherait avec les cultistes de la salle de contrôle centrale 1. »
Ces cultistes suivaient la même voie que ceux que j’avais dévorés jusqu’à présent. Les affronter en un contre un était déjà risqué ; en infériorité numérique, j’étais fichu.
« Les cultistes à cornes de yak sont incroyablement puissants. »
Les cultistes se spécialisent dans différents types de pouvoirs psychiques, en fonction de leurs cornes. Par exemple, les cornes de chèvre sont un pouvoir auxiliaire, tandis que celles du bouquetin sont axées sur le combat au corps à corps. Leurs capacités sont considérablement renforcées lorsqu’ils utilisent des pouvoirs correspondant à leur type de cornes.
« Les cornes de yak excellent dans quatre types de pouvoirs psychiques. »
Combat au corps à corps, combat à distance, renforcement, contrôle des foules : elles sont redoutables dans ces quatre domaines et bénéficient d’une synergie plus de trois fois supérieure lorsqu’elles utilisent ces capacités. Malgré les défenses renforcées que me conféraient mes Traits et mes types, les pouvoirs psychiques des cultistes à cornes de yak restaient redoutables.
« C’est pour ça que je m’en prends aux autres cultistes. »
Je quittai la maison de l’intendant. Aujourd’hui, mes cibles étaient deux cultistes de la salle de contrôle centrale 2. Après les avoir suivis pendant deux jours, j’avais découvert qu’ils vivaient ensemble en couple.
« Tous les deux ont des cornes de chèvre. Ils ne sont pas particulièrement doués au combat. »
Grâce à mon immunité psychique et à ma nature entièrement organique, aucun cultiste de cette ville, à l’exception de ceux à cornes de yak, ne pouvait me faire de mal. De toute façon, je n’avais pas l’intention de les affronter de face.
« C’est ici. »
J’avais réussi à m’introduire chez eux. La maison avait le même agencement que celle de l’intendant, mais son atmosphère était complètement différente. Celle de l’intendant avait un côté geek ; celle-ci était beaucoup plus raffinée. Les fauteuils sentaient le vieux cuir, et la table en bois portait des marques nyites bien visibles, ce qui donnait à la pièce un charme antique.
« Ça devrait faire une bonne planque. »
Je me glissai au sous-sol.
« Oh, chéri, pas ici, s’il te plaît… »
« Pourquoi pas ? C’est bien, pourtant. »
« On vient à peine de rentrer du travail. Prenons d’abord une douche. »
« Ensemble ? »
« Non, mais sérieusement ! »
« D’accord, j’ai tout préparé. Prends ton temps. »
Le couple, qui s’embrassait passionnément depuis son arrivée, se sépara à contrecœur, déçu. La cultiste monta à l’étage, mais son compagnon la rappela à l’improviste.
« Hé, attends une seconde. »
« Hein ? Qu’est-ce qu’il y a ? »
Il lui prit doucement le visage et l’embrassa.
« Mmh… Oh, chéri… Ah ! »
Au beau milieu du baiser, le cultiste fit habilement parcourir son dos à un courant de pouvoir psychique. La cultiste gémit, une décharge électrique lui traversant le corps.
« Ah… chéri… s’il te plaît ! Arrête ! »
Elle parvint à reprendre ses esprits et le repoussa des deux bras. Le visage écarlate, elle regarda son compagnon amusé sans réussir à se fâcher. Elle soupira et monta à l’étage.
« Bon, préparons-nous. »
Le cultiste sortit d’un placard une bouteille de vin haut de gamme et deux verres qu’il y avait cachés. Il avait fait venir ces objets spécialement de la Terre pour l’occasion. Il prit les cadeaux et monta à l’étage, mais une voix l’interpella depuis le haut.
« Chéri, l’eau chaude ne coule pas comme il faut ! »
« Encore ? D’accord ! Je vais vérifier ça d’en bas ! »
Après avoir crié à sa petite amie, le cultiste, les cadeaux à la main, ouvrit la porte du sous-sol.
« Hein ? Pourquoi maintenant ? »
Il alluma la lumière du sous-sol, mais rien ne se passa. Il songea à aller chercher une lampe de poche.
« Ça ne doit pas être grand-chose. »
La bouteille et les verres à la main, il descendit au sous-sol. Comme il connaissait les lieux pour y être déjà venu, il ne fut pas gêné par la pénombre.
« C’était ça ? »
Il régla la température de l’eau. Le voyant de l’appareil passa du rouge au vert, et il entendit sa petite amie le remercier depuis l’étage.
« Je vais aller voir… »
Alors qu’il s’apprêtait à se retourner, il le sentit. Il y avait quelque chose derrière lui.
Boum !
La bouteille de vin qu’il tenait éclata sur le sol froid. Le liquide qui s’écoulait était trop écarlate pour être du vin.
« Hé, hé. »
La cultiste chantonnait gaiement sous l’eau chaude. Elle avait récemment dû faire des heures supplémentaires et était ravie, pour une fois, de rentrer à l’heure.
« Il a dit que c’était une surprise. Qu’est-ce que ça peut être ? »
Avant qu’ils ne rentrent, son petit ami lui avait parlé d’un cadeau surprise sans lui révéler de quoi il s’agissait. Il lui avait seulement demandé de patienter. Alors qu’elle se demandait si la surprise serait vraiment si étonnante, elle entendit la porte de la salle de bains s’ouvrir derrière elle.
« Aujourd’hui, c’était trop facile. »
Le couple de cultistes n’avait pas remarqué ma présence dans la maison et avait été vaincu sans opposer la moindre résistance.
« Peu importe où ils vivent, les cultistes ne devraient jamais baisser leur garde à ce point. »
Même sur une planète habitée par des cultistes, je ne pouvais pas vaincre les cultistes à cornes de chèvre aussi facilement. Quoi qu’il en soit, après avoir atteint mon objectif, je repartis vers ma planque. Comme le soir tombait, les rues étaient peu fréquentées ; j’empruntai donc un autre chemin qu’à l’aller.
« Il ne m’en reste que six à capturer. »
La maison de l’intendant n’était pas loin.
« Hein ? »
Quelqu’un se tenait devant sa maison. À peine eus-je repéré sa présence qu’une brève scène apparut devant mes yeux, puis s’évanouit.
[Rencontre inévitable.]
[Je suis mort.]
« Quoi ? »
C’était un effet de prédiction du danger envoyé par mon Sens du prédateur. Au moment où je compris ce qui se passait, mon bras de combat fut tranché.
« Argh ?! »
[Annulation de la douleur activée !]
Alors que j’étais sur le point de perdre connaissance sous l’effet de la douleur atroce, l’atténuation de la douleur me soulagea aussitôt. Je me jetai en arrière. Le bloc du trottoir où je me tenais fut pulvérisé par un objet intangible.
« Un Fouet psychique ? »
L’objet qui m’avait tranché le bras et réduit la rue en décombres était une arme créée à l’aide de pouvoirs que je connaissais bien. Pourtant, à ma connaissance, cette capacité n’était pas censée être aussi destructrice.
« En effet. C’était donc ainsi ? »
La femme qui se tenait devant la maison de l’intendant était à l’origine de cet impossible prodige.
« Une fois capturé et amené là-bas pour des recherches, obtenir de tels résultats ne sera pas difficile. »
Elle tendit la main, et un fouet d’un violet éclatant apparut dans les airs. Des cornes de yak lui poussaient désormais aux tempes.
« Je t’offre au seigneur Akira. »
Un fouet de plusieurs dizaines de mètres de long s’abattit sur moi.