Chapitre 84
« Hé, c’est l’heure de la patrouille. »
« Déjà ? D’accord. »
« Bonne patrouille. »
Trois Wolfs qui se trouvaient dans le bureau de l’équipe de sécurité, au septième étage du Monument, sortirent ensemble.
« C’était quoi, déjà, l’itinéraire d’aujourd’hui ? »
« Le même que d’habitude. »
« Ah. Je n’ai pas envie d’approcher des chambres d’invités. J’ai senti une odeur bizarre, là-bas. »
« Quelle odeur ? Moi, je n’ai rien senti. »
Un Wolf à tête de chien secoua la tête comme s’il frissonnait.
« L’odeur de quelqu’un qui tombe malade et qui meurt. Toi aussi, tu l’as entendue. Ces quintes de toux, toutes les nuits. »
« Ah, allez. Des gens qui mangent toutes sortes de plats raffinés et qui tombent malades ? N’importe quoi. »
« Au fait, il ne se passe pas quelque chose de bizarre dans la Flotte de défense ? »
Le Wolf à tête de chat balaya cette idée d’un revers de main et applaudit.
« La Flotte de défense ? Pourquoi donc ? »
« Des soldats sont soudainement tombés malades et ont été hospitalisés. La plupart des officiers ont pris un congé maladie. »
« Même les officiers ? Qu’est-ce qu’ils ont mangé ? »
« Un ami est allé à l’hôpital et, même là-bas, ils n’ont pas trouvé la cause. Bref, la Flotte de défense manque de personnel. »
« Bon sang, les problèmes d’effectifs… Ce serait bien qu’on fasse moins d’heures sup’, nous aussi. »
« Exactement. Je vais à peine dans le quartier des loisirs ; j’ai les couilles sur le point d’exploser. »
« T’es complètement dingue. »
Ils poursuivirent leur ronde en discutant en détail des étages supérieurs du Monument.
Ils étaient tellement absorbés par leurs commérages qu’ils ne se rendirent compte qu’à la fin que leur itinéraire touchait presque à son terme.
« Il ne nous reste que les troisième et quatrième étages, c’est ça ? »
« Ouais. »
Le troisième étage abritait les réserves de nourriture et le quatrième, le stockage du matériel. Ces deux zones occupaient chacune un étage entier et étaient interdites au public.
« Hé, désolé, je dois aller aux toilettes. »
« Dépêche-toi de boire ton café. »
« Ça marche. Je vous rejoindrai pendant votre ronde. »
Pendant que le Wolf-chien filait vers les toilettes, les Wolfs-chat et guépard prirent l’ascenseur jusqu’au quatrième étage.
En arrivant devant le stockage du matériel, ils y trouvèrent une femme.
Elle portait sur la poitrine une carte d’accès du Troisième Bureau central de gestion.
« Oh ? Vous êtes Ana, du bureau de gestion, c’est bien ça ? Qu’est-ce qui vous amène ici ? »
« Bonjour. Ma lampe torche est cassée et je suis venue la remplacer, mais ma carte ne me laisse pas entrer… »
Ana prit un ton embarrassé.
« Il faut contacter l’équipe de gestion du matériel et déposer une demande de remplacement. »
« C’est sûrement ce qu’il faut faire, oui. »
Ana acquiesça, mais ne fit pas mine de partir.
Avant que le Wolf-guépard, qui avait deviné ce qu’elle voulait demander, puisse parler, le Wolf-chat intervint.
« Hé, attendez un peu. Ana, si vous faites ça, vous allez devoir attendre longtemps, et c’est pénible. Laissez-moi vous aider. »
« Et votre ronde ? »
« De toute façon, on doit vérifier l’intérieur. Je vais aider Ana, puis je vous rejoindrai directement. Vous, restez au troisième étage. »
« Pff, t’es incroyable… »
En voyant sa collègue manœuvrer, le Wolf-guépard secoua la tête, exaspérée.
Comme ça ne servait à rien d’essayer de l’en empêcher, elle se tut et la laissa faire à sa guise.
Le Wolf-chat descendit de l’ascenseur avec un grand sourire.
« Merci. »
« Oh, pas de problème. On y va ? »
Laissant sa collègue derrière elle, le Wolf-chat s’engagea dans le couloir avec Ana.
Les troisième et quatrième étages étant entièrement occupés par deux installations, ils ne comptaient pas beaucoup de portes.
Tout au plus y avait-il les entrées du stockage du matériel et des escaliers de secours.
« Comment ça se passe, au bureau de gestion, ces temps-ci ? »
« Comme d’habitude. »
« Ah oui ? Ici, l’équipe de sécurité en bave à cause des huiles. Ils sont tellement sur les nerfs qu’ils prennent tout le monde pour un membre de secte… Oh, Ana, je ne parle pas de vous. »
« Oh. Oui. »
Même en marchant, le Wolf-chat ne cessait pas de parler.
Ana avait le teint pâle depuis leur première rencontre, mais le Wolf-chat supposa que c’était parce que sa lampe torche était cassée et que cela la contrariait.
« Voilà, je vais vous ouvrir. »
Une fois devant le stockage, le Wolf utilisa sa carte de l’équipe de sécurité pour ouvrir la porte.
À peine celle-ci ouverte, le Wolf-chat n’entra pas et s’immobilisa. Ses oreilles pointues se dressèrent en direction de l’intérieur.
« Hum ? »
« Pourquoi vous arrêtez-vous ? »
« Oh, je crois que j’entends quelque chose… »
Il ne devrait y avoir personne dans le stockage, pourtant un bruit résonnait à l’intérieur. C’était un son ténu, semblable à celui d’un insecte, qu’on pouvait facilement manquer sans y prêter attention. Mais pour le Wolf-chat, c’était un bruit discordant qui lui vrillait les nerfs. Contrairement au Wolf à l’ouïe fine, Ana ne semblait rien remarquer d’anormal. Elle entra sans se soucier de rien.
« Je n’entends rien. »
« Vraiment ? J’ai dû me faire des idées. »
Le Wolf-chat haussa les épaules et entra à son tour.
La réserve était immense, remplie d’étagères métalliques et de tiroirs qui montaient jusqu’au plafond.
« Pourquoi l’éclairage est comme ça ? »
Normalement, les petites lampes au plafond s’allumaient automatiquement. Mais cette fois, il y en avait davantage d’éteintes que d’allumées, et certaines clignotaient de façon erratique.
« Bon sang, c’est lugubre. »
Était-ce le bruit étrange ou les lumières vacillantes ? Les poils rêches de son corps se hérissèrent.
« Ana ? »
Dans la pénombre, il ne voyait plus Ana, qui était entrée la première. Il alluma sa lampe torche.
L’odeur mêlée du métal rouillé et des divers objets entreposés lui souleva le cœur.
« Vous êtes où, Ana ? »
« À l’intérieur. »
Elle avait prétendu que sa lampe torche était cassée, pourtant elle n’allumait pas la sienne.
« Même moi, j’y vois mal, et elle est entrée comme ça. »
Il suivit la voix plus profondément dans l’obscurité. À chaque pas, le bruit étrange s’intensifiait.
« Ça vient d’où ? »
Le son résonnait entre les étagères métalliques, impossible d’en repérer la source. Une chose était claire : il devenait plus fort à mesure qu’il s’approchait d’Ana.
Enfin, il l’aperçut.
« Ana ? Vous m’avez fait peur. Pourquoi vous ne répondez pas ? »
Elle se tenait là, de dos, comme hypnotisée.
« Ana ? »
« … »
Ce ne fut qu’alors qu’il sentit que quelque chose clochait. Sa silhouette délicate, semblable à celle d’une membre de secte, tremblait de façon incontrôlable.
À l’approche du Wolf-chat, la lampe torche clignota brusquement, puis s’éteignit.
« Qu’est-ce qui se passe, maintenant ? »
Dans le noir complet, il tapota plusieurs fois sa lampe torche.
« Ah, la voilà. »
La lumière revint aussitôt, et le bruit inquiétant cessa.
Ana lui faisait maintenant face — ou plutôt, son regard passait par-dessus son épaule.
Il comprit trop tard.
Lorsqu’il se retourna, la « chose » suspendue au plafond, la tête en bas, l’attaqua.
« Pourquoi ils ne viennent pas ? »
« Ils sont peut-être coincés quelque part en train de dormir ? »
« Pff, sérieusement… »
Kenneth, dans le bureau de sécurité, fronça les sourcils devant le retard de ses subordonnés.
« Tant pis, je les appelle. »
Il prit l’appareil de communication pour joindre ses subordonnés.
« Hé, vous êtes où ? Vous n’êtes toujours pas là ? »
[Ts, Ts, Grand, Ts, Ts, Événement, Ts.]
« Quoi ? Je ne vous entends pas bien. »
[Quoi, Ts, Toi, Ts, Dedans, Ts, Ts, Ts.]
Le visage de Kenneth se durcit.
La communication était brouillée, mais un mot ne prêtait pas à confusion : attaque.
« Où êtes-vous ? Je descends ! »
[Quoi, Ts, Ts, Ts.]
« Hé ! Merde ! Tout le monde, prenez vos armes ! »
« Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe ? »
« Un intrus dans le stockage ! »
Le cri de Kenneth mit en alerte les six Wolfs présents dans le bureau.
Comme de nombreux VIP séjournaient au Monument à l’occasion d’un événement important, la présence d’un intrus risquait de provoquer un incident majeur.
Pendant que ses subordonnés s’équipaient, Kenneth tenta de contacter ses supérieurs, mais la communication échoua. Il prit alors l’appareil qu’un de ses subordonnés lui tendait.
Au moment où il s’apprêtait à rappeler, le courant du bureau fut soudain coupé, puis les lumières de secours rouges s’allumèrent.
« On dirait une urgence. Tout le monde, préparez-vous. »
Les Wolfs acquiescèrent. Chacun portait un pistolet à plasma à la taille et un bracelet muni d’un petit bouclier psychique au poignet.
Pendant ce temps, Kenneth activa sa propre capacité psychique, « Amélioration physique ». Elle augmentait considérablement les capacités de combat de ses alliés.
Après avoir renforcé chacun de ses hommes, Kenneth prit le détecteur de mouvement qui se trouvait dans le bureau.
Bip, bip, bip…
En activant le détecteur, il vit apparaître les déplacements des Wolfs dans le bureau et ceux des invités dans les chambres des étages supérieurs et inférieurs. Il régla l’appareil pour filtrer tous les mouvements, à l’exception de ceux de ses collègues.
« On y va. »
Kenneth se leva, attentif aux faibles signaux que chaque mouvement des invités faisait apparaître. Ils sortirent du bureau, traversèrent le couloir et prirent l’ascenseur. Le Wolf du milieu activa son bouclier psychique, tandis que les autres se plaquaient contre la porte de l’ascenseur.
À leur arrivée au troisième étage, les portes s’ouvrirent sur un couloir désert, plongé dans le noir, probablement à cause de la coupure de courant. Kenneth et les Wolfs allumèrent les petites lampes fixées à leurs pistolets à plasma, projetant plusieurs faisceaux étroits dans le couloir, sombre comme un gouffre.
« Snif, il y a une faible odeur de sang qui vient de l’autre côté. »
« … Comme prévu. Tout le monde, prudence. »
Ils dépassèrent la porte des escaliers de secours et s’arrêtèrent devant la réserve.
Bip-bip-
Comme on le leur avait signalé, le détecteur repéra des mouvements à l’intérieur.
Au signal de Kenneth, les Wolfs munis de boucliers psychiques se postèrent devant la porte, tandis que ceux armés de pistolets à plasma se tenaient prêts à tirer à tout moment. Tous étaient sur le qui-vive tandis que Kenneth passait sa carte de l’équipe de sécurité devant le terminal à côté de la porte.
À l’ouverture de celle-ci, une masse sombre couverte de fourrure jaillit de l’intérieur.
« S-Sauvez-moi ! »
« Ne tirez pas… Attendez ! Cessez le feu ! C’est un allié ! »
C’était un Wolf à tête de chien. Après avoir reconnu qui il était, les Wolfs abaissèrent leurs armes sur ordre de Kenneth.
« H-Hiii, il faut qu’on s’enfuie ! »
Le Wolf venait d’échapper de justesse à la mort, mais il ne comprenait pas ce qui se passait. Sa fourrure hirsute était trempée de sueur et son visage, d’ordinaire jovial, était empreint de terreur.
Kenneth calma le Wolf à moitié fou. « Calme-toi. Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« J-Je devais aller aux toilettes, alors je me suis absenté un instant. Mais quand je suis redescendu, la réserve était couverte de sang. Q-Quelqu’un dévorait nos camarades. »
« Les dévorait ? »
Kenneth sentit que quelque chose clochait. Avant de descendre, il avait parlé avec la Wolf à tête de guépard, la collègue du Wolf décédé.
D’après le Wolf à tête de chien, cela signifiait qu’il avait parlé avec sa subordonnée morte.
« C’est impossible. On a communiqué avant de descendre. »
À cet instant, le détecteur de mouvement qu’il tenait émit un « bip ». Soudain, la porte derrière eux s’ouvrit.
La porte des escaliers de secours.
Des griffes violettes se refermèrent sur la poignée.
***
« Ça fait neuf Wolfs. »
Je mordis dans la tête du chien que je tenais. Elle avait une légère odeur, mais rien de répugnant. C’était comme arracher la viande d’une côte dans un resto de barbecue : ça puait, mais c’était étrangement addictif.
Après avoir soigneusement rangé ce qui restait de la tête et m’être même léché les doigts, je baissai les yeux vers le sectaire que j’avais capturé.
« … »
Le poil épineux l’avait paralysé. Malgré son beau visage, il était couvert de larmes et de morve.
« Mais il est toujours aussi beau. »
En effet, cette race n’était composée que de beaux hommes et de belles femmes. Ça le réconfortait peut-être, mais, ici, il n’était pas le seul sectaire.
Il y avait aussi les sectaires que j’avais réduits en esclavage après qu’ils avaient travaillé au Bureau central de gestion. Je les avais tous fait venir ici.
« Gurgle, ils sont nombreux… »
« … L’effectif le plus important se trouve actuellement au Quatrième Bureau central de gestion, avec trois personnes. »
« Hein ? Attends… Keh ! »
Dans les autres bureaux de gestion, il ne me restait qu’une seule personne sous mon contrôle, ou deux tout au plus en comptant les nouveaux venus.
« Si quelqu’un disparaît discrètement dans ces endroits, ils enquêteront forcément tout de suite. »
Comme je l’avais constaté avec Ana, à l’exception des Premier et Deuxième Bureaux centraux de gestion, les autres fonctionnaient avec au moins deux ou trois personnes.
Dans ces conditions, réduire à deux le personnel du Quatrième Bureau central de gestion ne devrait pas poser de gros problèmes. Ils trouveront sans doute étrange que quelqu’un parte sans prévenir, mais, comparé aux autres bureaux, ils ne feront pas trop d’histoires.
« De plus, les secteurs gérés par le Quatrième Bureau central de gestion ne me demanderont pas beaucoup d’attention par la suite. »
Les sectaires du Quatrième Bureau central de gestion ne m’étaient donc d’aucune utilité. Sans hésiter, je lui saisis le cou et le lui brisai. Un mille-pattes noir sortit des narines du sectaire mort.
« Tu sais où aller, pas vrai ? »
Sans hésiter, le parasite rampa vers le sectaire de l’équipe de sécurité, étendu sans bouger. Il regarda les autres sectaires d’un air suppliant, même si ses congénères ne pouvaient rien faire pour lui.
Pendant que les sectaires détournaient la tête, le parasite trouva un nouvel hôte.
Je m’approchai du visage du sectaire de l’équipe de sécurité à terre.
« Euh, euh ! »
Ses yeux reflétaient mon visage. Je lui expliquai ce qu’il devait faire ensuite, notamment se consacrer davantage aux Wolfs et gérer les conséquences de l’incident.
Quand sa paralysie se dissipa, son maître n’était déjà plus le superviseur de cette ville. Désormais, il servait un nouveau maître : un Amorph.