Chapitre 62
Dans Survie spatiale, il existait plus de mille Traits différents. Certains étaient si puissants qu’ils pouvaient complètement changer la donne, tandis que d’autres soulevaient des questions quant à leur validation lors du processus d’examen. Les Traits aux effets variés liés à la transformation physique étaient bien entendu de ceux-là.
Parmi eux figuraient des Traits comme la transformation corporelle, que j’avais obtenue du loup que j’avais dévoré plus tôt. Ces créatures rappelaient des loups-garous de l’ère spatiale et pouvaient prendre une forme bestiale pendant une durée limitée. En fait, lorsque les joueurs incarnaient des loups, leur objectif principal était de débloquer cette forme bestiale.
Dans leur quête d’une existence meilleure et de l’évolution, ils ressemblaient peut-être un peu aux Amorph.
Si j’en parlais, c’était parce que les changements que subissait mon corps ressemblaient à la transformation des loups. Ma forme d’origine était déjà monstrueuse, mais cette nouvelle transformation me rapprochait davantage d’une bête que d’un monstre.
La carapace qui recouvrait ma tête se développa rapidement, masquant mes yeux, tandis que mes cornes s’allongeaient et grossissaient jusqu’à ressembler à des lances. Mon corps, qui mesurait trois mètres à l’origine, prit beaucoup d’ampleur : il m’était désormais impossible de tenir dans la pièce.
Grâce à l’effet de l’Organisme parfait, les muscles attachés à mes bras de combat renforcés s’épaissirent et se développèrent, les remodelant complètement. Seule la protection de mes poignets poussa de façon irrégulière, évoquant de petits boucliers hérissés de minuscules épines, utilisables aussi bien en défense qu’en attaque.
L’Organe de projection d’épines de mon avant-bras gauche inférieur changea lui aussi considérablement. Sa forme d’origine, semblable à un fusil, devint celle d’un canon.
« *Et il a trois canons ?* »
Autrement dit, il pouvait tirer trois projectiles à la fois, en rafale ou simultanément. Grâce à ça, je ne manquais plus de puissance de feu à longue portée.
Jusque-là, les changements étaient déjà stupéfiants, mais le plus important se produisit dans mon dos.
« *Mes bras se sont allongés ?* »
Deux bras supplémentaires jaillirent de mon dos. Contrairement aux autres, ils possédaient quatre articulations et se terminaient par de longues lames osseuses en forme de croissant, conçues exclusivement pour le combat et la mise à mort.
« *C’était donc pour ça que je ne pouvais pas utiliser mes ailes ?* »
Comme la sensation que j’éprouvais en bougeant ces bras était presque identique à celle de battre des ailes, il ne faisait aucun doute qu’ils les remplaçaient.
Je fis pivoter plusieurs fois les bras dans mon dos. Chaque fois que je brandissais la lame osseuse à leur extrémité, l’air se déchirait dans un sifflement menaçant.
Le Symbole de la Chasse portait vraiment bien son nom.
« *Et même si je ne peux pas le voir, cette perception si vive me dit tout.* »
« *L’organe auxiliaire amélioré a compensé ma cécité. Pour l’instant, je ne regrette donc pas d’avoir perdu la vue.* »
Grâce à lui, je pouvais non seulement sentir les changements de mon corps, mais aussi percevoir les mouvements et l’apparence des gens dans tout le bâtiment. J’entendais même les battements de cœur des quatre individus en armure renforcée.
Les Traits puissants avaient un prix. De tels changements physiques exigeaient forcément une quantité d’énergie immense et risquaient, si je n’y prenais pas garde, de me laisser mourir de faim par contrecoup. Alors que je m’apprêtais à sortir, un chevalier armé d’un bolter à plasma pointa son arme vers ma chambre et libéra son énergie destructrice.
« *Je dois d’abord sortir d’ici…* »
« Par ici ! »
Et puis…
« Quoi ?! »
Une voix déformée par des sons mécaniques me parvint. La confusion y était palpable. À ma grande surprise, malgré l’impact, ma peau extérieure était restée presque intacte ; elle n’était que roussie. Je n’avais ressenti qu’une légère brûlure, comme après avoir avalé du café trop chaud.
« *Ça va ?* »
Je chassai la suie de ma carapace d’un revers de bras, puis rampai hors de la pièce. Ma taille m’empêchait de plier la taille ; j’avançai donc penché, en prenant appui sur mes bras de combat. Malgré tout, mon immense silhouette remplissait complètement le couloir et, contrairement à tout à l’heure, mes ennemis semblaient accablés par ma nouvelle stature : ils reculèrent en titubant.
Grrr.
« Le bolter à plasma… il ne lui fait rien ! »
« R-repliez-vous tous ! »
À mon grognement, mes ennemis se replièrent aussitôt. La scène était plutôt amusante.
Je bandai ma queue et la projetai de toutes mes forces. Elle défonça le mur du couloir et frappa le chevalier qui fermait la marche. L’armure renforcée, qui avait détruit sans peine des murs de béton un peu plus tôt, se plia sous le choc.
« *Crac !* »
Le chevalier, frappé à la taille, se retrouva plié dans un angle impossible. Il aurait dû mourir sur le coup, mais il survécut. Peut-être était-il équipé d’un système de maintien en vie.
« Fifield ! »
« Merde, c’est trop tard ! Il faut battre en retraite et se regrouper ! »
« Putain ! »
Au lieu de poursuivre les autres chevaliers, je m’approchai du blessé, celui qu’ils avaient appelé Fifield.
« *Mes mâchoires sont renforcées maintenant. Je ne devrais donc avoir aucun mal à le manger tel quel.* »
J’activai l’effet d’Absorption du métal et, tout en pensant à retourner au nid, laissai la fonction de furtivité active.
Je saisis le chevalier avec mes bras de combat. Son armure renforcée de qualité supérieure tenait presque de l’exosquelette. Aussi, malgré ses près de trois mètres, il devait lever les yeux vers moi, car j’étais encore plus grand que lui.
« Hum… nos Chevaliers du Lion d’Argent, vous… »
Sa voix était modulée par sa combinaison, mais celle-ci ne put masquer sa toux. Du sang palpitait à l’intérieur de son armure, comme s’il venait d’en cracher.
Je cessai de l’attaquer un instant.
Pas pour le sauver : un mot de sa phrase avait retenu mon attention.
« *Chevaliers du Lion d’Argent.* »
À MegaCorp, la seule faction à employer le terme « chevaliers » était la famille Eden.
« *Ils ont envoyé quelqu’un ici.* »
Quand on jouait dans la famille Eden, devenir son chef permettait d’obtenir des mercenaires appelés les chevaliers de la famille Eden. Dans le jeu, leur nom était déterminé au hasard, mais, dans la réalité, ils semblaient s’appeler les Chevaliers du Lion d’Argent.
Enfin, comme la réunion du conseil devait bientôt avoir lieu, les sept familles avaient sans doute toutes envoyé leurs représentants.
Il était fort probable que les membres des autres familles aient eux aussi amené de nombreuses forces d’escorte, comme ces Chevaliers du Lion d’Argent.
Certains membres des familles nobles disposaient de mercenaires fixes dans le système, comme les Chevaliers du Lion d’Argent pour la famille Eden. Mais ce n’était pas le cas de toutes les familles ; je devais donc vérifier moi-même. Quoi qu’il en soit, je n’avais plus rien à tirer de ma proie. Je balançai ma queue contre la tête du chevalier.
La lame osseuse, acérée et robuste, transperça la visière du casque de l’armure renforcée de pointe et s’enfonça dans le front du type. Quand je la retirai, du sang et de la matière cérébrale giclèrent. À la mort de son porteur, l’armure renforcée cessa de fonctionner.
Le visage d’un jeune Caucasien séduisant apparut sous le casque détruit. Il avait peut-être été très populaire de son vivant, mais il n’était plus qu’un cadavre, la matière cérébrale s’écoulant de la plaie sur son front.
J’ouvris grand la gueule et mordis dans le cadavre du chevalier. Ma taille accrue et ma mâchoire souple me permettaient d’enfourner tout son torse d’un seul coup.
Je serrai les mâchoires : l’armure renforcée de pointe se brisa aussitôt. La chair, le sang et les organes se répandirent dans ma bouche et glissèrent dans mon corps.
On aurait dit que je mâchais un bonbon fourré.
« *On dirait que ce type avait subi des modifications, lui aussi.* »
Le goût était vraiment exceptionnel.
L’armure renforcée, presque impossible à distinguer d’un bloc de métal, gâchait un peu le repas, mais sa texture intéressante le rendait tout de même assez savoureux.
En quelques minutes, le chevalier et son armure renforcée furent assimilés par mon corps. Avec ma taille accrue, je dévorai sans difficulté cette proie de trois mètres.
Après le repas, une fenêtre de texte semi-transparente apparut, mais je l’ignorai.
« *Je dois encore chasser.* »
Je devais continuer à attraper les proies qui couraient dans tous les sens jusqu’à ce que les effets du Symbole de la Chasse se dissipent.
***
« Votre Excellence, l’administratrice en chef Laila vous a préparé un bouquet. »
« Hein, quand a-t-elle eu le temps de le préparer ? »
« Comme vous le savez, c’est la fille de Samdam Chemblin. Son ingéniosité ne devrait pas nous étonner… »
« Tss, Samdam a vraiment eu de la chance. »
Denver fit l’éloge de Laila Chemblin, désormais adulte.
Il séjournait actuellement dans la suite la plus luxueuse du gratte-ciel Monument, dans le quartier administratif. Rien ne semblait particulier dans la pièce avant qu’il n’y entrât.
Chaque équipement et chaque élément de décoration correspondaient exactement à ceux de son bureau. Et ce n’était pas qu’une question d’apparence : les matériaux et même l’ancienneté des meubles étaient identiques.
« *Il a vraiment bien organisé les choses avec ses enfants.* »
À l’insu du public, une alliance secrète liait la famille Eden de la Première Capitale à T&C, à la Noble Capital, depuis que Denver avait pris la tête de T&C. L’entreprise avait financé son ambitieux projet de développement du Mutant Hulk, obtenant en échange les voix d’Eden. Denver s’était entretenu avec Samdam au préalable et avait scellé l’accord.
En contrepartie de cet argent, Denver devait voter pour Samdam Chemblin de T&C lors de la réunion du conseil. Laila l’ignorait peut-être, mais Denver avait déjà conclu les négociations avec Samdam et était venu ici pour une autre raison.
« *Je comptais appeler William, que je n’ai pas vu depuis longtemps, mais je ne m’attendais pas à ce qu’un incident pareil survienne.* »
En voyant un ancien subordonné tenter de se suicider sous ses yeux, Denver avait été très surpris. Le William dont il se souvenait n’était pas du genre à songer à mettre fin à ses jours.
[S’il vous plaît…]
Denver repassa dans sa tête les derniers mots de William. Qu’est-ce que son ancien subordonné avait bien pu lui demander ? Autrefois, après la conclusion désastreuse du premier projet, Denver avait veillé à ce que les membres de l’équipe reçoivent une compensation conséquente.
« *Ce ne peut pas être une question de crédits.* »
Même s’il avait eu besoin de crédits de toute urgence, cela aurait-il pu être plus urgent que sa propre vie ? Denver ne croyait pas que William se serait fait du mal pour une raison aussi futile.
« *Un problème qu’il ne pouvait pas résoudre seul. Et une affaire très urgente.* »
Malheureusement, Denver connaissait mal les affaires du Centre commercial spécial T&C. Il maîtrisait les questions politiques internes à T&C, mais il lui était difficile de comprendre quel problème pouvait pousser un simple policier à risquer sa vie pour demander de l’aide.
« *Je dois me renseigner sur William.* »
Une fois ses idées en ordre, Denver demanda au vice-commandant : « Qu’est-il arrivé à celui qui a tenté de se suicider ? »
« Il se trouve actuellement à l’hôpital du quartier commercial. L’opération s’est bien passée et il est en convalescence dans une capsule. »
« Hum. C’est un vieil ami et un ancien subordonné. Veillez à ce qu’on le traite avec égards. »
« J’ai affecté quatre Chevaliers du Lion d’Argent à sa sécurité. Ce sont tous des vétérans, vous n’avez donc pas à vous inquiéter. »
« Avec vous aux commandes, je peux être tranquille. »
Le vice-commandant avait tenu parole : l’affaire avait été réglée avec efficacité. Denver hocha la tête, satisfait, puis lui donna une autre instruction.
« Enquêtez aussi sur les récents problèmes de sécurité dans la ville. »
« Les problèmes de sécurité ? Y a-t-il quelque chose en particulier qui vous préoccupe ? »
« Oui. J’ai quelques questions. »
« Compris. J’enquêterai et je vous ferai mon rapport demain. »
Denver acquiesça. Comme il devait se préparer pour le banquet, le vice-commandant quitta la pièce. Il ne comprenait pas pourquoi Denver se préoccupait autant d’un policier qui avait perturbé la cérémonie de bienvenue, mais il ne posa pas de question. Il connaissait bien ses ordres imprévisibles.
Comme les Chevaliers du Lion d’Argent, ils n’étaient que les yeux et les bras du souverain. Il ne leur appartenait pas de douter de celui qui brandissait la lame noire.*
[*N.d.T. : probablement une arme utilisée par le futur chef de la famille Eden.]
De retour dans ses quartiers, le vice-commandant fit appeler un autre chevalier. Il voulait ainsi exécuter les ordres de Denver.
« Je vais enquêter avec les autres membres. »
« Je vous en remercie. »
Après avoir envoyé ses subordonnés exécuter les ordres de Denver, le vice-commandant sortit un communicateur décoré avec élégance.
« Je devrais aussi vérifier la situation à l’hôpital. »
Les Chevaliers du Lion d’Argent comptaient parmi les meilleures forces spéciales de la ville d’Eden. Cette unité était composée de guerriers aguerris, équipés d’armures renforcées de pointe et de diverses armes meurtrières. Vu leur statut, le vice-commandant ne s’inquiétait pas particulièrement. Il voulait simplement vérifier que tout se déroulait comme prévu.
Pourtant, l’opération du jour ne se déroula pas comme prévu.
[Aaah !]
[Merde ! Milburn est à terre !]
« Vice-commandant ! Il nous faut des renforts ! Fifield et Milburn sont déjà à terre… Aah ! »
À l’autre bout du communicateur, c’était l’enfer.