Chapitre 53
« Quel triste sort. »
Déjà, sur le vaisseau de recherche, Arnold Russell avait tenté de tuer Keisaragi Yujin, mais je l’avais dévoré avant qu’il en ait l’occasion.
Ici, un certain Jade Russell avait amené un Gallagon pour commettre un attentat, mais celui-ci m’accompagnait désormais.
« Ils ont dû me prendre pour cible en voyant que j’avais un Gallagon. »
Comme Adhai était toujours juchée sur ma tête, il n’était pas étonnant que les ennemis aient tiré cette conclusion. Quoi qu’il en soit, leur attaque avait déjà commencé. Il fallait que je me prépare à leur faire face.
Quatre ennemis s’approchaient, mais le tireur d’élite ne devait pas en faire partie.
« Le fusil à bobine de précision a une portée efficace de un kilomètre et demi. Il est fort probable qu’ils aient tiré depuis un point élevé, au-delà des limites de la Terre portuaire. »
Comparé aux fusils de précision classiques, il n’avait pas une portée particulièrement longue, mais sa puissance de feu et sa capacité de pénétration étaient considérables. Il pouvait facilement transpercer même la partie la plus résistante de ma tête.
Contrairement aux autres fusils de précision, on utilisait donc le fusil à bobine à une distance relativement courte, pour tirer parti de ses atouts. L’ennemi m’avait probablement visé depuis un point en hauteur, à environ un kilomètre.
« Le problème, c’est que je ne peux pas déterminer la position exacte du tireur. »
Sans compter le tireur, quatre individus se trouvaient dans mon rayon sensoriel. Trois étaient relativement proches, tandis que le dernier était plus éloigné.
À leur approche, je compris qu’il n’y avait pas d’androïdes parmi eux : je ne percevais ni odeur de peau synthétique ni faibles signaux électriques parcourant leurs corps.
L’un des ennemis se déplaçait comme une machine, mais sa peau dégageait une forte odeur de sang plutôt qu’une odeur de caoutchouc. Il devait s’agir d’un cyborg.
« Et il y a aussi un membre des Cults parmi eux. »
Je percevais un faible flux d’énergie psychique chez l’ennemi qui se trouvait à l’arrière. La quantité était légèrement supérieure à celle d’Adhai, mais impossible de savoir s’il était puissant ou non.
Les pouvoirs psychiques des Cults étaient effrayants en raison de leur diversité et de leur caractère unique. Cette espèce rare pouvait développer toutes sortes de techniques psychiques. Sous-estimer les Cults, c’était s’exposer à leurs attaques psychiques bizarres et extraordinaires.
« Pour évaluer ses capacités, il faut d’abord que je voie à quoi il ressemble. »
Le système auxiliaire analysait différents facteurs — odeur, son, vibrations, entre autres — pour déterminer l’état de l’adversaire. Il était difficile d’en déduire tous les détails de son apparence : pour savoir à quoi il ressemblait, il fallait le regarder de ses propres yeux. En temps normal, je me serais fié au système auxiliaire, mais avec les Cults, c’était différent.
« Chaque corne indique une spécialité psychique. »
L’apparence avait une grande importance chez les Cults : la forme particulière de leurs cornes permettait de savoir s’ils étaient spécialisés dans l’attaque ou le soutien.
Autrement dit, leurs cornes étaient l’un de leurs rares points faibles.
Les joueurs des Cults connaissaient bien cette faiblesse et trompaient souvent leurs adversaires en taillant ou en dissimulant leurs cornes. Mais j’étais convaincu que mes ennemis ne feraient pas ça.
« Les Cults accordent une grande valeur à leurs cornes, conformément à leurs croyances. Dans leur société, la profession de chacun dépend de leur apparence ; les abîmer est donc considéré comme un crime grave. À moins d’être des joueurs, ils n’y toucheront jamais. »
« Même s’ils en modifiaient l’apparence, ils se contenteraient de les décorer comme des bijoux. »
Alors que j’observais les ennemis depuis ma cachette, un petit objet fila vers moi au loin.
« Une grenade ! »
Je m’écartai aussitôt. Quelques instants plus tard, une puissante explosion retentit à l’endroit où je me trouvais. La déflagration était si violente que des conteneurs pesant des dizaines de tonnes s’envolèrent dans les airs.
Les ennemis ne semblaient pas chercher à dissimuler leur déchaînement dans la ville. Sinon, ils n’auraient pas tiré une grenade dont l’explosion se voyait au-delà des limites de la Terre portuaire.
« Pff… Ça va me donner un mal de crâne. »
La police armée était actuellement à mes trousses. William contribuait à la semer, mais avec un tel vacarme, nous allions forcément nous faire repérer.
« De toute façon, il faut que je règle ça vite. »
Ceux qui m’avaient mis en danger ne seraient pas épargnés.
« Pour l’instant, j’ai repéré un membre des Cults, un cyborg, un spécialiste des armes lourdes, un tireur d’élite… et encore quelqu’un ? »
Il y avait bien un autre ennemi, mais je ne savais pas où il se trouvait. Le système auxiliaire ne le détectait pas : il devait être loin, en embuscade, à attendre une occasion d’attaquer.
« Sans compter celui qui manque à l’appel, ça en fait quatre. »
Je devais choisir qui éliminer en premier.
« Le mieux serait de tuer le tireur d’élite d’abord, mais dans ces conditions, c’est difficile. »
Je disposais de deux moyens d’attaque à longue portée : l’Organe de projection d’épines et les Tentacules du monstre.
Les Tentacules du monstre consommaient trop d’énergie, je ne pouvais donc pas m’en servir. En pratique, l’Organe de projection d’épines était ma seule arme à longue portée.
« Avec l’Organe de projection d’épines, je peux affronter le tireur, mais… »
Le problème, c’était que l’ennemi se trouvait en hauteur et moi en contrebas. De plus, l’Organe de projection d’épines avait une portée efficace de cinq cents mètres. Celle de l’arme ennemie était plus de deux fois supérieure. Pour combattre correctement, il fallait que je trouve un moyen de réduire la distance avec le tireur.
À moins d’être idiots, les ennemis ne me laisseraient pas faire. Celui qui était équipé d’armes lourdes tenterait très probablement de m’empêcher d’approcher.
« Il faut que je trouve un moyen de m’approcher… Ah, merde. »
Le système auxiliaire m’avertit que les balles perforantes de l’ennemi traversaient les conteneurs dans ma direction.
Je bondis aussitôt vers l’avant. La balle qui visait ma tête manqua une nouvelle fois sa cible et frappa seulement le sol nu.
« Pourquoi tirer depuis un endroit d’où ils ne peuvent pas me voir ? »
C’était une attaque qui défiait clairement le bon sens. Quelques instants plus tôt, j’étais couché au sol, complètement dissimulé derrière le conteneur. Pour me voir, ils auraient dû s’approcher de ma position ou gagner un point en hauteur d’où l’on pouvait observer tout le port.
« Ce serait possible que… »
Ayant compris comment les ennemis suivaient mes mouvements, je fonçai vers l’avant. Quelques secondes plus tard, deux grenades tombèrent sur le conteneur où je me trouvais. Si j’y étais resté un peu plus longtemps, l’explosion m’aurait emporté.
Comme je m’y attendais, les ennemis lisaient mes déplacements invisibles et coordonnaient leurs attaques. Je savais d’où leur venait cette capacité.
« C’est la technique du Lien d’âme des Cults. »
Parmi les pouvoirs psychiques des Cults, il existait une technique appelée « Lien d’âme ». Elle reliait les sens de certains alliés pour leur permettre de s’entraider. Par exemple, si les joueurs A, B et C étaient ensemble, et que A partageait sa vision avec B et C, tous trois voyaient la même chose.
Dans le jeu, ce partage de vision apparaissait souvent sur la mini-carte, en haut ou en bas de l’écran. Les joueurs qui aimaient jouer des rôles de soutien y avaient souvent recours.
« Ce doit être un spécialiste du soutien, avec le Lien d’âme. »
Dans ce cas, les cornes du membre des Cults devaient ressembler à des cornes de bouc. S’il avait des bois de cerf, leur victoire serait moins certaine, mais ce n’était probablement pas le cas.
« On dirait que tous les ennemis partagent leur vision. »
Par chance, le Lien d’âme avait une portée efficace de sept cents mètres de rayon autour de son lanceur. Au-delà, il se désactivait automatiquement. Le tireur qui m’attaquait devait donc se trouver non loin de la limite de portée du Lien d’âme.
« Je peux supposer où se trouve le tireur, mais… »
J’avais beau sauter de conteneur en conteneur, les attaques ennemies ne s’arrêtaient pas. À force de tirer au hasard, ils faisaient rapidement disparaître les conteneurs qui renfermaient l’essence génétique dont j’avais besoin.
« Je devrais m’occuper d’abord du spécialiste des armes lourdes. »
Si ça continuait, il ne me resterait plus une seule essence génétique.
Tout en courant, je tirai derrière moi avec l’Organe de projection d’épines. Les projectiles biologiques acérés comme des glaçons filèrent vers la tête de l’ennemi.
Il ne portait aucune protection sur le corps. Mes pointes osseuses ne pouvaient pas le manquer.
C’est du moins ce que je crus, mais je me trompais.
« Hé hé, je ne vais quand même pas rester là sans rien faire. »
Le cyborg, qui portait d’épais gants, repoussa les pointes osseuses avec un marteau. Ce furent surtout les réflexes extraordinaires de l’adversaire qui me surprirent, bien plus que la solidité de son arme.
« Il les a déviées ? »
Pour qu’un cyborg déploie une telle force, il fallait qu’il ait remplacé une grande partie de son corps par des machines. C’était un niveau qu’on ne voyait pas en dehors de l’Union stellaire, et je ne m’attendais pas à tomber ici sur un adversaire aussi redoutable.
« Ces ennemis ne plaisantent pas. »
Je n’aurais jamais imaginé rencontrer un adversaire aussi puissant dans une situation aussi inattendue.
« Il me faut le temps de me réorganiser. »
Si je continuais comme ça, je n’aurais même pas l’occasion de riposter. Alors que je me faisais cette réflexion, un ennemi protégé par le cyborg tira une grenade dans ma direction.
« Merde. »
J’esquivai trop tard et fus pris dans l’explosion. Ma carapace extérieure résistait quelque peu au feu, mais elle ne pouvait pas supprimer complètement la douleur. Les dents serrées, je continuai d’avancer malgré la brûlure.
« Crevure d’insecte, pourquoi tu crèves pas ?! »
Sans prêter attention à ses insultes, je me mis à couvert derrière un autre conteneur. Pendant que l’ennemi rechargeait son lance-grenades, j’évaluai rapidement les capacités dont je disposais.
« Avec ce cyborg et le membre des Cults, je ne peux pas facilement attaquer avec l’Organe de projection d’épines. Les Tentacules dentelés ? Si je les utilise en plein combat, le tireur d’élite me laissera sans défense. Mais le corps à corps n’est pas une bonne idée non plus. »
Comme il était difficile d’utiliser l’Organe de projection d’épines au corps à corps, mon attribut Neurotoxine, d’habitude si pratique, était inutilisable. Quant à l’attribut Ailes, je pouvais difficilement m’en servir avec le tireur d’élite dans les parages.
« Il doit bien y avoir un moyen… Ah. »
Une idée me traversa soudain l’esprit. Par chance, le conteneur qui renfermait « ça » se trouvait tout près.
Je me dirigeai vers un grand conteneur non loin de là. Je n’avais pas le temps de l’ouvrir avec précaution : j’en déchirai la porte avec mes dents et mes membres de combat.
Comme prévu, une énorme bête dormait derrière les barreaux de fer. Elle mesurait environ six mètres de long, queue comprise, et sa carapace extérieure semblait faite de métal. Ses six pattes étaient aussi grandes et épaisses que celles d’un éléphant.
C’était un bébé Rampant des montagnes, la progéniture de la créature que j’avais dévorée. Il figurait dans le registre établi par Las, le cyborg que j’avais mangé en deuxième depuis mon arrivée dans cette ville.
Je tordis les barreaux avec un membre de combat et entrai dans le conteneur. À l’intérieur, j’activai la Colonie parasitaire. Les parasites qui sortirent du bout de mes doigts se glissèrent dans le conduit auditif du Rampant des montagnes.
Grrr !
Que ce soit à cause de la sensation étrange provoquée par les parasites ou de son instinct animal, le Rampant des montagnes se réveilla. Ses quatre grands yeux scrutèrent les alentours, puis se fixèrent sur moi.
[Grrrr…]
Que ce soit son instinct animal ou l’influence des parasites, il ne me résista pas.
Son exosquelette était bien plus résistant que ma carapace extérieure. Comme c’était encore un bébé, il avait un point faible sous le ventre, là où il n’y avait pas d’armure, mais cela restait un véritable char d’assaut.
Je le commandai par l’intermédiaire des parasites.
Sors et déchaîne-toi autant que tu veux.
[Grrrrr…]
Ce n’était pas une image : quand le Rampant des montagnes rugit et bondit à travers les barreaux tordus, on aurait vraiment dit un char en mouvement.
À peine sorti, il essuya une salve de balles en alliage renforcé. Mais transpercer l’incroyable exosquelette qui recouvrait son dos n’était pas une mince affaire.
« C’est quoi, ce bordel ?! »
« Un Rampant des montagnes ! »
L’apparition soudaine de la bête plongea les ennemis dans la confusion. Le Rampant des montagnes me fit gagner du temps ; je sortis du conteneur et partis en courant dans la direction opposée.
「Tu vas bien ?」
[ZZZZ ZZ ZZZZ Z(Et vous ?)]
「Moi et le petit, on va bien. La nourriture aussi」
[ZZZZZZ (Tant mieux)]
Tandis que je courais, Numéro 26 m’envoya un signal. À en juger par leur échange, aucun d’eux n’avait été attaqué.
Comme les ennemis étaient venus chercher un Gallagon, ils semblaient avoir renoncé pour le moment à s’en prendre à Adhai.
« Le problème, c’est Numéro 26 et William. »
Les ennemis ne laisseraient sûrement personne d’autre qu’Adhai tranquille. Dès qu’ils m’auraient maîtrisé, ils tenteraient de m’éliminer.
À vrai dire, je ne savais pas trop quoi penser de William, mais Numéro 26 m’était utile.
Dans la situation actuelle, il ne m’était pas facile de protéger Numéro 26. Il fallait qu’il combatte à mes côtés.
« Il a dû devenir plus fort. »
Difficile d’évaluer le niveau de Numéro 26, mais il avait indéniablement progressé depuis la dernière fois.
J’aurais aimé observer ses capacités dans un endroit sûr, mais ce n’était pas possible. Je n’avais pas d’autre choix que de les mettre à l’épreuve au combat.
« Il faut aussi que je m’occupe de cette histoire de champ de vision partagé. »
Même en me concentrant sur le système auxiliaire, je ne pouvais sentir que trois individus parmi les ennemis. Le tireur était trop loin pour que je le détecte, mais il en manquait un autre.
« Il y a forcément plus d’une personne qui s’occupe du champ de vision. »
Le membre des Cults était responsable du lien, et quelqu’un d’autre offrait à tous un champ de vision étendu.
Parmi les ennemis qui me prenaient pour cible, deux s’occupaient du champ de vision.
« En ce moment, le tireur et trois autres sont concentrés sur le Rampant des montagnes. »
Cela signifiait que la défense du dernier était affaiblie. Bien sûr, ils devaient avoir quelques atouts cachés, mais dans la situation actuelle, je n’avais pas le choix.
Ma décision prise, j’envoyai un signal à Numéro 26.
[ZZZZ ZZZZ ZZZZ ZZZZ (Aide celui-là, pas moi)]
「Le grand ?」
[ZZ (Oui)]
「Et le Grand Bébé ?」
[ZZZZZZZZZ (J’ai quelque chose à faire)]
Après avoir demandé à Numéro 26 d’aider le Rampant des montagnes, je me dirigeai vers l’endroit où l’ennemi caché pouvait se trouver.
Il n’était pas difficile de deviner où il se cachait. Au milieu de ces immenses conteneurs, on pouvait facilement repérer ma position, mais lorsque j’étais à l’intérieur d’un conteneur, impossible de savoir ce qu’il manigançait.
L’ennemi nous observait depuis un point très élevé.
Et dans ce dépôt de conteneurs, il n’y avait qu’un seul endroit vraiment haut.
La grue à conteneurs.
Quelqu’un là-haut partageait son champ de vision et surveillait le champ de bataille.
« Je pourrais envoyer Adhai et Numéro 26 là-haut… »
Je ne le fis pas pour plusieurs raisons.
D’abord, nous ignorions quel atout l’ennemi pouvait avoir là-haut. Ensuite, c’était moi, pas eux, qui avais l’expérience de ce genre de combat.
Dans les jeux aussi, j’avais affronté bon nombre d’ennemis qui se servaient de ce type de partage de vision pour me prendre pour cible.
À force de combattre de tels adversaires, j’avais appris une chose.
Comment entraîner efficacement ceux qui dépendaient du champ de vision des autres.
« Utiliser un Gallagon pour plonger cette ville dans le chaos, hein ? »
Ils étaient des terroristes venus semer la peur et le chaos dans la cité spatiale.
Il semblait que j’allais devoir leur montrer ce qu’était la véritable terreur.