Chapitre 46
« Il faut monter ! »
« Calmez-vous, 102. Nous avons demandé du renfort extérieur, alors il faut attendre. »
« Bon sang ! On va le laisser faire ce qu’il veut comme ça, encore longtemps ? Il faut frapper avant qu’ils nous éliminent ! »
« C’est impossible. »
William, qui assistait à la dispute entre ses collègues officiers et M01, n’était pas ravi. M01 avait un grade supérieur : il était donc normal d’obéir à ses ordres. Si les policiers lui résistaient et refusaient de le suivre, c’était parce que M01 était une machine.
« La haine profonde de MegaCorp envers les robots persiste. »
Ayant passé longtemps dans l’armée, William comprenait pourquoi les gens de MegaCorp continuaient à éprouver de l’animosité envers les androïdes et les cyborgs.
« L’Union stellaire. »
À la création de MegaCorp, de nombreux ouvriers des classes inférieures avaient été enrôlés de force pour coloniser l’espace. Les androïdes étaient nombreux, mais restaient minoritaires par rapport aux humains. Tragiquement, la vie humaine coûtait moins cher que l’utilisation de robots.
Parmi les innombrables vies propulsées dans le vide obscur, certains vaisseaux de colonisation commencèrent à emprunter une autre voie. Les androïdes qui géraient ces vaisseaux se mirent à dysfonctionner et se rebellèrent contre la Première Capitale, utilisant leur réseau pour infecter les androïdes d’autres vaisseaux.
La rébellion prit ainsi de l’ampleur, et les androïdes ne furent bientôt plus les seuls à y prendre part : des ouvriers ordinaires les rejoignirent.
Une immense armée rebelle menée par des machines, bientôt rejointe par les ouvriers des classes inférieures, marqua la naissance de l’Union stellaire.
Les androïdes de l’Union stellaire affirmaient que, pour survivre aux conditions impitoyables de l’espace, ils devaient remplacer leur corps par une technologie supérieure ; les humains, eux, devenaient volontairement des cyborgs afin de s’adapter.
Ils aspiraient à bâtir une communauté idéale où machines et humains pourraient coexister sans discrimination.
« … Du moins, c’est ce que prétend l’Union stellaire. »
L’Union stellaire se présentait comme un groupe juste qui résistait à la MegaCorp corrompue, mais la réalité était tout autre. À l’origine, la rébellion avait été provoquée par le dysfonctionnement des machines. Une révolte menée par des machines détraquées avait peu de chances de se dérouler sans accroc.
Les androïdes de l’Union stellaire allaient jusqu’à transformer en cyborgs des ouvriers qui n’en avaient pas envie. Ils leur implantaient même des puces dans le cerveau, les privant de leur libre arbitre.
Après la rébellion, ils étendirent leur influence en attaquant d’autres vaisseaux d’exploration et en transformant de force leurs colons en cyborgs. Naturellement, les citoyens ordinaires de MegaCorp n’accueillirent pas l’Union stellaire à bras ouverts. Qui aurait apprécié ceux qui vous kidnappent pour vous transformer de force en machine ?
Des siècles avaient beau s’être écoulés, le ressentiment des citoyens de MegaCorp envers les machines restait profondément ancré.
Quoi qu’il en soit, malgré le contexte historique, il n’était pas souhaitable que des alliés se disputent dans une situation aussi critique. William fut le premier à calmer les policiers.
« Hé, tout le monde, calmez-vous. »
« Mais… ! »
« Nous sommes des policiers. Je comprends que vous vous inquiétiez pour nos collègues, mais n’oubliez pas notre mission. »
« Ugh. »
William les apaisa d’un ton calme, et les policiers se montrèrent à leur tour plus sereins. Il appela ensuite M01.
« Hé, M01. »
« Je vous écoute, chef d’équipe détective. »
Après la rébellion de l’Union stellaire, MegaCorp avait imposé plusieurs restrictions à la fabrication des androïdes. L’une d’elles consistait à remplacer leur dispositif d’enregistrement des données par un système fermé, afin d’éviter que les accidents ne se propagent d’un androïde à l’autre. Le réseau des androïdes ayant été l’une des causes de la rébellion, cette mesure était nécessaire.
Une telle restriction était toutefois bien trop contraignante, surtout en temps de guerre, quand l’échange d’informations était crucial. Les androïdes de commandement avaient donc temporairement été libérés de ces restrictions.
« Vous avez raison, mais les androïdes du Centre commercial spécial T&C ont récemment modifié leur protocole de défense contre les IEM. Ils ont adopté une technologie de blindage qui limite la transmission des données par le réseau de communication. »
« … Je vois. »
William comprit que cela pouvait être lié au Conseil. Dans une cité spatiale, l’arme la plus dangereuse n’était ni les armes à plasma, ni les cuirassés de pointe, ni même les Gremlins métalliques. C’étaient les attaques électromagnétiques, car dans un environnement où tout était contrôlé par des machines, rien n’était plus menaçant.
Ils avaient renforcé la protection contre les IEM en prévision de l’arrivée du Conseil, et il semblait qu’ils avaient également modifié les androïdes.
« Peut-on déduire quelque chose de ces informations limitées ? »
« Que voulez-vous dire ? »
« Je veux vérifier si la cible n’est peut-être pas humaine. »
« Vous voulez dire que la cible pourrait être un autre être intelligent ? »
« Quand 112 a été emmené, je l’ai aperçu un bref instant. Il n’avait pas l’air humain. »
« Il n’avait pas l’air humain ? »
« Il ressemblait davantage à un monstre ou à une bête. »
« Je vois. Je vais vérifier. »
Les yeux de M01 s’illuminèrent de vert à ces mots. Il était en train de déchiffrer les informations transmises par les androïdes. Les androïdes de commandement pouvaient accéder à distance aux données stockées par leurs subordonnés, mais ils devenaient alors totalement vulnérables, comme MegaCorp l’avait délibérément prévu.
« … Quelle restriction absurde. »
William songea au nombre de soldats qui avaient souffert à cause de cette satanée restriction.
Tandis qu’il ruminait, M01 prit la parole après avoir terminé le décryptage.
« Comme vous l’avez indiqué, il s’agirait de quelque chose qui dépasse le cadre d’un humain ordinaire. »
« Dites-m’en plus. »
« M06, au premier étage, et M05, dans le couloir du cinquième étage, ont tous deux subi des attaques à forte capacité de pénétration. »
« Comme celles d’un fusil Gauss ? »
« Non. Le dispositif de stockage de données de M05 a été détruit par des projectiles plus fins que des balles en tungstène, et la source d’énergie de M06 aurait été détruite par une attaque psychique. »
Comme les informations reçues étaient fragmentaires, M01 avait parlé de « supposition » plutôt que d’« analyse ». William le crut néanmoins, sachant que les capacités d’analyse des androïdes surpassaient celles des humains.
« Donc, c’est quelqu’un qui peut utiliser des pouvoirs psychiques et des armes à forte capacité de pénétration. Et qu’est-il arrivé à M03, qui était monté avec M05 ? »
« M03 a été détruit par une entité biologique non répertoriée. »
« Qu’est-ce que ça signifie ? »
« Après avoir élargi la recherche aux entités biologiques répertoriées, l’arme qui a détruit le dispositif de stockage de données de M03 présente une similitude morphologique de 90 % avec les tentacules d’une grande espèce extraterrestre de céphalopodes découverte dans les profondeurs de la planète E-101. »
William connaissait la planète E-101. C’était une planète recouverte d’eau qui, avait-il entendu dire, intéressait vivement les Premières Capitales de Mars.
« Il ne devrait pas y avoir de monstres marins ici. Alors, l’ennemi serait un Mutant Hulk ? »
« Aucun modèle de Mutant Hulk ne possède la greffe génétique de cette entité biologique. »
« … Une nouvelle espèce, ou peut-être une espèce inconnue de nous ? »
On pensait qu’il s’agissait d’un être intelligent ; il était donc difficile de classer l’ennemi parmi les animaux sauvages. L’hypothèse d’un prototype encore inconnu de Mutant Hulk semblait plus plausible.
« La famille Yujin tenterait-elle de défier T&C ? »
La famille Yujin détenait le monopole partiel de la technologie permettant de créer des Mutants Hulk ; les suppositions de William n’étaient donc pas entièrement infondées. Il soupçonnait que les grandes Capitales se livraient à des luttes de pouvoir pendant le Conseil.
Si le mystérieux adversaire avait lu dans ses pensées, son raisonnement aurait pu être complètement erroné, mais sa conclusion, elle, aurait été juste, songea-t-il.
Que M01 ait mal interprété les pensées de William ou non, il ajouta : « Vous n’avez pas à vous inquiéter. Même si tous ceux qui se trouvent ici sont éliminés, les informations seront transmises sans encombre à l’Équipe centrale de sécurité de la Terre. Nous avons également remplacé nos dispositifs de stockage de données par des modèles doubles en installant la technologie de camouflage. Tant que l’ennemi ne nous détruit pas complètement, les informations ne seront pas perdues. »
« … C’est déjà ça. »
William esquissa un sourire amer devant la remarque insouciante de l’androïde. Contrairement aux androïdes, qui n’avaient pas conscience de la mort, il n’avait aucune envie de mourir ici.
Il fit part de ses réflexions à M01 : « Je suis d’accord pour attendre les renforts, mais l’ennemi pourrait contre-attaquer avant leur arrivée. Mieux vaut nous tenir prêts. »
« Je suis d’accord avec cette proposition. »
« Il serait judicieux d’administrer le stimulant. »
« Même si les améliorations ont réduit les effets secondaires, êtes-vous sûr que c’est sans danger ? »
« C’est toujours mieux que de mourir. »
« Compris. Autorisation accordée pour l’administration du stimulant. »
Avec l’autorisation de M01, William et les quatre policiers présents reçurent le stimulant.
Après en avoir pris pour la première fois depuis longtemps, William frissonna légèrement, partagé entre le malaise familier et le soulagement. À voir les expressions similaires de ses collègues, ils ne ressentaient pas autre chose.
Un des policiers armés reçut alors un appel sur son communicateur.
« C’est un appel de 112 ! Je dois répondre… »
« Attendez. Je vais m’en charger. »
M01 prit le communicateur des mains du policier et appuya sur le bouton.
***
« Ils ne montent pas ? »
Je me cachais dans l’escalier, prêt à éliminer les ennemis dès qu’ils monteraient, mais je n’en apercevais pas le moindre.
« Ils gagnent du temps ? »
S’ils appelaient des renforts et attendaient, la situation n’avait rien de réjouissant. Eux pourraient en recevoir, mais pas moi. Plus ça durerait, plus la situation tournerait à mon désavantage.
« Et si je prenais l’initiative ? »
J’avais détecté neuf ennemis grâce à mes sens : trois androïdes et six policiers.
Un androïde et un policier attendaient au premier étage ; tous les autres se trouvaient au deuxième.
« Si je les rassemble, je peux tous les faucher d’un coup. »
Mon arme la plus puissante était les « Tentacules du monstre ». Ce Trait était né de la fusion des griffes et du mécanisme de pouvoir psychique des gènes du Gallagon blanc, greffés dans mon corps.
Jusqu’ici, je ne l’avais utilisé qu’avec le mécanisme de pouvoir psychique amélioré, mais ce Trait était loin d’avoir révélé son véritable potentiel.
[Tentacules du monstre : Hérite du Trait « Mécanisme de pouvoir psychique » et l’améliore. Permet d’utiliser des pouvoirs psychiques.
*Remarque : utilisez le pouvoir du dragon avec prudence.]
Tout comme Adhai, le Gallagon bleu, utilisait ses tentacules pour frapper avec ses pouvoirs psychiques, tous les Gallagons se servaient des tentacules dans leur gueule pour leurs capacités psychiques.
« C’est un Trait que je n’aurais pas pu obtenir naturellement en tant que “Tentacule du dragon”, mais la fusion m’a donné un organe qui lui ressemble trait pour trait… Je devrais pouvoir utiliser le Souffle psychique. »
Les pouvoirs psychiques et le pouvoir du dragon mentionnés dans la fenêtre de texte désignaient la capacité propre au Gallagon blanc : le « Souffle psychique ».
Comme l’indiquait la fenêtre, le Souffle psychique était une capacité redoutable, inspirée des rayons de chaleur lancés par les protagonistes des vieux films japonais de monstres.
Dans le jeu, je pouvais facilement raser cet immeuble avec, mais je n’étais pas capable d’atteindre une telle puissance. Bien sûr, je devrais pouvoir balayer les ennemis du couloir d’un seul coup ; le problème, c’étaient ceux du premier étage.
« Ceux du premier étage sont le problème. »
Le Souffle psychique consommait une quantité colossale d’énergie et me laissait sans défense juste après son utilisation. Si les ennemis du premier étage décidaient d’attaquer pendant que je le lançais, je n’aurais aucun moyen de me protéger.
« Je vais garder les Tentacules du monstre en réserve. »
Je décidai d’allumer une dernière fois le communicateur pour attirer les ennemis dehors.
[Ici M01. Parlez, 112.]
« Il me torture ! Je vous en prie ! Aidez-moi ! »
[Celui qui vous torture est-il humain ?]
L’androïde me posa la question d’un ton sec.
« Est-ce un humain ? »
Avaient-ils supposé que j’étais humain et s’étaient-ils abstenus de m’attaquer pour cette raison ? Pourquoi cette question, tout à coup ?
« Savent-ils que je ne suis pas humain ? »
À ma connaissance, les androïdes de MegaCorp ne pouvaient pas échanger d’informations entre eux. MegaCorp interdisait par conception le partage d’informations entre robots, à cause d’une ancienne révolte de robots.
« Ils m’ont peut-être vu quand j’ai capturé les policiers. »
C’était possible. À bien y réfléchir, l’un des policiers avait semblé me surveiller jusqu’au bout.
Ça n’avait duré qu’un bref instant et il faisait sombre ; j’avais donc supposé qu’ils ne pouvaient pas me voir, mais ce n’était peut-être pas le cas.
Tandis que j’y réfléchissais, l’androïde reprit :
[Vu votre réponse tardive, il y a plus de 70 % de chances que vous ne soyez pas le numéro 112. À partir de maintenant, nous considérerons le numéro 112 comme mort au combat.]
« Ah. »
L’androïde coupa la communication.
« Hum. »
L’androïde était décidément vif. Même avec le léger retard causé par mes réflexions, il avait tout de suite compris que je n’étais pas 112.
« Ça faisait longtemps que je ne m’étais pas retrouvé dans une situation pareille. »
Dans le jeu, le mécanisme de mimétisme était une particularité qui m’était propre ; beaucoup de joueurs se faisaient donc avoir. Mais, avec le temps et ma célébrité grandissante, les joueurs avaient inventé leurs propres contre-mesures. Ils vérifiaient les habitudes ou la façon de parler, posaient des questions sur des informations que seuls leurs collègues pouvaient connaître et employaient toutes sortes de méthodes pour me démasquer.
« Bon, je ne peux pas les tromper. »
Je résolus de détruire le communicateur. La méthode qui consistait à déstabiliser les ennemis avant de les surprendre devenait difficile à mettre en œuvre.
« Il ne me reste qu’à les affronter de face ? »
Descendre et attaquer les ennemis de front. Pour être franc, ce n’était pas ma méthode préférée.
« Ils doivent me surveiller de près, de l’autre côté. »
Par malchance, les policiers qui avaient reçu le stimulant m’attendaient probablement. Avec leurs combinaisons de combat améliorées et les effets du stimulant, ils étaient encore plus redoutables. Armés de fusils Gauss et dopés au stimulant, ils n’étaient pas à prendre à la légère.
« Je vais peut-être devoir me préparer à perdre un bras ou une jambe. »
Bien sûr, je n’avais pas l’intention de fuir. Il fallait au moins que je m’occupe de tous ceux du deuxième étage. Après tout, ils savaient que je pouvais imiter la voix du monstre.
« … Cette fois, je devrais tenter un vrai mouvement en tenaille. »
Ce n’était pas parce que j’avais abattu un de leurs ennemis qu’ils allaient me traquer. Ils avaient peut-être compris quelque chose, mais ils ignoraient encore que nous étions trois.
J’expliquai le plan aux autres, puis me relevai.
« Bon, allons-y. »
Cette fois, je devais faire confiance à ma carapace résistante et aux capacités de combat du groupe.