Chapitre 44
« Les ennemis mettront encore un peu de temps à arriver. En attendant, réfléchissons à la façon de préparer le repas. »
J’étais dans l’appartement C3, bloc C. Le bâtiment était constitué d’appartements disposés le long d’un couloir : il y en avait six à chaque étage, soit six logements par niveau.
Le bâtiment comptait six étages, sans compter le sous-sol où se trouvaient des installations comme les générateurs et la laverie commune. Il n’y avait pas d’ascenseur ; on ne pouvait circuler que par les escaliers situés aux deux extrémités du couloir.
« Ils vérifieront sans doute aussi le bâtiment, là-bas. »
Même s’ils ne le faisaient pas, ce ne serait pas bien grave puisqu’ils avaient un androïde capable de saisir les données des appartements.
« Mais les androïdes ont leurs faiblesses. »
Les androïdes étaient très intelligents, mais ils manquaient d’autonomie puisqu’ils fonctionnaient selon des programmes prédéfinis. Par exemple, si on demandait à un androïde de garder un bâtiment, il éliminerait sans peine quiconque tenterait de s’en approcher ou de l’attaquer à distance. En revanche, il ne saurait pas gérer correctement une attaque inhabituelle, comme poser une bombe sous terre ou bombarder depuis le ciel.
De fait, quand j’avais fait fondre le système de refroidissement du vaisseau pirate avec mon sang acide, l’androïde n’avait même pas reconnu cela comme une attaque.
L’intervention humaine pouvait compenser le manque de capacité de réflexion des androïdes. Les ennemis allaient probablement déployer un mélange d’androïdes et de policiers améliorés portant des combinaisons de combat.
« Dans le jeu, les joueurs de MegaCorp étaient évalués selon leur capacité à équilibrer Mutants Hulk, humains et androïdes. »
Dans le jeu, MegaCorp était considérée comme une espèce puissante en raison de son style de jeu polyvalent. Les joueurs pouvaient modifier leurs propres gènes pour jouer comme les cultistes, ou utiliser la capacité « Recruter » afin de commander un grand nombre de troupes, à la manière des Outspacers.
« Ce n’est pas une forteresse spatiale, alors il n’y aura pas de Mutants Hulk. Ce sera probablement une combinaison d’humains et d’androïdes. »
Le problème, c’était leur armement. J’avais récemment confirmé que les androïdes étaient équipés de fusils Gauss. Si les policiers avaient des armes similaires, ils porteraient probablement des combinaisons de combat et seraient armés de fusils Gauss.
« Comme cette ville est riche, ils porteront sans doute des combinaisons de combat de niveau intermédiaire, voire supérieur. »
Si j’avais été sur Terre ou sur Mars, j’aurais dû affronter des soldats d’élite équipés d’armes à plasma et de combinaisons de combat avancées. Mais ici, il n’y avait pas d’armes aussi perfectionnées.
« Ça ne sera quand même pas facile. »
Les armes laser ne pouvaient pas me blesser, mais les fusils Gauss, c’était une autre histoire. Grâce au Trait de Renforcement de la chair, je pouvais résister aux munitions principales des fusils Gauss : les balles en tungstène.
Mais le véritable avantage des fusils Gauss résidait dans leur capacité à changer de munitions selon la menace. S’ils utilisaient des projectiles spécialisés conçus pour améliorer la pénétration, ma carapace ne ferait pas le poids.
« Je dois en finir vite, avant que les ennemis ne comprennent. »
Je calculais où frapper dans l’appartement grâce à mes systèmes auxiliaires, quand Numéro 26 et Adhai entrèrent dans mon champ de vision.
« À bien y réfléchir, eux aussi sont des prédateurs. »
Les Démons marins comme les Gallagons appartenaient à la catégorie des PNJ à haut risque. L’un était considéré comme un sous-boss, et l’autre avait un surnom : Dragon.
Ils étaient encore jeunes tous les deux, mais chasser les policiers ne devrait pas leur poser trop de problèmes.
« Numéro 26 a récemment atteint la maturité, alors il ne devrait pas avoir trop de mal à utiliser ses pouvoirs psychiques. Adhai est un Gallagon ; tant qu’on ne l’attaque pas, il ne devrait pas y avoir de problème majeur. »
S’ils parvenaient à viser avec précision les points vitaux, même des pouvoirs psychiques modestes leur suffiraient à tuer facilement leurs ennemis. Je n’avais qu’à leur indiquer où frapper.
[ZZ ZZZZ ZZZ Z (Venez ici, les gars)]
Je les rassemblai.
***
La nuit était tombée sur la cité spatiale, comme à l’accoutumée. Le rideau noir constellé d’étoiles s’étendait sur toute la ville, mais la zone résidentielle se trouvait hors de sa portée.
Contrairement à d’habitude, la zone résidentielle était illuminée comme un quartier des divertissements créé par les humains. Les camions blindés étaient couverts de lumières, des phares étaient fixés aux combinaisons renforcées des policiers et une multitude de lumières colorées jaillissaient de divers appareils électroniques, chassant l’obscurité.
Mais tout ce vacarme ne se limitait pas aux lumières. Dans le complexe d’appartements, la zone résidentielle résonnait de bruits plus adaptés à un quartier des divertissements : radios de police, lourds pas des androïdes armés et sirènes des voitures de police.
« Hé, William ! Tu as perdu la tête ? »
Le chef de l’Équipe de sécurité du district portuaire cria sur William. Celui-ci inspectait en silence sa combinaison renforcée ; il le regarda d’un air indifférent.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Pourquoi diable as-tu appelé la police armée pour arrêter un vulgaire fauteur de troubles qui travaille avec un Courtier ? Tu ne te rends pas compte que ça va faire dégénérer la situation ? »
William savait bien que le chef de l’Équipe de sécurité du district portuaire était aussi avide que son ventre était rond. Il savait aussi qu’une somme considérable de crédits avait été engloutie par le Courtier S dans ses couches de graisse rebondies.
« En plus, tu as fouillé l’équipe de stockage du matériel, qui n’a rien à voir avec cette affaire ! C’est un abus de pouvoir caractérisé ! »
À peine avait-il quitté l’appartement dans la journée que William avait transmis les renseignements recueillis sur le Courtier S aux autorités supérieures — pas à l’Équipe de sécurité du district portuaire, mais à l’Équipe générale de sécurité de la Terre, qui se situait encore plus haut dans la hiérarchie.
À la suite de l’arrivée soudaine de la police, l’équipe de stockage du matériel sombra dans le chaos. Le Courtier S — ou plutôt Sander — fut arrêté en urgence, et tous ceux qui lui étaient liés furent peu à peu placés en détention.
Après son arrestation, Sander, de l’équipe de stockage du matériel, présenta des symptômes inhabituels, comme s’il était sous le choc d’avoir été appréhendé. Il était actuellement inconscient.
Après avoir fini d’inspecter sa combinaison renforcée, William vérifia les munitions spéciales de son fusil Gauss et demanda : « Comment as-tu appris ça ? »
« Quoi ? »
« Personne dans notre équipe n’a signalé à l’Équipe de sécurité du district portuaire la fouille de l’équipe de stockage du matériel. Comment l’as-tu appris ? »
« Ça, c’est… »
« Et tu te trompes, chef. Celui qui est allié à S — ou plutôt à Sander — n’est pas un vulgaire fauteur de troubles. »
« Quoi ? »
« Cette personne a tué les gardes du corps formés par l’armée qui escortaient Sander. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Je n’ai jamais entendu parler de ça ! »
« C’est normal. J’ai directement fait mon rapport à l’Équipe générale de sécurité de la Terre, tout à l’heure. Ils ont pris l’affaire au sérieux et ont répondu à ma demande de renforts. »
« Quoi ?! Tu te rends compte de ce que tu as fait ? C’est une catastrophe ! »
« Une catastrophe ? »
William attrapa alors son ancien supérieur par le col. Il retroussa les lèvres comme un loup et gronda : « Tu croyais que personne, là-haut, ne savait que tu étais de mèche avec le Courtier ? C’est fini pour toi. »
« Aah ! »
William ne voulait pas poursuivre la conversation avec son ancien supérieur, devenu livide. Il le laissa à son sort et s’approcha des policiers armés qui assistaient à leur briefing.
L’équipe qui allait entrer dans l’immeuble était composée de douze policiers armés et de six androïdes de combat. Chaque policier avait un numéro inscrit sur la poitrine, de 101 à 112, et les androïdes portaient sur la tête la lettre M suivie d’un numéro gravé.
Parmi eux, M01, l’androïde portant le numéro 01, accueillit William.
« Je suis William, chef de l’Équipe de sécurité du district portuaire. Enchanté. »
« Enchanté, chef d’équipe détective William. Je suis l’androïde M01, rattaché à l’Équipe générale de sécurité de la Terre. Je suis un androïde, mais je dirige actuellement l’opération. Vous devrez donc suivre mes ordres. »
« Compris. »
Après ces brèves présentations, M01 expliqua l’opération aux policiers armés.
Il s’agissait d’arrêter les membres de l’organisation impliqués dans des transactions avec Sander et de recueillir des preuves. Tous, policiers comme androïdes, savaient à quoi ressemblaient les membres de l’organisation. Leurs photos et leurs dossiers avaient été distribués avant que Sander ne commence à traiter avec eux.
De plus, les renseignements concernant les résidents encore en vie dans l’appartement 3 avaient déjà été communiqués. Alors que William s’apprêtait à entrer avec les autres policiers, M01 l’interpella.
« On dirait que vous n’êtes pas au courant, chef de l’Équipe de sécurité du district portuaire. »
« Qu’entendez-vous par là ? »
« Les hauts responsables ont fourni de nouvelles combinaisons renforcées aux policiers armés. Elles ont été améliorées à tous les niveaux, notamment en ce qui concerne les capacités de guérison interne et d’amélioration physique. »
« C’est une bonne nouvelle. »
« De plus, ces combinaisons sont équipées d’un petit dispositif de bouclier psychique. Veuillez appuyer sur le bouton violet de votre avant-bras. »
Lorsque William appuya sur le bouton du terminal, un bouclier ovale translucide jaillit de son bras gauche.
« C’est un dispositif d’amplification psychique créé en collaboration avec la famille Garmelda. Ils l’ont envoyé il y a quelques jours pour féliciter ce conseil. »
« Je vous remercie. »
La conversation s’acheva là. Il ne leur restait plus qu’à passer à l’action.
« J’espère que tout se passera bien. »
Les adversaires ne pouvaient pas se douter que la police était équipée de matériel neuf.
En outre, les policiers armés de l’Équipe générale de sécurité de la Terre étaient des soldats aguerris. Et, pour couronner le tout, des androïdes de combat leur prêtaient main-forte. Ils ne pouvaient pas perdre, même s’ils l’avaient voulu.
« On y va. Activez les masques. »
À cet ordre, tous les policiers enfilèrent les masques fixés à leurs combinaisons renforcées.
« Nous commencerons les fouilles par le couloir du premier étage. Par précaution, nous laisserons trois personnes à chaque étage. »
Alors qu’ils s’apprêtaient à commencer la fouille du deuxième étage, un bruit grésilla dans leur dispositif de communication.
[Tch, tchrr, ici… par ici… argh ! Tchrr !]
« M06 ? »
« Que se passe-t-il ? »
« Nous avons perdu le contact avec un androïde. »
« Où se trouve-t-il ? »
« Appartement 105, au premier étage. M04, qui est en attente au premier étage, veuillez vérifier immédiatement. »
[111, je vérifie.]
M01 donna ses instructions calmement, sans paniquer. Peu après, M04 transmit un message.
[M04 au rapport. L’unité d’alimentation de M06 est détruite.]
« A-t-on des informations sur le mode d’attaque ? »
[M04. Des dégâts causés par une force physique considérable. Une analyse détaillée est nécessaire.]
William sentit que quelque chose clochait. Le premier étage avait été fouillé de fond en comble : lui compris, ils étaient treize personnes et six robots. Les ennemis ne pouvaient pas s’être glissés sans être remarqués dans un espace caché.
« Signalez toute découverte inhabituelle. Nous poursuivons les fouilles. »
[111, compris.]
[M04, confirmé.]
Au moment où ils allaient reprendre les fouilles, le policier désigné par le numéro 101 s’immobilisa soudain.
« 101 ? »
« … »
Il resta figé, comme si son corps avait été immobilisé de force. Puis sa tête se mit à tourner lentement.
En reconnaissant cette scène, William cria : « Merde ! Un pouvoi… »
Avant qu’il ait pu finir, le cou du policier craqua et sa tête fit un tour complet. La nuque complètement brisée, il s’effondra au sol comme une poupée cassée.
« Nous sommes attaqués ! »
« Police armée, activez les boucliers psychiques ! Androïdes, restez sur vos gar… »
« Aaaaaah ! »
À cet instant, un cri retentit derrière eux.
William se retourna vivement et aperçut le pied du policier numéro 112, qui pendait dans le vide. Une force inconnue descendait le long de la façade extérieure de l’immeuble, entraînant le policier avec elle.
« Ouvrez le feu ! »
À cette vue, les policiers et les androïdes se mirent à tirer à tout va. Mais l’assaillant ne leur prêta aucune attention et continua d’emporter le policier.
William et les policiers armés se plaquèrent contre le mur du couloir et levèrent les yeux, mais ne virent que le vide noir comme l’encre.
« La personne enlevée, c’est l’agent 112 ! »
« Nous allons vérifier. 112, répondez. »
[Tchrr, aaaaah, tchrrr, ah, tchrrrrrrrr.]
Au milieu des grésillements, des cris de douleur se mêlaient aux parasites, et William serra les dents, impuissant. M01 répéta mécaniquement les mêmes mots, sans manifester la moindre émotion.
« 112, si vous êtes en vie, répondez. »
[Tchrrrrrrrr.]
« Dernière vérification. 112, si vous êtes en vie, répondez. »
[Tchrr, je suis au quatrième étage. Ce type m’a emmené.]
« Quatrième étage, confirmé. »
Quand la réponse de 112 finit par leur parvenir, non sans difficulté, les policiers poussèrent tous un soupir de soulagement. Tous comprenaient que la vie de 112 ne tenait qu’à un fil, mais être vivant valait mieux que l’alternative.
« Nous allons nous diviser en deux équipes. Les numéros 102 à 105, le chef et moi-même, ainsi que M02, fouilleront le deuxième étage. Les autres poursuivront les recherches au quatrième. »
Moins de trente minutes après leur entrée dans le bâtiment, un policier et un androïde étaient déjà tombés, et la vie d’un autre policier ne tenait plus qu’à un fil. Malgré cette situation difficile, les ordres de M01, donnés sans la moindre hésitation, empêchèrent l’atmosphère de se dégrader.
Mais, contrairement aux autres policiers, William avait du mal à se débarrasser d’un malaise inexplicable. Était-ce une erreur de n’avoir amené que la police ? Cette idée commença à s’insinuer dans son esprit.
Ce n’était pas de la lâcheté ; c’était autre chose. Quand 112 avait été emporté, il avait clairement vu la créature.
Elle avait quatre bras.