Chapitre 29
Elle ouvrit les yeux sur un monde froid et oppressant. La pression écrasait sa chair fragile et la température lui donnait l’impression que des couteaux lui transperçaient le corps. Certains êtres doués de raison appelaient cet endroit les grands fonds. C’était son foyer.
Malgré la rudesse de son environnement, elle ne trouvait pas son foyer si terrible. Après tout, des êtres veillaient sur elle et la protégeaient.
Les créatures sphériques roses comme elle étaient les plus fragiles de ce monde sombre et trouble. C’est pourquoi elles avaient choisi une autre façon de survivre que les autres créatures du monde bleu et obscur.
Elles vivaient en groupes et prenaient soin de leurs petits, faibles et vulnérables. Elles avaient naturellement une structure sociale que les êtres doués de raison auraient pu qualifier de « famille ».
Bien sûr, les créatures dangereuses qui rôdaient dans les profondeurs et considéraient son espèce comme une proie représentaient une menace constante pour leur vie.
Mais elle était différente. En grandissant, elle comprit qu’elle n’était pas comme les autres sphères roses. Elle était spéciale.
Elle possédait une intelligence proche de la conscience et un tentacule fin qui poussait sur son corps. Aucun de ses semblables n’avait ces particularités.
Ses tentacules, qu’elle gardait habituellement à l’intérieur de son corps, pouvaient repousser les créatures dangereuses. Dès qu’elle les pointait vers elles, celles-ci prenaient la fuite. Grâce à ces mystérieux pouvoirs, elle protégeait les siens.
Avec le temps, malgré son jeune âge, elle devint la meneuse de son groupe. Tous la considéraient comme une mère, mais sa vie ne changea guère. Manger avec les siens et dormir à leurs côtés, la nuit, lui procurait la plus grande joie.
Mais ce bonheur ne dura pas. Des créatures descendirent d’en haut, bien décidées à emmener les siens. Leur peau était plus dure et plus froide que tout ce qu’elle avait jamais vu. Leurs griffes semblaient capables de saisir quelqu’un sans lui faire couler une seule goutte de sang, et elles empoignèrent ses proches sans la moindre pitié.
En entendant leurs cris de douleur, elle pria de toutes ses forces. Elle voulait remplir son devoir de meneuse et protéger ceux qui lui étaient chers. Ses tentacules avaient-ils entendu ses prières ? Une immense énergie violette jaillit de leur extrémité, agrippa ces êtres inflexibles et les tordit.
Elle crut avoir réussi à protéger tout le monde, mais, hélas, ce n’était pas le cas. D’autres êtres à la peau froide et dure continuèrent de descendre d’en haut et capturèrent toutes les sphères roses qu’ils trouvèrent.
Elle espéra encore un miracle, mais, au lieu d’en voir un, elle fut submergée par un sentiment d’impuissance insupportable. Elle perdit connaissance.
Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouvait dans une prison de liquide à l’odeur répugnante. Là, elle assista à la mort pitoyable des petits qu’elle était censée protéger.
Dans les bras de cette étrange créature poilue, on l’appelait « Sujet d’expérience numéro 26 ». À son réveil dans sa prison, il ne restait plus aucun de ses semblables.
Au fond de cet enfer, elle pria. Elle supplia quiconque de lui venir en aide et promit de se consacrer à protéger ceux qu’elle n’avait pas pu sauver, si quelqu’un acceptait de l’aider.
Elle fit ce serment solennel.
***
Dans Survie spatiale, deux ennemis m’agaçaient plus que tous les autres.
L’un était de l’espèce Amorph, l’autre un joueur de MegaCorp ayant subi des modifications génétiques. Ils avaient en commun que je ne pouvais absolument pas prévoir leurs capacités. Faute d’informations sur l’adversaire, la moindre erreur pouvait être fatale.
Je me concentrai donc uniquement sur les capacités de Si-hyun Yujin, sans me soucier de ce qui pouvait la distinguer précisément d’un joueur.
« Dans le jeu, rien n’empêche d’utiliser la technologie génétique. »
Comme elle avait des caractéristiques comparables à celles d’un joueur, j’avais naturellement supposé qu’elle s’en servirait elle aussi. Je m’étais trompé.
Avec le recul, Si-hyun n’avait utilisé qu’une seule capacité à la fois depuis le début du combat. J’avais cru à un bluff, mais ce n’en était pas un.
Elle était soumise à une limite fondamentale dans l’utilisation de ses capacités génétiques, ce qui la distinguait des joueurs.
« Tu commences vraiment à me taper sur les nerfs. Au point que j’ai envie de te tuer. »
Le ton de Si-hyun était plus froid qu’avant. Peut-être cherchait-elle à m’intimider, mais je percevais autre chose. Elle faisait exprès de prendre cette voix pour ne pas trahir son manque d’expérience.
« Je dois découvrir combien de temps elle met à changer de Trait. »
Même si elle changeait rapidement de Trait, il devait forcément y avoir un intervalle entre deux changements. C’était le moment où elle redevenait une simple civile, vulnérable.
Je devais changer de stratégie.
« Je vais y aller à fond. »
L’effet du Psyonium s’estompait ; il me restait tout au plus deux minutes. Pour l’emporter dans ce délai, je devais éviter toute blessure grave et compter sur mon Trait de régénération.
Mes puissantes jambes martelèrent le sol, telles les pattes arrière d’un rhinocéros, et je fonçai dans le couloir. Tout en courant, je surveillais de près les changements de couleur de ses cheveux.
« J’en ai vraiment assez. »
Les pointes de ses cheveux virèrent au rouge. Je la visai de mon bras gauche tout en courant. Pour un humain, tirer en pleine course aurait été difficile, mais les sens améliorés d’un Amorph me le permettaient.
Une pointe d’os renforcée de chitine jaillit de mon bras et fendit l’air en direction de son abdomen.
[NDT : « épine osseuse » devient « pointe d’os ».]
« ! »
Elle serra les dents et annula son Trait d’illusion. Presque au même instant, tandis que ses cheveux redevenaient noirs, une lame blanche poussa sur le dos de sa main et trancha la chair.
« Comme je le pensais, elle a une ouverture. »
En moins d’une fraction de seconde, mes systèmes auxiliaires me confirmèrent qu’une faille s’était ouverte dans sa défense. Elle avait utilisé la Griffe de Gallagon pour parer ma pointe d’os, mais j’étais déjà sur elle.
« Bien essayé ! »
Elle affichait son agacement, mais je décelai une inquiétude sous-jacente dans son regard. Avec l’élégance d’un escrimeur qui tend sa lame, je lui décochai un coup de queue. Pourtant, contrairement à ce que j’avais prévu, elle réagit avec une efficacité redoutable. Elle détourna calmement ma queue avec ses griffes, puis enchaîna aussitôt : elle trancha l’aiguillon venimeux à son extrémité.
« Argh ! »
Je m’y étais un peu attendu, mais le vivre en personne était atroce. C’était presque comme perdre un membre ; la douleur n’avait donc rien d’étonnant.
Mais je ne pouvais pas me permettre d’hésiter. Je secouai vigoureusement ma queue sectionnée, comme pour en chasser la poussière. Le sang acide et la neurotoxine se mêlèrent à la blessure et giclèrent dans toutes les directions.
« Bon sang ! »
La langue tirée, Si-hyun changea de Trait. La Griffe de Gallagon se rétracta et des parties de son corps devinrent argentées. Sa peau en alliage, plus résistante que celui de la coque du vaisseau, la protégea du sang acide et de la neurotoxine.
« Je m’attendais à une capacité défensive, mais une peau en alliage de tungstène ? »
La « peau en alliage de tungstène » était un Trait génétique des gobelins de Wolfram, une sous-espèce évoluée des Gremlins métalliques. Cette capacité leur procurait une défense exceptionnelle, équivalente à une armure renforcée de première catégorie, mais au prix d’une prise de poids extrême.
Comme je l’avais prévu, sa transformation ralentit ses mouvements. Je me servis de mes griffes pour lacérer les parties de son corps qui n’étaient pas encore devenues argentées.
« Aïe ! »
Pour la première fois, je la blessai. Si-hyun, qui ressemblait à une créature monstrueuse, avait du sang rouge comme les humains.
« Une sale gamine désobéissante a besoin d’une bonne leçon ! »
Elle grimaça, agacée, et me donna un coup de pied dans la plaque thoracique. Comme nous devions nous battre au corps à corps, je ne cherchai pas à esquiver.
L’impact fut comme un coup de marteau de siège et une violente onde de choc se propagea dans tout mon corps. Si j’avais été humain, j’aurais peut-être craché du sang et des morceaux d’organes. Même si ma plaque thoracique était l’une des parties les plus solides de mon corps, la douleur était loin d’être négligeable.
« Est-ce que ça suffira à la vaincre ? » me demandai-je intérieurement en agrippant sa jambe, enfoncée dans ma poitrine. Je mobilisai toute la force de mes quatre bras et la soulevai.
« Qu-quoi ?! »
« Elle est incroyablement lourde », marmonnai-je malgré moi. Elle pesait de quoi faire jurer n’importe qui. Mon intention était claire : sa jambe en main, je la balançai comme une batte de base-ball.
Je visais le mur du couloir, ou plus précisément la partie que le sang acide avait déjà rongée. L’impact résonna dans tout le couloir, qui trembla comme si un séisme venait de le secouer. Le mur se fissura et se fendit à l’endroit du choc ; du métal en fusion suinta des crevasses.
La femme, qui avait laissé l’empreinte de son visage sur le mur d’alliage, affichait une colère extrême, comme si mon geste l’avait insultée.
Elle rétracta la Griffe de Gallagon, croisa les bras et accumula une quantité phénoménale d’énergie psychique, qui fit luire d’un violet éclatant les lames blanches sur ses avant-bras.
« C’est dangereux, je suis trop près pour esquiver. »
« Il faut que je bloque ! » pensai-je dans l’urgence en levant mes quatre bras pour protéger ma tête et mon torse. Lorsqu’elle décroisa les bras, un rayon gigantesque, sans précédent, balaya mon corps.
La corne relativement fine à ma droite se brisa ; mes bras et mes jambes ne furent pas épargnés non plus. Plus de la moitié de mon bras droit fut arrachée et ma cuisse fut gravement blessée : des os étaient visibles à travers la chair déchirée.
« Encore un peu ! » Je rassemblai mes dernières forces et fonçai de nouveau sur elle. Même à une telle distance, elle esquiva ma charge avec une agilité stupéfiante et une grâce déconcertante. Ma tête percuta le mur de plein fouet.
« Tu regardes où ? » railla-t-elle en se moquant de mon attaque ratée.
Elle examina rapidement mon corps blessé et sourit, apparemment convaincue que mon état m’empêcherait de continuer.
Eh bien, voyons si c’est vraiment le cas.
« Désolé, mais je ne t’ai pas ratée », lui répondis-je. Quand je retirai ma tête du mur, celui-ci s’effondra enfin. Rongé par le sang acide, il n’avait pas résisté aux puissants impacts successifs. Aussi bien fabriqué fût-il, cet alliage ne pouvait pas encaisser une telle force.
« Je n’ai jamais eu l’intention de te frapper, Si-hyun. Pas toi. »
Au-delà du mur fracassé se trouvait ce que j’attendais.
Une myriade d’étoiles et un abîme de ténèbres insondable s’offraient à nous.
« Oh non ! »
La pression dans tout le couloir chuta brutalement. L’espace, semblable à un trou noir, nous aspira avec l’oxygène. Les systèmes de contrôle environnemental du vaisseau hurlèrent un avertissement : les dégâts internes étaient graves.
Même Si-hyun, qui souriait avec assurance, persuadée de remporter la victoire, parut déconcertée par ce brusque retournement de situation. Son visage était maintenant marqué par la stupeur. Elle avait enfoncé la Griffe de Gallagon dans le couloir pour s’y retenir et éviter d’être éjectée.
J’attendais ce moment.
Je levai vers elle mon bras gauche blessé et pointai son extrémité vers sa tête. La distance qui nous séparait n’était pas grande ; à vrai dire, j’étais assez près pour que mes pointes d’os lui transpercent le front et détruisent son cerveau avant qu’elle n’ait le temps de recouvrir sa tête d’alliage.
Son teint pâlit lorsqu’elle comprit mes intentions.
« Pourquoi, ici ?! » s’écria-t-elle. La mort imminente l’avait peut-être poussée à dépasser ses limites.
Du sang se mit à couler de ses yeux et de son nez tandis qu’elle tentait d’utiliser deux Traits. Depuis les pointes de ses cheveux noirs, la peau en alliage de tungstène commença lentement à recouvrir sa tête pour la protéger.
Je ne pouvais plus attendre et tirai ma pointe d’os.
La pointe d’os, semblable à de la glace, jaillit de mon bras. À l’ère des lasers, du plasma et de toutes sortes d’armes futuristes, un projectile primitif fusa dans les airs, droit vers sa tête.
Mais la peau d’alliage avait déjà recouvert plus de la moitié de sa tête.
À peine cinq centimètres séparaient la pointe d’os de son front. Soudain, elle se figea. La peau d’alliage, qui était en train d’envelopper sa tête, s’immobilisa brusquement.
Elle me regarda, incrédule, comme si elle ne comprenait pas ce qui se passait. Ses yeux étaient rivés derrière moi.
「Laisse le bébé tranquille !」
« Numéro 26 ? »
Je n’avais même pas besoin de me retourner pour la voir. Un rayon d’énergie violette émanait du corps de Numéro 26 et s’enroulait étroitement autour de sa tête.
« Merde… »
Numéro 26 ne la retint que très brièvement, mais ce fut assez pour que la pointe d’os atteigne sa cible. Elle transperça Si-hyun Yujin. Privé de son centre de commande, son corps perdit toute force et s’affaissa.