Chapitre 26
« Hé, on ne devrait pas y aller, nous aussi ? »
« Le patron nous a demandé de protéger Garlic, tu te souviens ? »
« Merde, j’étais content qu’il promette de nous récompenser pour ça, mais fait chier… »
Centre de commandement de la passerelle.
Les pirates se demandaient s’ils devaient ou non aller aider le patron. Sous leurs yeux, Garlic s’affairait avec application, tandis que les pirates cyborgs grommelaient.
Elle bricolait l’ordinateur central, équipé d’une IA centrale.
« Hé, Garlic, tu en as encore pour longtemps ? »
« C’est… c’est presque terminé. »
« Pourquoi ce tas de ferraille met-il autant de temps à faire quelque chose ? »
La situation avait quelque chose de comique, mais les pirates cyborgs, malgré leur moitié mécanique, étaient de parfaits novices en informatique et en machinerie avancée.
Comme la plupart des citoyens de basse classe de l’Union stellaire, elle aussi s’était davantage intéressée aux affaires courantes qu’aux domaines de pointe comme la robotique ou les nanotechnologies informatiques.
« Même si c’est une technologie de nouvelle génération, c’est l’IA d’un cuirassé de MegaCorp. C’est pratiquement le summum de l’ingénierie spatiale et de l’informatique. Ça ne se fera pas si facilement… »
« Ah, j’y comprends rien à tes mots savants. Finissons-en et allons aider le patron. »
Le cyborg interrompit d’un geste de la main les explications détaillées de Garlic. Les pirates, qui n’en avaient cure, reprirent leur bavardage oisif.
Garlic leur adressa un sourire gêné, puis se remit au travail. Enfin, elle fit au moins semblant.
Sur son visage tourné vers eux, on ne retrouvait plus la mine inexpérimentée qu’elle avait affichée un peu plus tôt. Derrière ses lunettes rondes, ses pupilles étaient plus froides que les masses inorganiques qui l’entouraient.
« Arnold a fait du bon travail. »
Grâce au sacrifice de son subordonné, elle avait pu constater qu’il évoluait.
Il était apparu deux fois dans le centre de commandement. À chaque fois, il avait déployé de la fumée pour se dissimuler, mais elle avait facilement décelé sa transformation.
Ses yeux et sa perception de l’espace étaient bien supérieurs à la normale, grâce aux modifications génétiques. Parmi les gènes qu’on lui avait transplantés, il y en avait un nommé « Diable de la Terreur ».
Le Diable de la Terreur était une espèce de dragon vivant dans le désert. En raison de conditions de vie extrêmement rudes, ses capacités sensorielles avaient évolué dans une direction singulière.
Le Diable de la Terreur pouvait analyser de façon globale divers facteurs — les changements du terrain environnant, les vibrations imperceptibles à la surface du sable, entre autres — pour déterminer la présence de proies cachées. Sa précision frôlait les cent pour cent, si bien que les peuples autochtones de la planète l’appelaient « clairvoyance ».
Bien sûr, il ne « voyait » pas réellement ce qui se trouvait derrière les obstacles. Il « reconstituait » plutôt mentalement ce qui s’y cachait à partir des informations recueillies.
Les scientifiques de MegaCorp avaient conclu que cette capacité de « clairvoyance » était rendue possible par des pouvoirs psychiques innés inscrits dans les gènes du Diable de la Terreur.
Quoi qu’il en soit, elle s’était servie des facultés du Diable de la Terreur pour discerner que la créature de la vidéo évoluait.
Quand le type était réapparu pour la deuxième fois dans le centre de commandement, sa carapace extérieure était bien plus épaisse.
Elle estimait qu’il pouvait encaisser jusqu’à deux coups.
« Il a attaqué le laboratoire en plein milieu de l’expérience. »
Elle consultait les données du laboratoire depuis l’ordinateur central du vaisseau. Les pirates, qui ne connaissaient rien à l’informatique, ignoraient qu’elle avait terminé toutes les vérifications depuis belle lurette.
« Il n’est pas seulement intelligent… »
Le rapport sur la perte des échantillons envoyé par l’IA de contrôle du laboratoire lui avait permis de comprendre qu’il avait éliminé jusqu’à la dernière trace, sans rien laisser derrière lui.
Il avait ciblé spécifiquement les échantillons génétiques, laissant intacts tous les autres produits chimiques et matériaux.
Cela signifiait qu’il savait exactement quelles capacités il possédait et comment les exploiter au mieux.
« Une créature qui absorbe les gènes et évolue… C’est donc ça ? »
Elle connaissait une entité semblable, une créature de son espèce.
« Comme moi. »
Telle était sa conclusion.
Cette créature qui pillait les gènes d’autres organismes pour les utiliser lui ressemblait sur ce point.
« Elchen ne pourra pas s’en sortir. »
Ce n’était qu’une entité monstrueuse, améliorée par la volonté d’autrui. Un être insignifiant qui ignorait tout de ce qui se trouvait dans son propre corps.
Il ne pourrait jamais vaincre la maîtresse de la vie, qui manipulait à sa guise les origines des êtres vivants.
Elle éteignit l’ordinateur. Un sourire se dessina sur ses lèvres.
Elle ne l’aurait jamais admis, mais son expression ressemblait à l’énigmatique sourire de ses ennemis inconnus.
C’était le rictus d’un prédateur qui tournait autour de sa proie après l’avoir repérée.
« Ce vieil homme au sous-sol était pénible, mais contre toute attente, il s’est révélé très productif. »
Lorsqu’elle s’était entretenue avec Arnold, son fidèle serviteur, elle n’avait jamais imaginé que les événements prendraient un tour aussi passionnant.
La mort du Noble Capital, les ordres qu’Akira Yujin lui avait donnés, l’arrivée du Cartel Dvara à bord de ce vaisseau de recherche : tout s’était déroulé comme prévu. Seule la présence de cette créature était inattendue.
« Garlic, tu as fini ? »
« Si tu as terminé, allons-y. »
Les pirates l’interpellèrent, mais elle ne répondit pas. Elle n’avait plus rien à faire avec eux. Une fois la mission terminée, elle devrait infiltrer une autre organisation affiliée à C-08.
« Je devrais aussi limiter le nombre de gènes qu’il peut acquérir. »
Elle aussi était une entité qui absorbait les origines de la vie ; elle le savait donc bien.
Elle ignorait la méthode exacte qu’il employait pour piller les gènes, mais elle savait qu’elle aurait beau vouloir en obtenir, elle n’y parviendrait pas s’il ne restait aucune trace.
Elle se leva.
La timidité qui l’avait hantée jusque-là avait disparu. La femme qui se tenait là était tout autre. À la timidité et à la morosité avaient succédé la férocité et le charme d’un grand félin ou d’un prédateur.
« Hein ? »
Ses anciens « collègues » semblèrent pressentir le sort qui les attendait et hésitèrent. Elle retira lentement ses lunettes discrètes.
Au sein du Cartel Dvara, on la connaissait sous le nom de Garlic. Elle en avait bien d’autres.
Ses ennemis de MegaCorp l’appelaient la « Sorcière spirale ». Dans sa famille, on la surnommait l’Ombre et on la vénérait.
La cheffe de la famille, Akira Yujin, l’appelait « Code Blanc ».
Autrefois, son père l’appelait Si-hyun. Elle était le fruit de l’ingénierie génétique de la famille Yujin, l’unique héritière d’une branche obscure de la famille.
Fchhh…
Elle tira de sa main une lame blanche. Si-hyun Yujin sourit en contemplant les « moutons ».
***
***
J’observai silencieusement la bête devant moi. Le patron aussi préféra jauger mes mouvements de là où il se tenait plutôt que de se ruer à l’attaque sans réfléchir.
C’était un combat de bêtes. Avant de montrer les crocs et les griffes, nous étions en pleine phase de reconnaissance. Comme dans un combat humain, l’issue dépendait de la supériorité de la stratégie de chacun et de la menace que représentait son arme.
Était-ce la nervosité ou l’impatience de combattre ? Le Sang acide qui circulait dans mes veines semblait bouillir, et ma peau chauffait.
« Alors, c’est ça, cette sensation. »
C’était une sensation que je ne pouvais pas connaître en jouant. Si j’avais eu un corps humain, je me serais peut-être léché les lèvres sèches.
Les muscles de mon adversaire se tendirent. D’un seul piétinement, la créature se rua sur moi, chargeant comme si sa proie se trouvait juste sous son nez. Une créature imposante n’était pas forcément lente.
Le sol éclata sous la force de son coup de poing, et des fragments de métal jaillirent dans les airs. Les éclats blancs qui fusaient ressemblaient à une volée d’oiseaux effarouchés emportés par le vent.
Je pivotai pour esquiver son attaque, puis plongeai dans sa garde.
Mes mouvements avaient-ils été plus agiles que prévu ? Le poing qui avait fracassé le sol revint lentement.
Je n’avais aucune intention d’épargner la créature. Je visai directement son ventre de mon bras de combat.
« Ha ! »
Il semblait que je n’étais pas le seul à avoir anticipé l’attaque de mon adversaire. La créature leva elle aussi le genou pour neutraliser mon assaut.
Ma queue s’accrocha à son épaule, mais elle choisit d’esquiver plutôt que de bloquer.
Avec assez de force pour laisser des empreintes au sol, elle s’écrasa contre un panneau en alliage. Le géant de trois mètres fut repoussé sur une bonne distance dans les airs.
Mais il ne s’était pas contenté de reculer. Pendant notre échange de coups, il avait discrètement posé des grenades à impulsion.
Quand sa première attaque avait manqué sa cible, j’avais cru qu’il s’était figé de surprise. En réalité, c’était une feinte destinée à préparer le lancer des bombes.
À peine m’en rendis-je compte que les grenades explosèrent, générant un puissant champ électromagnétique qui balaya mon corps.
« Beurk. »
Mon corps n’avait rien, mais l’appareil psychique fixé à l’arrière de ma tête picotait comme si je venais de manger quelque chose de piquant.
Il avait lancé une grenade à impulsion en partant du principe que j’étais un androïde de combat, même si son hypothèse s’était révélée fausse. Pas bête. Avec un tel niveau, il devait être difficile de trouver un adversaire à sa mesure.
« Tss. Ce n’est pas une nouvelle arme de l’Union stellaire. »
Le patron claqua la langue, visiblement mécontent. Notre bref échange avait dû lui faire comprendre que je n’étais pas un adversaire facile.
« … Putain. D’où sort ce monstre ? »
Il jura entre ses dents en portant la main au pistolet laser accroché à sa taille. C’était un modèle amélioré, mais avec sa carrure massive, il avait l’air de tenir un simple pistolet un peu plus long que la normale.
Après un instant d’hésitation, il relâcha son arme.
C’était une décision avisée. Cette arme avait beau être plus destructrice que les armes à feu classiques, elle n’en restait pas moins un laser.
Tous ses subordonnés avaient des pistolets laser et venaient d’échouer. Puisqu’il avait constaté que je n’avais pas été blessé lors de notre échange, il était raisonnable de conclure que les armes laser ne seraient pas efficaces contre moi.
Il passa grossièrement la main dans sa crinière, dévoilant un interrupteur sur le côté droit de son cou.
« L’interrupteur de déchaînement. »
Il semblait préférer se fier à ses poings plutôt qu’à ses armes. Ses doigts, presque aussi gros qu’une canette de bière, s’arrêtèrent juste avant d’appuyer sur l’interrupteur.
« Hé. Tu me comprends ? »
Je ne m’y attendais pas. Jusqu’ici, aucun des êtres que j’avais rencontrés n’avait essayé de communiquer avec moi, à part 26. Ils s’étaient contentés de laisser des messages disant qu’ils ne voulaient pas mourir ou suppliant qu’on les épargne. J’ignorais ce qu’il cherchait, mais il avait piqué ma curiosité. J’abaissai légèrement ma queue menaçante et, en réponse, il releva les coins de la bouche dans ce qui ressemblait à un sourire.
« J’ai placé une bombe dans le réacteur. Le dispositif de contrôle est synchronisé avec mon cœur. Si tu me tues, ce vaisseau explosera et tout le monde mourra. »
« Une bombe ? »
Je jetai un coup d’œil à l’officier médical derrière le patron. Son teint livide et la façon dont il essuyait la sueur de son front avec sa manche indiquaient que le patron ne mentait pas. La bombe était bien là ; la vraie question était de savoir si le patron la ferait exploser.
« Il tient à la vie, on dirait. »
Avec son intelligence élevée, son physique surhumain et son arrogance, rien ne semblait pouvoir diminuer sa volonté de survivre.
« … ! »
Sans expliquer pourquoi il avait abordé le sujet, il appuya en silence sur l’interrupteur.
La transformation propre aux mutants Hulk commença.
La disposition des gènes dans ses cellules se modifia, et son corps se contorsionna. Des os qui auraient dû rester à l’intérieur transpercèrent sa chair et jaillirent, tandis que son sang se déversait hors de ses veines. Sa peau exhalait de la vapeur, sous l’effet de l’agitation de l’énergie intérieure. Ses muscles gonflèrent et déchirèrent les vêtements qui les recouvraient.
« Cette sensation… Je ne l’ai jamais éprouvée dans un jeu. »
Même à l’état normal, il avait l’air tout sauf humain, mais sa transformation en état de déchaînement en fit un monstre pur et simple. Ses bras s’étaient considérablement allongés. En outre, des os en sortirent et prirent la forme d’une armure qui les enveloppait, pareille à de petits boucliers.
Cette armure osseuse s’étendait à d’autres parties de son corps, comme sa tête et ses jambes. Une fois transformé, il ressemblait davantage à un gorille en armure qu’à un humain. Une sorte d’exosquelette semblable au mien s’était développé près de sa poitrine, protégeant ses organes vitaux.
À la différence que la matière qui recouvrait sa poitrine semblait être un alliage. L’exosquelette qui avait jailli de son dos et enveloppé toute sa poitrine donnait l’impression que des araignées d’acier enserraient son torse.
Des os jaillissant de sa peau, du sang coulant de ses plaies, des bras anormalement longs… On aurait dit une créature qui se jouait de son créateur.
« Il ne trafique pas ses gènes au hasard. »
En observant ce type, une version d’Amorph rétrocompatible, je devinai quels gènes avaient été intégrés à son corps.
D’abord, l’armure osseuse qui recouvrait ses bras et lui servirait probablement d’arme principale. Je soupçonnais l’origine de cette caractéristique biologique.
« Ça vient sûrement d’un Rampant des montagnes. »
Les Rampants des montagnes partageaient leur habitat avec les Marcheurs de roche. Ils ressemblaient à des mouffettes cuirassées, agrandies jusqu’à atteindre une dizaine de mètres. Leur carapace résistante leur avait valu le surnom de « dragons de roche », et ils étaient redoutés, même dans le jeu.
Le patron semblait n’avoir sélectionné que les meilleurs gènes de ces dragons de roche. Il arracha les lambeaux de vêtements que sa transformation avait réduits en guenilles.
Le mutant Hulk, à la frontière entre sauvagerie et raison, se frappa la poitrine et rugit.
« Gwaaaah ! »
Grondement ! Grondement !
Un hurlement pur, mû par la destruction, résonna et se mêla à la résonance d’Amorph. Mon corps aussi frissonna, tandis que je sentais sous ma peau le carnage et la violence approcher.
« Viens. »
Dans les ténèbres de l’espace, les monstres rugirent, annonçant le début du combat.
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