Chapitre 20
« J’ai eu de la chance. »
J’avais acquis trois Traits au total dans le laboratoire. Malgré plus de cinq cents échantillons consommés, l’Effet de prédation ne s’était déclenché que trois fois. C’était un résultat peu chanceux, quel que soit le point de vue, mais je restais satisfait.
« J’ai rempli les conditions pour obtenir un type, et puis… »
J’avais aussi obtenu des Traits utiles. Le but n’était pas seulement d’en accumuler, mais aussi d’en avoir qui serviraient vraiment au combat.
Les nouveaux Traits que j’avais acquis étaient « Régénération naturelle », « Tentacules dentelés » et « Organe de contamination », trois au total.
Parmi eux, le Trait « Régénération naturelle » avait fusionné avec ma Vitalité robuste pour devenir « Régénération (Fusion) ».
« Je comptais obtenir ensuite des Traits psychiques, ça tombe bien. »
Un Amorph ne pouvait pas protéger son corps avec une armure ; les Traits liés à la guérison avaient donc plus de valeur que tout le reste. Grâce à eux, il récupérait rapidement de blessures graves.
Tant que je possédais le Trait « Régénération », je ne mourrais pas, sauf si mon cerveau était détruit. Il me faudrait peut-être du temps, selon l’étendue des blessures, mais je finirais par m’en remettre.
Les seules exceptions étaient les attaques psychiques et les armes spéciales.
« Les Tentacules dentelés et l’Organe de contamination sont aussi de bons Traits. »
Je concentrai ma force dans le haut de mes membres de combat. De longs tentacules fins, hérissés de dents de scie, jaillirent de mes paumes. Leurs bords dentelés pouvaient facilement déchirer un être humain, comme s’ils tranchaient dans du beurre.
« D’ordinaire, je ne me sers pas beaucoup de ce Trait, parce qu’il est fragile. »
Mais tout changerait une fois le type acquis. Améliorées par le Type d’amélioration physique, ces dents de scie deviendraient assez solides pour percer la coque d’un vaisseau spatial. Les soldats ordinaires n’auraient aucune chance.
Je rentrai les tentacules qui s’étaient déployés depuis mes mains.
« Enfin, l’Organe de contamination. »
Cette fois, ce furent les membres inférieurs qui entrèrent en jeu, pas les supérieurs.
Je me penchai et posai la paume au sol. De la boue brune et des amas de spores s’écoulèrent par des trous dans ma main.
En résumé, l’« Organe de contamination » était un Trait qui faisait de moi un nid ambulant. Je pouvais expulser à volonté des spores identiques à celles du nid.
La différence, c’était qu’avec l’Organe de contamination, je pouvais transmettre certains de mes Traits aux spores que je créais.
Autrement dit, je pouvais produire des spores qui émettaient des substances neurotoxiques, sécrétaient des fluides acides ou renforçaient les effets régénérateurs de mon corps. Rien qu’avec cette capacité, je pouvais faire de tout le vaisseau spatial ma forteresse. C’était une aptitude parfaite pour affronter des ennemis puissants.
Des tentacules aux spores, chacune de ces capacités terrifierait un humain sain d’esprit qui en serait témoin. Pourtant, j’étais extrêmement satisfait. Après avoir examiné les nouveaux Traits un à un, je déposai provisoirement 26 sur mon épaule.
Une boîte de dialogue translucide attendait ma réponse. Je n’en avais qu’une à donner.
« Accepter. »
À peine avais-je accepté que mon corps commença à changer. Mes os se tordirent et percèrent l’exosquelette chitineux. Ma carapace gonfla comme si elle avait absorbé de l’eau.
Comme ces changements étaient naturels, il n’y eut ni sang ni douleur. J’avais l’impression que la peau et les muscles s’adaptaient à la transformation, comme lors d’étirements.
Contrairement à mon évolution en créature fluide, la transformation due au type ne prit pas longtemps. Une fois la mutation achevée, la boîte de dialogue translucide réapparut devant moi.
[Race : Métamorphe spatial agressif non identifié
Statut : Metamorph
Objectif : Survivre (1re évolution réussie)
Traits possédés – Liés au physique (type appliqué) : Ailes, Exosquelette chitineux, Régénération (Fusion), Glandes neurotoxiques (Fusion), Exosquelette renforcé, Sang acide, Réflexes améliorés, Imitation, Tentacules dentelés, Organe de contamination.
– Liés au psychisme : Sens du prédateur (Fusion), Organe psychique.
Type : Type d’amélioration physique]
[Un seul type est actuellement disponible pour la spécialisation]
[Type d’amélioration psychique (2/6)]
Après l’acquisition du premier type, les Traits furent reclassés selon les exigences des types.
Grâce à l’obtention du Type d’amélioration physique, un message « Type appliqué » était apparu à côté des Traits liés au physique.
En outre, en regardant plus bas, je remarquai que le nombre de Traits requis pour obtenir le Type d’amélioration psychique était passé de trois à six.
« Tss. La pénalité des types. »
Je le savais, mais le voir de mes yeux me déçut un peu. Un Amorph pouvait acquérir des types sans restriction, mais chaque type supplémentaire s’accompagnait d’une pénalité.
Le nombre de Traits nécessaires pour obtenir un nouveau type doublait. Par exemple, si j’avais d’abord obtenu le Type d’amélioration psychique, il m’aurait fallu vingt Traits au lieu de dix pour acquérir le Type d’amélioration physique.
Autre possibilité : si, dans ma situation actuelle, je débloquais un type différent avant le Type d’amélioration psychique, il me faudrait douze Traits pour l’obtenir.
« Il arrive donc qu’on retarde volontairement le déblocage des types. »
Débloquer à la légère des types moins efficaces pouvait empêcher d’obtenir les plus importants.
Si ça avait été un jeu, j’aurais davantage réfléchi au moment où acquérir un type. Devoir réunir six Traits psychiques, qui étaient déjà difficiles à obtenir, me pesait.
Mais c’était la réalité, et j’allais devoir combattre des pirates. Le danger était imminent ; remettre à plus tard le moment de devenir plus fort pour finir par mourir n’aurait servi à rien.
« Bon, assez parlé de ça. Voyons ce qui a changé. »
Pendant quelque temps, je devrais compter sur le Type d’amélioration physique ; il me fallait donc vérifier à quel point j’avais progressé.
La première sensation que j’éprouvai fut la lourdeur.
Avant, je me sentais agile et souple, mais c’était différent, maintenant. Tout mon corps me paraissait lourd et massif. Comment décrire ça ? C’était comme passer d’un léopard à un rhinocéros.
« Enfin, c’est inévitable, vu tout ce qui m’a poussé dessus. »
Ma tête était désormais couverte d’une épaisse armure, semblable à l’exosquelette de mon torse. Mes bras et mes jambes, à l’exception des articulations, étaient enveloppés d’une solide armure biologique.
Peut-être pour supporter le poids supplémentaire, j’avais grandi. Alors que je mesurais auparavant environ un mètre, je dépassais maintenant le mètre cinquante. Mes jambes, dotées du Trait Réflexes améliorés, étaient devenues bien plus épaisses que le reste de mon corps.
Je posai la main contre le mur : je pouvais toujours y grimper ou ramper au plafond. En revanche, impossible d’éviter le bruit sourd de mes pas. La tactique qui consistait à étouffer le bruit pour prendre l’ennemi par surprise n’était plus envisageable.
Enfin, l’une de mes principales armes, ma queue, avait elle aussi grandi sous l’influence du type.
Elle frôlait les deux mètres de long. Elle avait presque doublé de taille.
« Une attaque à moyenne portée. Parfait. »
À plusieurs reprises, la distance m’avait mis en danger quand je prenais un ennemi par surprise.
Pour moi, les tentacules comme la queue étaient une véritable aubaine.
「C’est grand ! Grand !」
Pendant que j’examinais mon corps, 26, à côté de moi, manifesta son étonnement. De son point de vue, j’avais dû grandir d’un coup.
[ZZZZ (Il a grandi)]
「Grandi ? Qu’est-ce que tu veux dire ?」
[ZZZZZZZ ZZZZZ (Le petit est devenu adulte)]
「Petit ? C’est un bébé. Un gros bébé ! Bébé !」
26 répéta le mot « bébé » en me regardant.
« Ça m’a traité de bébé. »
Bon, ce n’était pas tout à fait faux. Biologiquement parlant, en tant que Metamorph, j’étais un organisme immature ; la définition de « bébé » me convenait donc plutôt bien.
Évidemment, les parents qui élèveraient un bébé Amorph auraient sans doute envie de mourir.
J’aurais bien voulu lui expliquer davantage les changements que j’avais subis, mais avec son vocabulaire limité, ça semblait impossible. Je lui apprendrais quand il saurait parler correctement.
Je récupérai 26, qui sautillait avec entrain, et le reposai sur mon épaule avant de prendre la direction de notre prochaine destination.
「Bébé, on va où ?」
Mes pas lourds résonnaient dans le couloir. S’il y avait eu des membres d’équipage, je me demandai comment ils auraient réagi en me voyant. Auraient-ils fondu en larmes face à un monstre qu’ils ne pouvaient pas maîtriser ? Ou se seraient-ils précipités vers les capsules de sauvetage ?
« Eh bien, on va le découvrir. »
Quoi qu’il arrive, une chose était sûre.
Ils regretteraient et déploreraient d’avoir jamais embarqué sur ce vaisseau, et se demanderaient pourquoi ils avaient eu cette idée.
***
***
Un jour s’était écoulé depuis le désastre dans le centre de commandement de la passerelle
.
En temps normal, les membres d’équipage auraient pleuré ceux qui avaient connu une fin tragique, mais ils n’en avaient pas le loisir pour l’instant.
Les rumeurs se répandaient peu à peu : le Gremlin métallique — ou plutôt quelque chose d’encore plus terrifiant — dévorait à toute vitesse les êtres vivants à bord.
Les humains étaient des êtres résistants, mais face à l’insupportable, ils perdaient la raison.
Moins d’un jour après le désastre, les monstres attaquèrent de nouveau. Cette fois, il envahit la cafétéria et massacra plus de cinquante soldats sans armes.
Plus de la moitié des forces chargées de défendre le vaisseau de recherche ayant péri, le capitaine Samuel s’enferma dans ses quartiers avec les soldats restants.
Officiellement, il s’agissait de concentrer la défense en un seul endroit. En réalité, c’était abandonner le reste du personnel. Le nombre d’abandonnés diminuait rapidement.
À bord du vaisseau de recherche, plongé dans l’enfer et enveloppé par une présence monstrueuse inconnue, venue des confins du cosmos ou née d’expériences, tout n’était que terreur.
Dans la chambre de récupération de l’infirmerie.
Le docteur Wei, officier provisoire de l’équipe de recherche, se trouvait à l’intérieur.
Grâce à la technologie médicale avancée de MegaCorp, il avait pu reprendre connaissance rapidement. Mais cela signifiait aussi qu’il devait affronter une situation qu’il ne voulait pas voir.
Il avait perdu définitivement la vue et l’odorat, la moitié de la peau de son visage était abîmée, les effets persistants de la neurotoxine lui avaient fait perdre le goût et il souffrait de graves troubles de la parole.
Wei voulait croire qu’il faisait un cauchemar. Pourquoi devait-il subir une telle souffrance ? Ce n’était qu’un homme bienveillant qui avait mené une vie semblable à celle des autres employés de MegaCorp. Certes, il avait contribué à la mort d’un bon nombre de ses subordonnés pour accéder au poste de chercheur principal, mais tout le monde faisait pareil.
Dans la compétition, perdre revenait à mourir.
Wei voulait mettre fin à ses jours, mais les appareils de maintien en vie de la chambre de récupération ne le lui permettaient pas. La seule chose qu’il pouvait faire, c’était contempler son état pitoyable.
Alors qu’il souffrait ainsi, seconde après seconde, heure après heure, il finit par remarquer les changements autour de lui. Les voix des médecins qui lui avaient vrillé les oreilles jusqu’à un instant plus tôt avaient complètement disparu. Hormis le signal sonore de l’appareil qui surveillait ses fonctions vitales, le silence était absolu.
« Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui est arrivé ? »
Dans une infirmerie remplie de patients dans un état critique, un tel silence n’annonçait jamais rien de bon.
Ce silence interminable et lugubre fut brisé par le bruit de quelque chose qui avançait. Wei crut d’abord entendre des bottes de combat. Mais ce n’était pas ça. Les pas étaient bien plus lourds que ceux d’un humain et faisaient vibrer toute l’infirmerie à chaque coup.
Boum, boum, boum. Le bruit résonnait dans toute l’infirmerie.
À chaque vibration, le corps de Wei tremblait violemment. Une présence hostile approchait. Il voulait fuir, mais ne le pouvait pas. Les antidouleurs que les appareils de maintien en vie lui administraient automatiquement empêchaient son corps de réagir.
Puis les pas s’arrêtèrent enfin.
Wei ne voyait rien, mais sentait que la créature était tout près. Son souffle, son grondement… Il avait l’intuition que la chose à côté de lui était le même monstre qui l’avait attaqué dans le centre de commandement.
Elle était venue jusqu’ici pour lui ôter la vie.
D’abord terrifié par l’étrange sensation de quelque chose qui rampait sur sa tête, Wei s’était attendu à ce qu’elle le tue. Mais il se trompait complètement.
La créature posée sur sa tête était molle et spongieuse. Elle s’étala sur tout son crâne, comme du sirop au chocolat versé sur un petit pain rond. Cette sensation n’avait rien à faire là ; un instant, Wei en resta perplexe.
Puis une douleur atroce lui envahit le visage. C’était comme si on lui marquait la peau au fer rouge. Alors qu’il sentait sa tête fondre, il hurla en silence.
« Aah, non ! À l’aide ! Quelqu’un, achevez-moi ! »
Sans le respirateur fixé à sa bouche, Wei aurait suffoqué en moins de cinq minutes. Et sans les antidouleurs et les agents cicatrisants qu’on lui injectait, il serait immédiatement entré en état de choc.
Ironiquement, tous ces éléments contrariaient son désir de mourir vite. Le destin ne lui accordait pas de fin paisible.
Il fallut une heure avant que Wei soit enfin délivré.
***
[Tu as fini de manger ?]
「Ouais.」
Je pris 26, qui avait fini son repas et sa vengeance, dans ma main. En une journée, il avait pris pas mal de poids.
[Alors, ça fait quoi de t’être vengé ?]
「Vengeance ? C’est quoi, vengeance ?」
[Tu as mangé celui qui te tourmentait.]
「Nourriture. Bon.」
On aurait dit que 26 n’éprouvait pas d’émotions complexes comme le désir de vengeance. Peut-être ne l’avait-il pas encore appris, ou peut-être était-il tout simplement incapable de penser de cette façon.
« Mais c’est la réalité, alors qui sait. »
À l’origine, c’était une créature incapable de parler ; maintenant, elle conversait tout naturellement. De plus, les chercheurs s’intéressaient tout particulièrement à elle : elle devait donc avoir quelque chose de spécial.
« Elle ne va pas évoluer en Démon graine ou un truc du genre, j’espère ? »
Les Démons graine étaient des créatures qui, comme les Amibes-bulles, n’existaient que sur la Planète Océan. Ils leur ressemblaient, mais mesuraient plus de trente mètres et dissimulaient de nombreux tentacules à l’intérieur de leur corps.
Comme leurs apparences étaient similaires, on débattait souvent sur les forums pour savoir si les Amibes-bulles et les Démons graine étaient apparentés. Bien sûr, dans ce jeu, les créatures qui se ressemblaient ne manquaient pas ; ce genre d’affirmation n’avait donc aucun sens.
Le Numéro 26, qui n’avait aucune idée de ce à quoi je pensais, m’envoya un signal.
「Hé, j’ai le ventre plein.」
Une faible lumière émana de son corps. D’après ce que j’en savais, ce signe voulait dire qu’il était fatigué.
Comme il était encore plus rondouillard qu’avant, je le posai sur mon épaule et sortis de l’infirmerie.
Dans le couloir, devant l’infirmerie, il ne restait plus rien de la propreté ni de l’allure futuriste des lieux.
Le couloir était envahi de tiges brunes et sales, semblables à de la moisissure. Des spores se répandaient depuis le plafond et les murs, comme si on arrosait un jardin maudit grouillant de vie. On aurait dit l’intérieur d’un tronc d’arbre en décomposition, infesté d’insectes, plutôt qu’un conduit métallique.
Après avoir pris le contrôle de la moitié du vaisseau, je partis chercher ma prochaine proie.