Chapitre 2
« Ça ne servira à rien d’y penser. »
Je décidai de ne plus me laisser abattre. Si je prenais les choses à la légère, ce n’était pas parce que j’étais plus optimiste que les autres. Amorph était une espèce de combat dotée d’une grande vitalité, mais pas au stade Hatchling. Pour l’instant, je n’avais que des possibilités et du potentiel.
À cet instant, je n’étais qu’un être fragile, condamné à mourir si je ne mangeais pas dans l’heure. Je devais donc m’activer avant que mes dernières réserves d’énergie ne s’épuisent.
Je me trouvais à l’intérieur d’une immense structure métallique. Je savais parfaitement qu’il s’agissait d’un vaisseau spatial en alliage, qui voguait dans la mer appelée espace.
« On dirait un truc de MegaCorp ou de l’Union stellaire. »
Dans tous les cas, ces factions ne m’étaient pas amicales. En regardant autour de moi, j’aperçus une pile de conteneurs trois fois plus hauts qu’un être humain. Des caisses en plastique apparaissaient entre les conteneurs empilés.
Mon appendice auxiliaire, fixé à mon menton, tressaillit et diverses informations s’imprimèrent dans mon esprit.
« Quelle sensation fascinante. »
Faire l’expérience du « Super-sens », qui se manifestait autrefois sous la forme d’une mini-carte dans le jeu, était complètement différent lorsque je le ressentais directement dans mon corps.
Les odeurs s’entendaient comme des sons, et les sons se voyaient ; mes sens se mêlaient pour me transmettre des informations. C’était une faculté qui me permettait de percevoir simultanément tout ce qui se trouvait dans son rayon d’action.
Au bout de mes griffes, je sentais les vibrations produites par le moteur à fusion. Les faibles odeurs de divers éléments, comme l’oxygène, le carbone et d’autres encore, qui flottaient dans l’air stimulaient l’extrémité de mon appendice auxiliaire. Celui-ci détecta, parmi toutes ces odeurs, la présence de quelque chose de comestible et transmit l’information à mon cerveau.
Ma priorité absolue, à présent, était de me nourrir. Savoir que la nourriture n’était pas loin me rassurait. Mes trois paires de pattes se dirigèrent vers la proie, foulant les plaques métalliques froides. Chaque fois que mes griffes touchaient le sol en caillebotis, elles produisaient un grincement.
Je traversai la forêt de conteneurs et atteignis les caisses en plastique. Je grimpai sur l’une d’elles à l’aide de mes griffes. Une fois au sommet, je remarquai qu’elle était munie d’un verrou à code.
« Un code. Voyons voir. »
Je m’approchai du pavé numérique et mon appendice auxiliaire tressaillit. Les empreintes digitales sur la surface défilèrent alors dans mon esprit.
« 1234, sérieusement ? »
Même à l’ère spatiale, le niveau de sécurité était aussi bas. J’appuyai fermement sur les touches avec mes pattes avant.
Un bruit provenant de l’intérieur de la caisse m’indiqua que le verrou s’était ouvert. Quand je soulevai le couvercle, je découvris des barres caloriques sous vide, empilées à l’intérieur. J’en pris une sur le dessus.
Je la déchirai facilement avec mes griffes et en pris une bouchée. La texture rappelait celle d’une gomme en caoutchouc, mais l’infobulle du jeu précisait qu’elle était conçue uniquement pour sa valeur nutritive. Cela semblait vrai.
« Bon, au moins, j’ai réussi à refaire le plein. »
Ce n’était pas bon, mais sa haute teneur en calories me redonna de l’énergie jusqu’au bout de la queue.
Alors que j’allais en reprendre une bouchée, mes sens captèrent quelque chose. Ma queue fila comme une flèche et transperça l’objet inconnu.
« Un cafard ? »
Mes crocs acérés s’étaient enfoncés dans le cafard. Il se débattit pour s’échapper, puis finit par s’immobiliser. Je le dévorai comme si j’étais possédé. Sa carapace se brisa sous mes dents, et son jus gicla. Cette créature juteuse avait l’air bien nourrie et adulte. Après l’avoir entièrement mangée, je vis apparaître un nouveau message dans la boîte de texte.
[Effet de prédation activé ! Essence génétique « Ailes » obtenue avec succès auprès de « Cafard ».]
[« Ailes » extraites des caractéristiques biologiques du « Cafard ».]
[Voulez-vous appliquer « Ailes » ?]
« Oh ? »
Obtenir une essence génétique aussi vite relevait de la chance. Les essences génétiques étaient la clé de voûte de l’évolution des Amorphes : elles en constituaient un élément essentiel. Plus j’en acquérais, plus je pouvais évoluer et devenir puissant.
« Ailes. »
Dans un jeu se déroulant dans l’espace, les ailes en elles-mêmes n’avaient sans doute rien de particulier. Mais ce n’était pas un jeu : c’était la réalité.
Vu que j’étais une chenille planeuse, ce Trait avait davantage de chances de m’être utile que de me desservir. Il me permettrait d’asseoir ma domination pendant la chasse et m’aiderait à m’échapper.
« Accepter. »
[Application du Trait en cours.]
J’eus l’impression que quelque chose frétillait dans mon dos, puis des ailes à la texture lisse et élastique caractéristique de la chitine poussèrent.
[Application du Trait « Ailes » terminée.]
« Bien. »
Je décidai de tester mes ailes.
« Comment les bouger ? »
Contrairement aux jambes, les ailes n’étaient pas une partie familière du corps humain. Pourtant, puisqu’elles avaient poussé dans mon dos, j’essayai de contracter la zone dorsale, comme si je mobilisais les muscles autour de mes pectoraux.
J’avais vu juste : mes ailes battirent lentement.
« Elles consomment plus d’énergie que je ne le pensais. »
Après quelques essais, je compris vite. Voler demandait une quantité considérable d’énergie. Je cessai de battre des ailes et ouvris une barre calorique.
« Il me faut autre chose pour exploiter pleinement mes ailes. »
Le fait d’avoir obtenu des ailes était une bonne nouvelle, mais il me restait d’autres capacités essentielles à obtenir chez le cafard. Elles étaient indispensables pour survivre sans trop de difficulté.
« Premier objectif : trouvé. »
Je réfléchis tout en mâchant ma barre calorique.
« Il fallait que je devienne un tueur de cafards. »
Dans ma jeunesse, j’avais lu une histoire de ce genre. Un homme nommé Jonas avait tenté de fuir l’ordre de Dieu et s’était fait avaler par une baleine. S’il avait été un homme ordinaire, il serait mort, mais Jonas, protégé par Dieu, survécut. Il resta trois jours dans le ventre de la baleine, puis s’en échappa. Ensuite, il suivit fidèlement la parole de Dieu.
Si je ressortais cette vieille histoire de nulle part, c’était parce que ma situation ressemblait un peu à celle de Jonas dans le ventre de la baleine.
Moi aussi, j’errais dans le ventre d’une baleine d’acier, flottant en apesanteur à la recherche de cafards. Accroché au mur, j’attendis qu’un cafard passe en dessous. Ma queue se transforma en hameçon et le captura.
Avec douceur, mais fermeté, ma queue se souleva comme celle d’un pêcheur remontant son filet. Suspendu à son extrémité, le cafard comprit son sort et se débattit de toutes ses forces pour s’échapper.
« Ça ne marchera pas. »
Mes crocs acérés transpercèrent la tête du cafard. Mes petites dents, bien que tranchantes, s’activèrent sans relâche pour préparer sa carapace résistante et sa chair épaisse à la digestion. Il fallut réduire les restes du cafard en une sorte de bouillie passée au mixeur pour qu’ils puissent franchir ma gorge. La barre calorique l’emportait haut la main sur le plan nutritif, mais le cafard était bien meilleur au goût. Grâce à lui, je pouvais faire des choses que je n’aurais jamais imaginées quand j’étais humain.
« C’est drôle à dire, mais ça a le goût d’une chrysalide de ver à soie. »
Au sens propre, ça avait le goût d’un en-cas pour accompagner le soju.
« C’est le vingtième. Toujours rien, j’imagine. »
Comme j’en avais l’habitude à l’époque où j’étais humain, je serrai les dents avec mes pattes avant et fis apparaître la boîte de texte. Elle apparut devant ma tête, à ma demande.
[Race : Métamorphe spatial agressif non identifié
Statut : Hatchling
Objectif : Survivre
Trait spécial : Super-sens, Ailes, Exosquelette chitineux]
Obtenir mes premières ailes avait dû relever de la chance du débutant. Depuis, j’avais dévoré dix-neuf autres cafards, mais je n’avais obtenu qu’une seule essence génétique.
« L’Exosquelette chitineux n’est pas mal, mais… »
L’Exosquelette chitineux était un Trait puissant qui renforçait considérablement la défense au fil de la croissance. Il devenait plus utile aux stades avancés, mais ne me servait à rien pour l’instant.
Augmenter légèrement ma défense, alors qu’elle était presque nulle au stade Hatchling, ne changerait pas grand-chose. D’autres capacités étaient bien plus importantes.
« Il faut vraiment que je mette la main sur le Trait Vitalité robuste. »
La Vitalité robuste était un Trait courant chez la plupart des créatures insectoïdes ou végétales. Bien sûr, ses effets étaient assez simples.
« Elle réduit la consommation d’énergie et retarde le vieillissement. »
Dans un jeu où la durée de vie n’entrait pas en ligne de compte, ce Trait intéressait surtout les joueurs qui se concentraient sur ces mécaniques ou voulaient prolonger leur partie. Mais maintenant que le jeu était devenu réalité, il avait une tout autre importance.
« Avec la Vitalité robuste, je n’aurai pas autant à me soucier de la nourriture. »
Je ne pouvais pas survivre indéfiniment dans cette soute. Les vibrations provenant de l’autre côté des murs et les faibles bruits de pas qui résonnaient me rappelaient que le temps m’était compté.
L’humanité, propriétaire du vaisseau, était mon ennemie. Même sans tenir compte du scénario du jeu, il était difficile de croire qu’elle m’accueillerait à bras ouverts.
« Ils chercheront à me retrouver quand ils se rendront compte que la cargaison diminue. Et après ? La mort ou l’expérimentation. »
Pour échapper à un avenir aussi sombre, je devais remplir au plus vite les conditions d’évolution et quitter le stade Hatchling. Pour y parvenir, il me fallait élargir mon terrain de chasse au-delà de cette soute.
« J’ai assez divagué. Bref, si je veux survivre, je dois m’appliquer à chasser les cafards. »
« Changeons d’endroit. »
Les cafards étaient des insectes sensibles et intelligents. Ils ne s’aventuraient donc jamais dans les zones où leurs congénères étaient morts. Ils savaient que le danger rôdait là où les leurs avaient péri. Au début, je l’ignorais et perdis une demi-heure assis au même endroit sans rien accomplir.
« C’est parti ! »
Je pliai mes huit pattes contre le mur, puis mobilisai soudain toutes mes forces pour me propulser vers le haut. Mon corps rebondit avec élasticité et s’élança dans les airs.
En flottant, j’ouvris grand les ailes dans mon dos. Pour un humain, cela aurait ressemblé à une contraction puissante des muscles dorsaux, notamment des grands dorsaux.
[NDT : Le grand dorsal est un muscle large et plat qui recouvre la majeure partie de la face postérieure et inférieure du thorax.]
Je me mis à battre des ailes et mon corps, qui était en train de tomber, remonta lentement dans les airs. Une créature semblable à une araignée du désert, qui battait des ailes en volant. Une personne fragile aurait pu s’évanouir à cette vue.
Même en volant, je ne cessais de chercher des cafards du regard et grâce à mon appendice auxiliaire.
« À ce stade, je suis vraiment un Amorphe honorable. »
Perdu dans ces pensées frivoles, je détectai soudain deux cafards. L’un était sur le mur, tandis que l’autre s’activait au sommet d’une caisse en plastique.
Je décidai d’attraper celui qui se trouvait le plus près de moi, sur le mur. J’ajustai l’angle de mes ailes et mon corps pivota en direction du cafard.
Le cafard semblait perdu dans ses pensées ou distrait ; il ne se doutait absolument pas de mon approche. Je l’attrapai avec mes pattes avant, comme un aigle fondant sur un poisson.
Avant que le petit ne puisse s’échapper entre mes griffes, je le saisis vivement et le fourrai dans ma bouche. Sa carapace, qui semblait intacte, se brisa et du jus mêlé à des morceaux d’entrailles jaillit de son flanc.
Il en restait un. Je le gardai dans ma bouche tout en fixant ma prochaine cible.
« Oh non. »
Celui qui se trouvait près du sol m’avait repéré. Il se précipita sous une caisse.
Avec son petit corps et ses pattes tournées vers l’interstice au ras du sol, il ne lui restait plus qu’à se faufiler dans la fente de la plaque d’alliage pour que ma chasse soit terminée.
« Je ne peux pas le laisser s’échapper ! »
Je poussai contre le mur avec mes quatre paires de pattes pour prendre de l’élan, puis filai vers lui comme une flèche. La créature sondait déjà la fente avec ses antennes et sa tête.
Dès que son arrière-train fut visible, je piquai comme un missile et m’écrasai contre le fer impitoyable, dépourvu de la moindre douceur. Le choc fit irradier la douleur dans tout mon corps, mais je ne quittai pas l’arrière-train de la créature des yeux.
Ma queue jaillit comme une mante religieuse fondant sur sa proie. Elle fendit l’air et son extrémité, armée d’un aiguillon acéré, s’enfonça dans le trou de la plaque métallique.
La créature, qui venait de pousser un soupir de soulagement, paniqua. Alors que son cerveau avait envisagé de s’échapper sur-le-champ, l’aiguillon acéré le fendit en deux.
« Ouf. »
À un cheveu près, j’avais réussi à les chasser tous les deux. Ma queue revint triomphalement à sa place, chargée du glorieux butin de la victoire.
Après avoir fini de broyer la carcasse que j’avais dans la bouche, je me mis à manger la créature accrochée à ma queue. Alors que je terminais de la dévorer, le message tant attendu apparut.
[Effet de prédation activé ! Essence génétique « Vitalité robuste » obtenue avec succès auprès de « Cafard ».]
[« Vitalité robuste » extraite des caractéristiques biologiques du « Cafard ».]
[Voulez-vous appliquer « Vitalité robuste » ?]
« Bien sûr. J’accepte. »
Une vitalité d’une tout autre qualité parcourut mon corps. Les muscles autour de mes pattes, jusque-là longues et fines, s’étaient épaissis, et l’éclat de l’Exosquelette chitineux qui recouvrait mon dos et mon ventre s’était amélioré.
À présent, les choses sérieuses commençaient. La soute du vaisseau, comparée à mon corps, était incroyablement vaste et immense.
Le moment était venu de m’affranchir du monde où j’avais posé le pied pour la première fois.