Chapitre 166
« Hé, il ne fait pas un peu trop froid ? »
« Froid. » « Froid. » « Froid. »
Comme prévu, Adhai et la Mère du Ciel se mirent à trembler violemment sous le froid mordant. Et comme si cela ne suffisait pas, tout le monde était affamé.
« Il sera difficile de maintenir la température à bord de ce vaisseau spatial. »
Après la libération des tentacules corrosifs, le vaisseau spatial avait été complètement détruit. Les moteurs, mais aussi les parois métalliques de la coque, étaient entièrement rongés. Si une tempête s’abattait sur lui dans cet état, le vaisseau se briserait en morceaux.
« Il faut vite trouver de la nourriture et un abri. »
[ZZZ ZZZZ ZZ (Aidez tout le monde, s’il vous plaît)]
« Faites-moi confiance ! »
Je demandai au Numéro 26, le plus intact du groupe, de s’occuper des autres, puis sortis du vaisseau spatial.
La terre couverte de neige m’accueillit. Quand je remuai mes bras de combat, la couche épaisse fut balayée, révélant la glace en dessous.
La glace était lisse et brillante, sans la moindre fissure. Sa surface reflétait mon apparence intacte, sans que j’aie recours à la caractéristique « Évolution organique ».
Six cornes solides et une tête élancée évoquant celle d’un crocodile ou d’un grand céphalopode ; sous celle-ci, d’innombrables tentacules monstrueux ondulaient comme des nageoires.
Sous les tentacules qui se balançaient dans le vent, une carapace robuste mêlée d’écailles synthétiques enveloppait mon corps et mes six bras de combat, ainsi que deux petits bras près de ma poitrine.
Enfin, sous la glace — et donc invisible dans son reflet —, une longue queue imposante qui remplaçait le bas de mon corps était en partie enfouie dans la neige. Seules les pinces à son extrémité et les pointes fixées à l’intérieur dépassaient.
Je fonçai à travers la plaine enneigée, mon corps gigantesque mesurant entre vingt-sept et vingt-huit mètres. Les traces que je laissais derrière moi disparaissaient aussitôt, balayées par la neige et la grêle qui tombaient sans relâche. Sans mes organes auxiliaires, je me serais perdu en un rien de temps.
« La chaîne de montagnes là-bas… J’y vais ? Non, c’est trop loin. Alors… »
Je m’arrêtai et baissai les yeux vers mes pieds.
Parmi les créatures qui peuplaient cette planète glacée, certaines vivaient sous la glace. Même sous une couche si épaisse qu’on ne pouvait en mesurer l’épaisseur, la vie existait.
« Il y a un espace vide sous cette glace. »
Après l’avoir confirmé grâce à mes organes auxiliaires, je relevai les pinces au bout de ma queue. Je me concentrai sur la sensation de mes muscles qui se contractaient dans tout mon corps.
Les écailles et les plaques de ma carapace se mirent alors à luire d’un rouge ardent. C’était l’effet de la caractéristique « Émission de chaleur », obtenue lors de la précédente ligne d’approvisionnement de l’Union stellaire.
« À l’origine, c’était une caractéristique de régulation thermique des animaux à sang froid. »
Contrairement à la caractéristique d’origine, qui se contentait de réchauffer le corps, une fois acquise par un Amorph, elle permettait de convertir l’énergie interne en chaleur et d’en émettre une forte quantité, comme je le faisais à présent.
La glace avait plusieurs dizaines de mètres d’épaisseur et était incroyablement dure. Avec mes capacités physiques, j’aurais pu la creuser à mains nues sans difficulté, mais cela m’aurait pris beaucoup de temps.
« Même si je manque d’énergie… »
Comme je devais trouver au plus vite un abri et de la nourriture, dépenser de l’énergie maintenant était la meilleure option.
La glace sous mes pieds fondit et de la vapeur s’éleva. Les pinces les plus épaisses et les plaques de ma carapace, sur ma tête comme sur mon corps, brillaient de tout leur éclat, telles du fer chauffé à blanc.
« Ça devrait suffire. »
Je frappai la glace avec les pinces brûlantes de ma queue dorée. Au contact du sol, elles dégagèrent une chaleur intense et un nuage de vapeur.
Dans un grincement, l’épaisse couche de glace fondit à toute vitesse. Le bruit me rappela vaguement celui d’une poitrine de porc sur un gril brûlant.
« Ah… Je dois vraiment être affamé. »
La faim m’ayant ouvert l’appétit, je retirai ma queue du trou creusé dans la glace. Au fond de ce puits profond, il n’y avait que des ténèbres.
À l’aide des griffes émoussées qui parsemaient mes bras de combat et mon corps, je creusai le trou. La chaleur que je dégageais et la glace fondue me permirent de l’élargir sans peine.
Après avoir creusé plusieurs centaines de mètres de plus, l’espace s’élargit soudain.
J’avais enfin atteint la cavité souterraine sous la glace. Accroché au plafond glacé, je regardai en contrebas.
Je ne voyais rien dans l’obscurité, mais mes organes auxiliaires me révélaient parfaitement la structure des lieux. La température de cette cavité souterraine était plus élevée qu’à la surface, et le sol était composé de terre et de glace.
« Il y a aussi des organismes vivants ici. »
Dans les ténèbres, plus loin, j’entendais le bruissement de créatures qui se tortillaient. Grâce aux ventouses au bout de mes doigts, je m’agrippai au plafond la tête en bas et avançai.
Un groupe de créatures se trouvait non loin de moi. Sur leurs gardes, elles émettaient des ultrasons particuliers afin de sonder leur environnement.
« Goyles des cavernes. »
Les Goyles des cavernes vivaient en colonies souterraines ou dans des grottes très profondes. Ils ressemblaient à un croisement entre des chauves-souris et des primates, et mesuraient environ trois mètres.
Leur vue avait complètement dégénéré. Comme les chauves-souris, ils se servaient d’ultrasons particuliers pour repérer les objets. Ils avaient sans doute déjà compris que j’étais dans leur colonie.
« Ils sont extrêmement méfiants. »
Un monstre gigantesque d’une trentaine de mètres rampait au plafond glacé. Il était normal qu’ils en soient terrifiés. Si je m’approchais un peu plus, ils prendraient probablement tous la fuite.
« Mais… »
J’avais justement un moyen de m’occuper d’eux.
Cinq visages dormaient sur mon dos…
Je me servais surtout d’eux pour obtenir des informations sur mes ennemis et les tromper, mais leur caractéristique pouvait aussi être utile au combat. Je pouvais paralyser mes adversaires en émettant de puissants ultrasons.
« Plus leur ouïe est développée, plus les dégâts sont meurtriers. »
Sans oreilles, ils n’auraient pas été affectés. Mais dans cet espace plongé dans le noir absolu, il n’existait probablement pas de créatures sans oreilles. Je réveillai donc les cinq Visages.
Les cinq visages, soumis à ma volonté, ouvrirent les yeux en même temps. Des veines noires saillirent sur leurs traits livides et horrifiés.
Enfin, ils ouvrirent grand la bouche et une seconde gueule en forme de vortex en jaillit. Des ultrasons puissants s’en échappèrent, émis par une bouche hérissée de protubérances semblables à des dents.
L’espace étant clos, l’attaque ultrasonique fut plus efficace que d’habitude. Mes écailles, qui émettaient les ultrasons, tremblèrent sous l’effet de leur puissance.
Comme je m’y attendais, le chaos éclata parmi les Goyles des cavernes en contrebas.
« Kééé ! Kéééé ! »
« Kéroung ! »
« Kéééé ! »
Leurs organes de détection des ultrasons avaient dû éclater : une forte odeur de sang imprégna l’air.
Pour un humain, cela aurait été l’équivalent de perdre la vue et l’ouïe en même temps. Pris de panique, les Goyles des cavernes se mirent à s’attaquer les uns les autres.
Quand je constatai que les ennemis étaient désorganisés, je bondis vers le sol. Mon corps, qui mesurait près de trente mètres, s’élança dans les airs et s’abattit sur eux.
« Kwang ?! »
« Kik ! »
Six Goyles des cavernes qui se trouvaient sous moi moururent sur le coup. Les autres se ruèrent sur moi. Je ne pouvais rien entendre, mais c’était sans doute le bruit de mon atterrissage qui les avait attirés.
Un Goyle des cavernes sur mon dos abattit les mains sur ma carapace.
Les Goyles des cavernes étaient assez forts pour déchirer à mains nues des combinaisons de renforcement intermédiaire.
« C’est pour ça qu’on les utilise souvent comme matériau pour les mutants Hulk. »
Pour d’autres créatures, une telle attaque aurait suffi à pulvériser tout le corps. Ma carapace, elle, n’avait que quelques égratignures.
« Ké, kééé ? »
Le Goyle s’était sans doute attendu à voir du sang et de la chair, mais la sensation qu’il éprouvait du bout des doigts lui semblait étrange. Il pencha donc la tête.
Je repliai le bas de mon corps et ma queue vers le haut. La pince à l’extrémité de ma queue attrapa le Goyle.
« Keung ! »
Dès que je serrai, le corps du Goyle devint flasque. Son sang chaud et ses entrailles se répandirent sur mon dos.
La suite fut un jeu d’enfant. En quelques minutes, les dix Goyles des cavernes avaient tous péri.
Bien que l’odeur du sang se répandît dans toute la cavité souterraine, aucune autre créature ne se montra.
J’estimai l’endroit sûr et me détendis enfin.
L’odeur du sang chaud et de la viande fraîche titillait mes organes auxiliaires dans l’air glacé. Affamé, je percevais cette délicieuse odeur de viande et je salivais malgré moi.
« Et si j’en mangeais un avant de partir ? »
Personne ne me poursuivait. Je pouvais bien manger avant de m’en aller.
Une foule d’idées me traversa l’esprit, mais je détournai volontairement le regard. Je rebroussai chemin sur la voie glacée.
Après avoir parcouru la longue étendue de glace et être remonté à la surface, je retrouvai le même paysage qu’avant. La neige et la grêle ne cessaient de tomber, et les vents, loin d’être une simple image, étaient littéralement assez tranchants pour lacérer la chair.
Dans ce monde où rien ne changeait, je m’en remis à mes organes auxiliaires pour retrouver la direction du vaisseau spatial.
Au milieu des bourrasques aussi tranchantes que des lames, je sentis une odeur métallique. Je suivis celle qui émanait du vaisseau spatial.
Peu après, j’aperçus un amas de neige qui dépassait sans forme précise. Même si peu de temps s’était écoulé, la neige s’était déjà accumulée au point de presque dissimuler le vaisseau spatial.
En m’approchant, j’entendis le Numéro 26 me transmettre un message depuis l’intérieur du vaisseau spatial.
« Gros bonhomme ? »
[ZZZ ZZ ZZZZ ZZ ZZZ (J’ai trouvé de la nourriture et un abri.)]
« Waouh ! Déjà ? Impressionnant ! »
[ZZZ ZZ (Suivez-moi)]
Peu après, j’entendis le métal se froisser à l’intérieur de l’amas de neige. Puis, celui-ci explosa comme s’il avait été soufflé. Le Numéro 26, qui avait grandi jusqu’à mesurer dix mètres, apparut sur la neige immaculée.
« Beurk, dis-moi qu’on n’est pas loin. »
« Froid. » « Faim. » « Froid ! » « Faim ! »
En y regardant de plus près, je vis que la Mère du Ciel et Adhai s’agrippaient fermement au Numéro 26, enfouies jusqu’au cou dans son corps mou et visqueux. Seules leurs têtes dépassaient, et elles tremblaient de froid.
D’après mon expérience, la température du corps du Numéro 26 restait toujours constante, quelle que soit la température ambiante. Posé sur ma tête ou mon épaule, il procurait toujours une agréable fraîcheur.
« Dans un endroit aussi froid, est-ce que ça leur semblerait plutôt chaud ? »
En les voyant trembler ici, je me demandai si son corps pouvait leur paraître chaud, cette fois. Si nous restions plus longtemps, elles risquaient toutes les deux de souffrir. Je les guidai vers le trou creusé sous terre.
Tandis que le Numéro 26 et moi affrontions la tempête de neige, Adhai nous envoya soudain une onde télépathique d’alerte.
« Adulte ! » « Jeune adulte ! » « Danger ! »
[ZZZ (Adhai ?)]
« Moi. » « Parenté. » « Détection. » « Ciel. » « Vol. » « Poursuite. »
« Hein ? Je sens quelque chose qui ressemble à la petite créature là-bas. Fascinant. »
Adhai tremblait tout en émettant des ondes sensorielles. Le Numéro 26 prononça alors des mots semblables aux siens.
Parenté ?
Je levai les yeux vers le ciel. Au-delà de la neige et de la grêle incessantes, je ne voyais que d’épais nuages gris.
Je m’adressai d’urgence à la Mère du Ciel.
La Mère du Ciel aussi semblait sentir que quelque chose n’allait pas. Elle tourna la tête vers le ciel. Ses pupilles couleur citrouille se déplacèrent lentement, puis se dilatèrent brusquement lorsqu’elles arrivèrent près des montagnes.
« C’est un Gallagon blanc ! Il vole dans notre direction ! »
[ZZZ ZZ ZZZ ZZZZ (Dépêchez-vous. Tout le monde, montez sur moi !)]
À voir Adhai trembler, le Gallagon blanc ne venait pas avec de bonnes intentions. Je déposai le Numéro 26, qui tenait les enfants, sur mon dos.
Quand je fus certain que le Numéro 26 s’était solidement accroché à moi avec ses tentacules, je partis à toute vitesse.
[ZZZ ZZZZ (Accrochez-vous bien)]
« Waouh ! »
Grâce à mes six bras de combat et aux griffes émoussées qui parsemaient mon corps, je fus projeté en avant comme un projectile de canon.
Tout en courant, je demandai à la Mère du Ciel :
[ZZZ ZZ ZZZZ ZZ (À quelle distance est-il, maintenant ?)]
« À cette vitesse, il sera là dans cinq minutes ? Non, il nous survolera d’ici trois minutes. »
Même s’il volait très haut, le Gallagon blanc pouvait encore nous voir. Il était toujours loin, mais il ne tarderait peut-être pas à repérer notre position en survolant les environs.
« La neige effacera vite nos traces, mais… »
Ce ne serait pas le cas du trou. Son entrée était si large que la neige mettrait du temps à la recouvrir.
« Il faut que je le bouche. »
Arrivé en un instant au trou qui menait sous terre, je poussai d’abord le Numéro 26 à l’intérieur.
[ZZZZ ZZ ZZZZ ZZ (Une fois en bas, commencez par vous remplir l’estomac.)]
« Le grand ne descend pas ? »
[ZZZZ ZZ ZZZ ZZZ ZZ ZZZZ ZZ ZZZ (Une suite de réponses affirmatives indiquant que j’ai des choses à faire. Je descendrai bientôt.)]
Après avoir rassuré le Numéro 26, je recouvris l’entrée du trou avec mon corps. Puis, j’étendis mes tentacules corrosifs pour rassembler la neige accumulée tout autour et la répandre sur moi.
Ce n’est qu’une fois recouvert d’une épaisse couche de neige que je rétractai mes tentacules corrosifs.
Quand j’eus terminé, je retins mon souffle. J’entendis alors le bruit étrange du vent venu d’en haut.
Il était très faible, à peine perceptible, mais c’était clairement le battement d’ailes.
Le bruit s’approcha lentement, puis s’éloigna.
« Il est là. »
La grande bête connue sous le nom de Dragon de l’Univers tournait autour de moi.