Chapitre 153
[Entrée terminée.]
« Bien. Les systèmes de défense du vaisseau sont toujours inactifs. »
[Conzay ? Tu vois ça ? Je n’ai jamais vu de vaisseau utilisant ce genre de bio-métal.]
Six cyborgs synchronisés avec leurs marcheurs pénétrèrent dans le vaisseau mystérieux. Lorsqu’ils forcèrent la porte, ils ignoraient encore ce qu’ils allaient découvrir, mais une fois à l’intérieur, ils comprirent que ce vaisseau n’avait rien d’ordinaire.
À part sa coque extérieure et ses parois intérieures d’un noir de jais, il ressemblait à un vaisseau d’escorte standard du Culte. Pourtant, l’examen effectué avec le module de détection des signaux biologiques installé sur leurs marcheurs révéla des résultats tout à fait différents.
De faibles signes de vie émanaient de tout le vaisseau. La chaleur évoquait celle d’un tissu biologique, et l’air était anormalement humide pour un vaisseau spatial : autant de caractéristiques qui le distinguaient d’un vaisseau ordinaire.
« C’est étrange que le Culte ait développé un métal pareil. »
« Ils l’ont obtenu des Outspacers ? »
« On a le temps, examinons-le attentivement. »
Malgré l’étrangeté de l’intérieur du vaisseau, les cyborgs ne s’inquiétaient pas. Le marcheur qu’ils pilotaient était un exosuit de combat lourdement blindé, le modèle « Sentinelle ». Avec son bouclier renforcé intégré, il était assez puissant pour affronter les Guerriers du Culte.
Ces marcheurs n’étaient pas conçus pour équiper les armes d’un cargo ordinaire : le Département de gestion de la population de l’Union stellaire les avait tous fournis afin d’assurer le bon déroulement du transport des marchandises. Ils étaient également équipés de petits drones et de diverses armes pour soutenir les combats. Une victoire totale contre les Guerriers du Culte serait peut-être difficile à obtenir, mais la défaite n’était certainement pas une option.
Néanmoins, les cyborgs lourdement armés, menés par MacF, déployèrent des drones d’exploration. De petits appareils sphériques filèrent dans les couloirs du vaisseau et disparurent dans ses profondeurs.
D’après l’analyse de V, le vaisseau transportait plus de sept cents tonnes de marchandises. Puisque deux cents personnes avaient embarqué à bord d’un vaisseau du Culte de classe similaire, celui-ci devait en transporter plus de trois fois autant.
Avec autant de monde à bord, ils ne tarderaient pas à être repérés.
À cet instant, les drones d’exploration commencèrent à transmettre des images de la coque, prises sous tous les angles. Tout en examinant la carte intérieure qui se dessinait peu à peu, les cyborgs s’enfoncèrent davantage dans le vaisseau.
« Hé, MacF. Regarde ça. »
« Quoi donc ? »
« On dirait une sorte de plante. »
Comme tout était complètement noir, ils ne l’avaient pas remarquée au premier abord. Ce ne fut que lorsqu’un autre cyborg la lui signala que MacF comprit que des structures semblables à des lianes ou à des tiges recouvraient le couloir.
« V a comparé ça à la base de données Starlink, mais aucune donnée biologique ne correspond. »
« Ça ne vient pas non plus des Outspacers. Qu’est-ce que c’est ? »
« Je vais prélever un échantillon, pour l’instant. »
À l’aide du bras de travail fixé au marcheur, le cyborg arracha les lianes qui s’accrochaient au couloir. Une substance noire et visqueuse s’écoula des tiges rompues.
« … Heureusement qu’on est dans un marcheur hermétique. Dans un marcheur léger, on aurait été fichus. »
« Tu as modifié jusqu’aux composants internes ? »
« Il se mettrait peut-être juste à vomir de l’huile à flots. »
« Arrête de raconter n’importe quoi. Une fois l’échantillon prélevé, on continue. »
« Ouais, il suffira de l’enregistrer dans la base de données. »
Ils poursuivirent ainsi leur progression tout en recueillant des informations. Le couloir se rétrécissait peu à peu, et la tête du marcheur frôlait presque le plafond.
Pourtant, ils ne virent pas l’ombre d’un membre du Culte. Jusqu’ici, les seules formes de vie qu’ils avaient aperçues étaient des lianes et des spores apparemment impures.
Mais ce n’était pas la seule chose étrange.
« Ensuite, à droite… Hein ? »
« Quoi ? »
« Il devrait y avoir un embranchement, ici. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Le couloir est tout droit. »
« La carte est bizarre. Vérifiez tous. »
Sur les ordres de MacF, ils consultèrent les cartes dressées par les six drones d’exploration. Les cartes virtuelles affichées devant eux les stupéfièrent.
« Les cartes sont différentes ! »
Une telle chose pouvait-elle se produire si la structure du vaisseau changeait en temps réel ? Pas une seule section ne correspondait entre les cartes créées par les six drones.
« Les drones ont peut-être un problème. Ils ont peut-être été affectés par des interférences radio. »
« Ça ne devrait pas provoquer des dysfonctionnements pareils. »
« Conzay, tu as vu ? La situation est bizarre. »
« Eh bien… pour l’instant, retournons au vaisseau… »
À ces mots, les cyborgs tentèrent de rebrousser chemin, mais le vaisseau se mit brusquement à trembler.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
« Hé, Conzay. Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Le vaisseau bouge, il craque, attention, il craque… »
« Conzay ? Conzay… Argh ! »
« Argh ?! »
Un bruit puissant retentit dans le récepteur du marcheur auquel ils étaient reliés. Les cyborgs coupèrent aussitôt la communication. MacF redémarra le système pour tenter de joindre Conzay, mais seul un grésillement lui répondit.
« Merde, on dirait que le système de communication a grillé. »
Les marcheurs communiquaient toujours entre eux, mais ils avaient perdu le contact avec le cargo. Plus aucun lien avec le vaisseau, une structure aberrante, pas âme qui vive — seulement d’étranges capsules et des tiges qui encombraient les couloirs.
Des émotions enfouies dans l’esprit des cyborgs remontèrent à la surface. Elles avaient un nom : la peur.
« Tout le monde, gardez votre calme. Retournons à la navette. »
Les cyborgs firent demi-tour. MacF prit la tête du groupe pour rassurer ses compagnons, qui commençaient à paniquer.
Les lourds pas des marcheurs résonnaient dans le couloir. À chacun d’eux, les vrilles noires qui s’étendaient depuis la structure du vaisseau frémissaient comme si elles étaient vivantes. C’était improbable, mais MacF ne pouvait s’empêcher de penser que le vaisseau ressemblait à un organisme vivant, qui digérait déjà les cyborgs piégés à l’intérieur.
« Quelle pensée absurde. »
MacF chassa de force cette idée qui lui venait à l’esprit. Dans ce genre de situation, il fallait rester concentré.
Mais la cruelle réalité piétina sans pitié tous ses efforts.
« Merde, qu’est-ce que c’est que ça ?! »
« … »
À la place du couloir rectiligne qu’ils avaient emprunté à l’aller, un carrefour les attendait. Un cyborg affolé lança une bordée d’injures.
MacF envisagea même de se désynchroniser du marcheur, persuadé qu’il avait dû mal voir. Mais, à son grand désarroi, le carrefour se trouvait toujours devant eux.
« Merde, qu’est-ce qu’on fait ? »
« On réessaie avec les drones d’exploration… »
« Ouais, comme si ça n’allait pas encore changer ! »
« Calmez-vous ! Au lieu de vous plaindre, pourquoi ne pas percer le mur ? »
« Percer le mur ? »
« Grâce au système d’approvisionnement en oxygène de la Sentinelle, on peut survivre dans l’espace. On sort et on rejoint la navette par l’extérieur. »
C’était risqué, mais l’idée n’était pas mauvaise. En tout cas, elle semblait préférable à une progression dans un vaisseau dont l’intérieur changeait sans cesse.
Le canon tempête fixé au marcheur se braqua sur la paroi du couloir. Une rafale de tirs s’abattit sur le mur en alliage.
Les vrilles et les capsules accrochées à la paroi furent réduites en débris calcinés, et une large ouverture apparut. De l’autre côté, un nouveau couloir les attendait. Malgré l’incertitude, les cyborgs poursuivirent leur route.
« Merde, on va voir lequel de nous deux l’emporte. »
Après avoir percé plusieurs murs, ils atteignirent enfin la coque extérieure du vaisseau, comme ils l’avaient espéré.
« Il ne reste plus qu’à sortir ! »
« D’accord ! »
Les balles à uranium appauvri du chargeur portaient tous leurs espoirs et perforèrent la paroi.
Ils tirèrent jusqu’à percer une ouverture, puis continuèrent jusqu’à ce que le canon tempête surchauffe et bloque le tir. Ce n’est qu’alors qu’ils purent sortir.
Mais ce qu’ils découvrirent au-delà de la coque ne ressemblait pas à ce qu’ils avaient imaginé.
« Quoi ? »
La première chose qu’ils virent fut la coque d’un vaisseau. Une silhouette allongée et rectangulaire, qui scintillait dans la pénombre : la forme familière d’un vaisseau. C’était leur cargo.
Le cargo était maintenant déchiqueté. Une énorme griffe dérivait dans l’espace, déchirant méthodiquement le vaisseau en morceaux.
D’innombrables conteneurs s’échappaient du cargo et se dispersaient dans l’espace. De longs tentacules serpentins, semblables à des serpents, récupéraient les débris flottants.
Face à cette scène, tous les cyborgs eurent la même pensée.
Le cargo à bord duquel ils étaient arrivés se faisait dévorer par ce vaisseau métamorphosé en monstre.
***
« Comme prévu, cette forme a des avantages et des inconvénients bien distincts. »
Les débris d’un vaisseau coupé en deux flottaient devant moi.
Le vaisseau de ravitaillement, plusieurs fois plus grand que le vaisseau d’escorte que je contrôlais, avait été entièrement démoli par des griffes de plusieurs dizaines de mètres de long.
« Même si sa puissance destructrice est sans pareille dans des conditions normales… »
Elle avait un inconvénient majeur.
La vitesse de déplacement diminuait lorsque des griffes ou des moissonneurs se formaient sur la coque extérieure du vaisseau. De plus, les parties du corps ainsi créées se mouvaient beaucoup plus lentement.
Si l’autre vaisseau n’avait pas été un simple cargo, mais un navire de guerre, ou si j’avais réagi un peu plus vite à son approche, il m’aurait été impossible de le déchiqueter aussi facilement.
« Le renforcement de Numéro 26 se révèle bien utile dans ce genre de situation. »
Numéro 26, alimenté par l’énergie des Démons marins, était devenu extrêmement puissant. De plus, le vaisseau d’escorte du Culte que je contrôlais était constitué d’un alliage de lune-argent, ce qui renforçait les effets de ses pouvoirs psychiques.
Grâce à ces deux facteurs, Numéro 26 pouvait déployer une nouvelle puissance.
« Une impulsion électromagnétique créée par un pouvoir psychique. »
Numéro 26 concentrait son pouvoir psychique en des points précis pour créer une zone qui désactivait les appareils électroniques. La technologie des impulsions électromagnétiques existait dans les jeux, mais aucune de ces techniques ne pouvait être retracée.
Ainsi, la technique de Numéro 26, qui se contentait de mettre hors service les systèmes du vaisseau de ravitaillement, pouvait être considérée comme une création originale.
« Ça peut prendre quelques minutes, mais… »
J’avais tout le temps nécessaire pour m’approcher du vaisseau de ravitaillement.
En voyant les gigantesques mâchoires et les griffes apparaître sur le vaisseau d’escorte que je contrôlais, ils avaient tenté de garder leurs distances, mais il était déjà trop tard. Le vaisseau de ravitaillement avait battu en retraite, puis s’était fait happer par mes mâchoires ; sa coque avait été déchiquetée.
« J’aimerais me battre comme ça pendant les batailles de flotte. »
Contre un petit groupe d’adversaires, cette méthode semblait facile à employer.
Bien sûr, face à des dizaines de vaisseaux au cours d’une bataille de flotte, impossible de tout régler avec de simples tourbillons psychiques. Il faudrait donc trouver d’autres méthodes.
« Enfin, c’est pratique d’avoir de quoi manger. »
Les énormes mâchoires qui saillaient à l’avant du vaisseau d’escorte avalèrent tous les conteneurs qui s’échappaient du vaisseau détruit. Formées d’un alliage de lune-argent et de tissus organiques, elles broyaient les conteneurs et en absorbaient le contenu.
En un instant, des centaines d’essences génétiques s’infiltrèrent dans mon corps, et plusieurs fenêtres de texte annonçant les effets de prédation apparurent. Comme les passagers étaient entrés dans des capsules cryogéniques sous anesthésie, ils n’avaient dû ressentir ni peur ni douleur.
« Mais tout le monde n’aura pas droit à ça. »
Certains tenteraient désespérément de m’échapper, d’autres s’opposeraient à moi. Ils n’auraient pas la chance de mourir en paix.
Plusieurs navettes et de nombreux drones de combat sortirent du vaisseau en train d’exploser. Les drones, équipés de canons tempête légers, me criblèrent de balles.
Pendant ce temps, les navettes tentaient de fuir. Elles devaient espérer s’échapper pendant que les drones faisaient diversion.
« Je ne peux pas les laisser filer. »
Des dizaines de vrilles d’érosion jaillirent de la coque, synchronisées avec mon corps. Tels les serpents à cent têtes des mythes, elles s’agrippèrent aux queues des navettes.
Les navettes luttaient par tous les moyens pour s’échapper. Mais les vrilles étaient trop nombreuses et les recouvraient entièrement.
Au bout du compte, pas une seule navette ne parvint à s’enfuir. Je les attrapai toutes.
De longues et fines vrilles d’érosion s’enroulèrent autour des navettes et fracassèrent les vitres en alliage qui protégeaient les sièges de pilotage. Puis elles déchirèrent les appareils, cyborgs reliés à bord compris.
Une petite cyborg, aussi petite que les étoiles lointaines, hurla. Dans l’immensité de l’espace, aucun son ne pouvait s’entendre, mais il était facile de deviner qu’elle implorait sa grâce ou reconnaissait sa faute.
« Désolé, mais je ne peux pas te laisser faire. »
C’étaient eux qui m’avaient attaqué les premiers. Si j’avais été faible, ils auraient essayé de me tuer de leur côté. Ils avaient fait le mauvais choix au mauvais endroit.
Ainsi, les cyborgs qui étaient montés à bord des navettes devinrent un à un la nourriture des vrilles d’érosion.
« Hum ? »
À cet instant, je sentis le regard de quelqu’un.
Je détournai mon attention des débris du vaisseau de ravitaillement et vérifiai ce qui se passait à l’intérieur comme à l’extérieur du vaisseau.
« Quand sont-ils revenus ? »
Six marcheurs qui avaient pénétré dans mon corps déchirèrent mon flanc et observèrent le résultat de mes actions. Leur visage était caché derrière leurs lourds marcheurs blindés, mais ils devaient être assez surpris.
« Je devrais m’occuper d’eux aussi ? »
J’ordonnai aux vrilles d’érosion qui se trouvaient près d’eux de capturer les marcheurs.
« ■■■ ! ■■ ■■ ! »
« ■■ ■ ! »
À la vue des vrilles d’érosion qui s’approchaient, les marcheurs reculèrent et rampèrent à l’intérieur de mon corps. Un seul, à l’arrière, ne réussit pas à éviter les vrilles et se fit attraper.
« ■ ■■ ■■■ ! ■■ ! »
Pris dans les vrilles, le marcheur se débattit et tenta de les trancher avec le canon tempête fixé à son bras, mais sa résistance était vaine. Il y avait bien d’autres vrilles d’érosion autour de lui.
Le marcheur qui résistait finit déchiqueté par les vrilles, puis fut entièrement dévoré.
« Il en reste cinq. »
J’aurais pu modifier la structure du vaisseau et les écraser tous, mais je décidai de m’en abstenir.
« Un ou deux pourraient m’être utiles comme informateurs. »
J’avais déjà recueilli suffisamment d’informations auprès des membres du Culte. Leur présenter de nouveaux amis ne ferait pas de mal.
« Adhai a l’air de s’ennuyer. »
En dehors des moments où elle aidait de temps à autre à définir les itinéraires, Adhai passait son temps à jouer avec Numéro 26 et à s’entraîner à la chasse avec la Mère du Ciel. Grâce à son enseignement, elle était devenue bien plus douée pour utiliser l’« hypervitesse » et l’« Éclair violet ».
« Et si je laissais Adhai s’en charger, cette fois ? »
Je lui envoyai une impulsion de volonté, puis me reconcentrai sur la prédation.
Même lorsque les lignes de ravitaillement se vidaient, l’univers restait silencieux, sans le moindre bruit.