Chapitre 152
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Chapitre 151
Officiellement, MegaCorp et l’Union stellaire étaient en guerre. Le conflit avait éclaté lorsque l’Union stellaire avait fomenté une rébellion dans les colonies de MegaCorp, tendant les relations entre les deux factions. Ces dernières années, l’intensité des affrontements armés avait diminué, se limitant à des escarmouches localisées, mais jusque-là, les deux puissances s’étaient livré de féroces batailles.
MegaCorp avait adopté une stratégie fondée sur le déploiement massif de soldats humains et de mutants Hulk, comptant sur une force écrasante pour s’en prendre à l’Union stellaire. Cette dernière, en revanche, recourait surtout à des tactiques terroristes, comme les bombes nanomachines autodestructrices fixées à des androïdes, à la manière de torpilles Gremlins.
Malgré l’ironie apparente de voir des humains combattre des machines, il y avait une raison à cela. L’Union stellaire était composée en majorité de cyborgs, et leur création exigeait au départ des humains en bonne santé. D’autres races pouvaient servir de matière première, mais cela posait problème. Les Cults ne supportaient pas les opérations nécessaires à la cyborgisation, leurs corps étant trop faibles ; les races humanoïdes comme les Wolfens étaient peu nombreuses et n’avaient pas fait l’objet de recherches sur l’amélioration génétique, ce qui réduisait les chances de réussite de la cyborgisation.
On aurait pu suggérer de créer des humains clonés, mais cette technologie présentait de graves défauts. Les clones étaient souvent instables mentalement, ce qui les rendait impropres à la cyborgisation. En conséquence, aucune race ne convenait autant qu’un « humain » en bonne santé pour être transformée en cyborg efficacement et à moindre coût. L’Union stellaire avait donc adopté une stratégie reposant sur un petit nombre de commandants cyborgs et une grande quantité de drones.
Au début de la guerre, cette stratégie s’était révélée efficace, jusqu’à ce que MegaCorp déploie des armes à impulsion électromagnétique dans l’espace. Celles-ci étaient tout aussi dévastatrices pour les deux camps, mais la plupart des forces de l’Union stellaire étant mécaniques, elles en souffraient davantage. De son côté, MegaCorp pouvait déployer des mutants Hulk capables de survivre dans l’espace pour limiter les dégâts.
L’apparition des armes à impulsion électromagnétique semblait annoncer la fin de la guerre. Mais, contre toute attente, ce ne fut pas le cas. À l’insu du grand public, les dirigeants de MegaCorp et de l’Union stellaire avaient conclu un accord secret. Ils avaient compris qu’en coordonnant la guerre, ils pourraient en tirer des profits considérables.
L’Union stellaire avait besoin de capturer de nombreux êtres doués de conscience pour accroître sa population, tandis que MegaCorp avait reconnu le potentiel lucratif du trafic humain. Les dirigeants connaissaient bien les besoins de leurs homologues : ils avaient donc transformé la guerre entre les factions en une affaire commerciale.
Comme ils ne pouvaient pas mener ces activités au grand jour, ils avaient recours à des intermédiaires. Les récupérateurs de l’espace, qui prospéraient grâce au pillage et au crime, ainsi que les Cults, qui se livraient au commerce des esclaves, jouaient le rôle d’entremetteurs. Les « affaires » des grandes puissances duraient depuis des siècles et, aujourd’hui encore, des cargos transportant des « ressources humaines » sillonnaient l’espace à vive allure.
Dans le système JP-99, situé aux confins de l’Empire du Culte, un cargo cyborg, après avoir achevé ses transactions avec des marchands cultistes, faisait route vers son port d’attache.
« Tu as terminé de vérifier la cargaison ?
— V100 a vérifié jusqu’au conteneur 50. Tout est en ordre.
— Ouf, seulement 50 conteneurs. »
Conzay, cyborg de l’Union stellaire, débrancha le câble relié à sa tête. Plus de 80 % de son corps avait été remplacé par des machines, ce qui lui permettait de se connecter à l’ordinateur du vaisseau. Les performances insuffisantes de son module d’assistance cérébrale l’empêchaient de piloter le vaisseau, mais gérer sa cargaison ne lui posait aucun problème.
Dans les conteneurs réfrigérés du cargo se trouvaient des individus qui avaient accepté volontairement de devenir des cyborgs. Ils appartenaient à des races diverses, mais bientôt, ils ne feraient plus qu’un sous la bannière de l’Union stellaire.
« On dirait que nous n’atteindrons pas le quota cette fois. C’est embêtant.
— Les marchands cultistes prétendent que c’est à cause de problèmes internes. N’importe quoi. Depuis quand se sont-ils souciés de ce genre de choses ? »
Conzay se gratta la tempe en observant les graphiques de données affichés dans ses yeux. Ils avaient prévu de remplir jusqu’au conteneur 70, mais les marchands cultistes leur avaient livré moins d’esclaves que prévu.
Si la situation persistait, elle ne respecterait pas le quota fixé par le Département de gestion de la population et s’exposerait à de lourdes sanctions. Il fallait éviter cela à tout prix.
Conzay rebrancha le câble à sa tête.
« MacF, il y a des cartels de trafiquants d’êtres humains dans les environs ?
— C’est une zone cultiste. Qui diable oserait faire des affaires ici ?
— Oui, tu as sans doute raison.
— Il y a peut-être des Chiens spatiaux dans le système voisin. Essaie d’aller là-bas pour négocier.
— D’accord, je vais faire ça. Il y aura peut-être une affaire à conclure, alors arme lourdement les drones. »
[Bien reçu.]
Après avoir mis fin à la communication, Conzay afficha les données relatives au cartel de Chiens spatiaux qui pourrait opérer dans les systèmes voisins, afin de les vérifier. Pendant qu’elle les examinait attentivement, l’ordinateur de la flotte, V, lui envoya une notification.
« Des signaux biométriques ? »
Les vaisseaux spatiaux empruntaient rarement cette route. L’Union stellaire insistait toujours sur le fait que ses citoyens devenaient cyborgs par « choix volontaire ». Il était strictement interdit aux vaisseaux transportant des candidats à la cyborgisation de se déplacer de façon trop voyante.
Pour garantir le respect de cette règle, ce vaisseau était toutefois équipé d’un système de détection haute performance, spécialement soutenu par le Comité mécanique. Il permettait de recueillir des informations sur l’adversaire avant lui et de l’éviter automatiquement.
« On peut identifier le vaisseau ? »
[D’après son apparence extérieure, il s’agirait d’un vaisseau d’escorte de classe JASBIL-02SAN JAMA. Son niveau d’armement est inconnu.]
« Ça pourrait être un Outsplacer ? »
[La comparaison avec la base de données Starlink n’a révélé aucune correspondance.]
« Ouf, tant mieux. Est-ce un vaisseau recouvert d’alliages spéciaux ? Par précaution, téléverse son apparence extérieure et ses signaux biométriques. »
[Confirmation.]
Pendant que V téléversait les données du mystérieux vaisseau dans la base de données de l’Union stellaire, Conzay examina l’image reconstituée virtuellement du vaisseau adverse.
« À quel niveau les signaux biométriques sont-ils détectés ? »
[Le nombre d’occupants est estimé à plus de 700.]
« 700 ?! C’est dingue. Qu’est-ce qu’ils ont bien pu entasser là-dedans ? »
Cette réponse fit soudain naître une autre idée dans l’esprit de Conzay.
« On dirait vraiment un vaisseau négrier, là-bas. »
Le cargo de Conzay était environ une fois et demie plus grand que celui de son adversaire, mais il transportait étonnamment peu d’occupants : 500 cargaisons, 30 cyborgs et 70 drones de combat.
« Suspect. »
Conzay reprit contact avec MacF.
[Pourquoi tu interromps sans arrêt la communication ? Je travaille.]
« Hé, prépare tous les drones.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Si tout se passe bien, on pourrait récupérer quelque chose. »
Si l’adversaire disposait d’un armement puissant, elle comptait se replier sans attaquer. Sinon…
« V, active les systèmes de brouillage et de furtivité. »
[Systèmes activés.]
Avec 700 occupants, elle aurait largement de quoi remplir son quota.
Enchaîner les sauts de distorsion n’était pas aussi facile qu’on pouvait le croire. J’avais déjà utilisé cette méthode pour contrôler des vaisseaux de MegaCorp, mais jamais aussi longtemps sans interruption.
Maintenir ma concentration pendant plusieurs semaines de navigation en distorsion était difficile.
« L’énergie n’est pas un problème, mais… »
« Même si, pour diverses raisons, j’ai tout mon temps, rester concentré pendant ce voyage ennuyeux n’est pas facile. »
Imagine conduire une voiture pendant plus d’un mois sans t’arrêter, sur une route où tu ne sais jamais quand une bête sauvage peut surgir. Même avec des sens aiguisés et l’aide d’appareils auxiliaires comme l’Amorph, la tâche était difficile.
Je n’avais pas le choix : je devais interrompre les sauts de distorsion et faire des pauses de temps à autre.
***
Je faisais une pause après un mois de voyage.
« Mais j’ai déjà fait la moitié du trajet. »
Dans un mois environ, j’arriverais à la planète où se trouvait le nid des Gallagons.
À l’aide de mes tentacules corrosifs, je dévorai la viande stockée, comme s’il s’agissait de gâteaux de riz.
Mes tentacules épais et coriaces, recouverts d’une carapace robuste, digérèrent instantanément leurs proies et fournirent à mon corps l’énergie dont il avait besoin. Tandis que l’énergie se répandait en moi, la fatigue s’estompa et je me sentis un peu mieux.
« Malgré tout, il me faut sans doute davantage de viande. »
Tous les systèmes de ce vaisseau étaient sous mon contrôle absolu. Je veillais donc à ce que les réserves de nourriture ne se gâtent pas.
« Difficile d’empêcher la nourriture de pourrir telle quelle. »
Il n’en restait plus beaucoup. Malgré son appétit colossal, même 26, qui approchait de la maturité, mangeait bien plus qu’avant. Adhai, qui se nourrissait de sang et de fluides corporels, n’était pas faite pour manger de la viande conservée depuis longtemps.
« La Mère du ciel mange aussi beaucoup. »
Il allait falloir que je refasse le plein de nourriture en chemin.
Dans la galaxie JP-99 où nous nous trouvions, les vaisseaux spatiaux circulaient rarement. Même si c’était un territoire cultiste, je n’avais croisé aucun autre vaisseau jusqu’ici.
« Il y aura beaucoup de vaisseaux dans la galaxie suivante… Hein ? »
Alors que je réfléchissais à la façon de refaire mes réserves, quelque chose attira mes sens.
Je fis semblant de ne pas remarquer la présence d’un adversaire et me mis en mouvement.
Le mystérieux vaisseau s’approcha sans se douter qu’une toile d’araignée se dressait devant lui. Alors qu’il réduisait la distance, il s’immobilisa brusquement.
Ils essayaient sans doute de scanner mon vaisseau. De mon côté, je concentrai tous mes sens pour détecter les passagers à bord de l’autre appareil.
« Hmm. »
Je percevais les faibles mouvements de centaines de formes de vie, l’odeur métallique prononcée de 30 organismes humanoïdes et les puissants signaux électriques émis par 70 machines.
« Ah, je vois. »
C’était un convoi de ravitaillement de l’Union stellaire.
L’Union stellaire était une communauté de cyborgs, d’humanoïdes, d’androïdes, de drones et d’autres machines. Comme ses membres avaient du mal à se reproduire, elle insistait sur le fait que ses citoyens devenaient cyborgs de leur plein gré. Pour accroître sa population, l’Union stellaire capturait donc des esclaves dans d’autres factions.
« La plupart sont destinés à la cyborgisation, et quelques-uns serviront à des expériences sur les humains. »
L’Union stellaire soutenait que ses membres devaient remplacer leur corps par des machines, car ils étaient trop fragiles. C’était ironique, pour un groupe qui faisait venir des humains en secret afin de préserver sa communauté.
Ces convois de ravitaillement étaient donc organisés dans le plus grand secret. Les transactions se faisaient aussi clandestinement, par l’intermédiaire de tiers comme les Cults ou les pirates de l’espace.
« À cet égard, MegaCorp et l’Union stellaire se ressemblent. »
Dans Survie spatiale, l’Union stellaire était classée parmi les factions neutres, mais cela ne voulait pas dire qu’elle était dépourvue de zones d’ombre. On y trouvait une forme différente de dévalorisation de la vie et d’humour noir, comparée à celle de MegaCorp.
À cet instant, ils lancèrent leurs chasseurs.
Hormis la coque extérieure, d’un violet sombre assorti à mon apparence, et les armes invisibles dissimulées, ce vaisseau d’escorte était en tout point identique au modèle habituel.
J’avais confirmé lors d’un scan un peu plus tôt qu’aucune tourelle à plasma ni aucun canon psychique n’était visible. Il était évident qu’ils me prenaient pour une proie facile.
« Ils me prennent pour cible ? »
J’en devinais à peu près la raison. Ils n’avaient peut-être pas atteint leur quota, ou se préparaient à l’éventualité de ne pas l’atteindre plus tard.
« Mais qu’est-ce que je fais de ça ? Ce vaisseau n’appartient pas aux Cults. »
Comme eux, qui faisaient étalage de leur force, je n’avais pas l’intention de laisser ma proie venir à moi sans rien faire.
« Comment m’y prendre, cette fois ? »
J’aurais pu prendre un nouveau vaisseau en utilisant l’Horizon des cauchemars, comme la dernière fois, mais ce serait du gâchis de laisser tomber le vaisseau d’escorte que je contrôlais. Modifié sur les conseils des membres de l’Inmyeon, il était bien plus rapide qu’un vaisseau ordinaire et consommait moins d’énergie lors des sauts de distorsion.
« Au lieu de penser uniquement au pillage, essayons d’en tirer parti. »
Jusqu’ici, je n’avais utilisé l’Horizon des cauchemars que de façon très limitée. Je m’en étais servi quand des membres d’équipage ennemis envahissaient le vaisseau, ou j’avais ajouté des armes pour combattre les Gremlins métalliques, entre autres.
« Avant, je n’avais pas d’autre choix. »
Quand je contrôlais un vaisseau spatial avec l’Horizon des cauchemars, je ne pouvais utiliser aucune de mes caractéristiques physiques.
Mais maintenant, j’étais au niveau de transcendance 2.
[« Tentacules dévoreurs » : transforme le vaisseau spatial en un organisme composite contrôlé par la conscience de l’utilisateur. Vous pouvez utiliser « certaines caractéristiques physiques » tout en étant connecté au vaisseau spatial. Lorsque l’énergie stockée par l’utilisateur est épuisée, l’effet du Trait est automatiquement annulé. Les Tentacules dévoreurs ne peuvent être utilisés qu’une fois tous les 7 jours, et une seule fois par vaisseau spatial.]
[*Caractéristiques physiques disponibles : Régénération, Organes métamorphes, Projectile de queue épineuse, Grande queue renforcée, Mâchoires d’extraction d’essence, Pinces]
« Je pouvais maintenant utiliser mes caractéristiques physiques même en contrôlant le vaisseau. »
La levée de la restriction du niveau de transcendance 1 avait modifié l’effet de l’Horizon des cauchemars.
À l’origine, l’utilisation de caractéristiques physiques était interdite, mais cette phrase avait disparu. À la place, une catégorie intitulée « caractéristiques physiques disponibles » avait été ajoutée.
Autrement dit, je pouvais greffer sur ce vaisseau des organes comme des pinces ou une gueule.
« J’enviais autrefois les Outspacers, capables d’avaler un vaisseau spatial entier. »
À présent, je pouvais engloutir en une bouchée les êtres qui se trouvaient à l’intérieur du vaisseau.
« Mais avant ça, je ferais mieux de préparer un accueil digne de ce nom à mes invités. »
Les chasseurs qui tournaient autour du vaisseau tentaient de l’aborder.
Ils se portaient volontaires pour être dévorés.
Je devais les accueillir avec joie.