Chapitre 103
Un jour s’était écoulé depuis l’entrée du Pillard colossal dans le secteur I-97. Pendant cette journée, de nombreux événements s’étaient produits au sein du Cartel du Rocher libre — ou, pour être plus précis, nombre d’événements « malheureux ».
« Dépêchez-vous ! Il faut ériger une ligne de défense avant que cette créature ne franchisse la zone ! »
À l’arrière du Pillard colossal, les pirates survivants s’affairaient à construire des barricades. C’était leur dernier bastion, car le monstre mystérieux qui avait attaqué leur vaisseau s’était emparé de toute la partie avant.
L’un des subordonnés de Milo avait filmé le monstre juste avant d’en être victime.
Quand Milo vit la créature, il n’en crut pas ses yeux. L’entité qui massacrait les pirates en parcourant le vaisseau ressemblait à un ballon rose, comme une Amibe-bulle, sauf qu’elle possédait d’énormes tentacules, plus longs que son corps.
« Une Amibe-bulle peut vraiment tuer des gens ? »
Milo savait que les Amibes-bulles étaient des herbivores inoffensifs qui se nourrissaient de plancton dans l’océan. Mais celle-ci était différente. Elle déchiquetait ses victimes avec une force étrange et, malgré son apparence fantaisiste, se déplaçait très vite.
Elle se moquait des pirates en fuite avec ses tentacules, les attrapait sans effort et leur arrachait les membres.
Dans d’autres circonstances, Milo aurait peut-être trouvé cette Amibe-bulle insolite fascinante. Les Amibes-bulles n’étaient pas réputées pour tuer en enserrant les gens de leurs tentacules ou en les désintégrant à l’aide de pouvoirs psychiques.
Le problème, c’était que la moitié des pirates montés à bord à cause de cette Amibe-bulle en avaient été victimes. Non seulement la créature les avait capturés, mais elle les avait dévorés.
« Bon sang, tout part en vrille. On ne tiendra pas. »
Devant Milo, ses subordonnés s’activaient fébrilement à installer des tourelles de la taille d’un homme adulte, officiellement appelées DDAA (défense rapprochée automatique). L’Union stellaire les utilisait principalement pour la sécurité et l’autodéfense.
Les autres espèces les surnommaient souvent « canons-tempête », car leur puissance de feu déferlait comme une tempête.
Ces tourelles utilisaient par défaut des munitions à l’uranium appauvri et pouvaient en contenir jusqu’à mille. À moins que l’utilisateur ne les contrôle manuellement depuis un terminal, une petite IA intégrée ouvrait automatiquement le feu grâce à des capteurs de mouvement.
Les munitions à l’uranium appauvri coûtaient moins cher que celles au tungstène d’un mégacanon, mais cela ne les rendait pas bon marché pour autant.
Leur grande capacité en munitions faisait grimper la dépense en crédits à chaque utilisation. En outre, il était difficile de s’en procurer sans être affilié à l’Union stellaire.
« Ces foutus robots cinglés ne donnent même pas de munitions aux autres espèces. »
Grâce à la capture et au pillage de vaisseaux commerciaux de l’Union stellaire, le Cartel du Rocher libre avait pu mettre la main sur des canons-tempête et un énorme stock de munitions. Cependant, comme celles-ci étaient limitées, ils ne les utilisaient que contre les créatures à la peau dure, comme les Rampants des montagnes.
« Au moins, ils ont gardé le deuxième arsenal en réserve. »
Le premier arsenal, situé à l’avant du vaisseau, avait été ravagé lors de l’attaque du monstre ; toutes les bombes et les armes qu’il contenait avaient été perdues.
Si Milo n’avait pas fait aménager un deuxième arsenal en prévision d’un tel scénario, le monstre les aurait déjà tous dévorés.
« Capitaine ! L’installation des canons-tempête est terminée ! »
« Bien. Et l’équipe Bêta ? »
« Les canons-tempête sont installés ! Nous retournons à la salle de situation ! »
Après avoir activé les canons-tempête, Milo et ses subordonnés se replièrent vers l’arrière du vaisseau en les transportant. Pendant leur retraite, les ingénieurs fermaient les cloisons étanches et les soudaient, tandis que les autres reprenaient leurs tâches.
« Capitaine ? »
« Quoi ? »
« L’IA du vaisseau a un rapport à faire. Ça concerne des changements dans l’environnement alentour. »
« Je vérifierai plus tard, je suis occupé. »
Milo mit fin à la communication depuis la salle de situation et transporta les canons-tempête avec ses subordonnés.
« Bon sang, je n’aurais jamais cru devoir gérer ça en tant que capitaine. »
Le monstre mystérieux avait mis le vaisseau sens dessus dessous, les canons-tempête avaient englouti une quantité considérable de crédits et, pour couronner le tout, Milo devait endurer toutes ces épreuves pour préserver sa dignité de capitaine. L’esprit tourmenté, il oublia vite la communication de la salle de situation.
***
Après avoir neutralisé les bombes sans rencontrer de difficulté notable, je lançai aussitôt la corrosion. Pour me défendre contre les attaques des pirates pendant le processus, je confiai des tâches à Numéro 26 et à Adhai.
Je chargeai d’abord Numéro 26 de détourner l’attention des pirates. À mes côtés depuis longtemps, il était devenu un chasseur aguerri et devrait pouvoir les tenir en échec sans difficulté. Bien sûr, comme il risquait d’être en danger, je lui envoyai aussi un groupe de Fées des dents. Elles étaient reliées à moi par l’esprit. Si Numéro 26 se retrouvait face à un danger imprévu, elles m’en avertiraient à l’avance.
Il semblait apprécier l’idée de m’aider, mais il aimait aussi se déplacer avec son groupe adoré d’Essaims de fées des dents.
Quant à Adhai, je lui confiai la tâche de me protéger pendant la corrosion.
« Se battre à l’intérieur la désavantage. »
Adhai aurait un avantage écrasant en plein vol dans l’espace, mais son corps n’était pas fait pour combattre à l’intérieur du vaisseau, à moins d’être dans un endroit spacieux comme une cale. Elle semblait mécontente de ne pas pouvoir partir chasser, mais après que je lui eus demandé plusieurs fois de rester sur ses gardes, elle parut s’apaiser.
Elle volait encore lentement autour de la cale, surveillant les allées et venues.
« Ça se passe bien. »
Quatre heures s’étaient écoulées depuis le début de la corrosion. Si je tenais encore une heure, le vaisseau serait à moi. Je m’étais déjà emparé non seulement des cales des premier et deuxième ponts, mais aussi du troisième pont tout entier. Quant au quatrième, je contrôlais l’avant du vaisseau ; il ne restait que les zones centrale et arrière.
« On dirait qu’ils organisent une petite manifestation là-bas, dans la salle de situation. »
Ils avaient bouclé la zone autour de la salle de situation, à l’arrière du quatrième pont. Au même moment, Numéro 26 gravissait les marches jusqu’au quatrième pont en s’aidant de ses multiples nageoires.
« Hum. »
Comme j’avais désamorcé toutes les bombes et mis l’armurerie sens dessus dessous, je ne pensais pas qu’il restait une menace importante. Malgré tout, par précaution :
« Je peux m’occuper moi-même de ceux qui restent. »
Inutile d’engager ceux qui s’approchaient mollement de leur côté. Après tout, une fois la corrosion achevée, ils seraient tous à ma merci.
Je fis signe à Numéro 26.
[ZZZ ZZZ ZZ (Attends)]
[ZZZZ ZZZZ ZZZ (Reviens tout de suite)]
「Ça va ?」
[ZZZZ ZZ (Oui)]
Après avoir rappelé Numéro 26 et l’Essaim de fées des dents, je me reconcentrai sur la corrosion.
« Ça faisait longtemps que tout ne s’était pas aussi bien passé. »
Dans la cité spatiale, j’avais rarement eu le temps de souffler. Depuis qu’on avait découvert que j’essayais de remplir tranquillement mes conditions d’évolution dans le complexe résidentiel, de nouveaux ennemis n’avaient cessé d’apparaître.
« Au moins, j’ai accumulé pas mal de Traits. »
J’en avais obtenu quelques-uns d’utiles, mais mon arsenal restait déséquilibré.
« Je ne me suis pas beaucoup battu contre des créatures sauvages. »
Mes capacités étaient actuellement orientées vers le combat, surtout au corps à corps. J’avais bien quelques attaques à distance, mais elles restaient limitées, et il me manquait de nombreux Traits utilitaires.
« Une fois le vaisseau sous mon contrôle, je pourrai aller chasser des créatures sauvages. »
Je comptais m’appuyer sur les informations concernant la planète de contrebande stockées dans l’ordinateur du vaisseau. J’y chercherais des essences génétiques plus variées.
Alors que je réfléchissais à la suite, un message que j’attendais apparut.
[Corrosion terminée.]
Dès qu’il s’afficha, ma conscience envahit toute cette immense structure de trois cents mètres de large, qui dérivait sur le champ de bataille.
La sensation était un peu différente de celle que j’avais éprouvée en prenant le contrôle des capsules de sauvetage, peut-être parce que le vaisseau était si grand.
Pour résumer cette impression en un mot : « lourdeur ». C’était comme si j’avais fusionné avec une créature gigantesque, une baleine à bosse, plutôt que d’entrer dans le corps d’Aymoph.
« Même si je suis bien plus grand qu’une baleine. »
En concentrant mon esprit, j’entendis un battement de cœur au centre du vaisseau.
Conçu à l’origine par l’Union stellaire, le réacteur faisait désormais office de cœur à cet organisme composite intégré.
Je tirai de l’énergie du réacteur et l’envoyai aux canons fixés sur la coque extérieure.
À ma volonté, l’énergie plasma se concentra dans les canons.
Un projectile puissant, chargé d’une énergie destructrice supérieure à l’impact de mon Souffle psychique, fut lancé.
Sentant la chaleur du projectile incandescent monter en flèche, je souris.
« Parfait. On s’y met. »
Ce vaisseau était désormais à moi. Je n’étais pas assez clément pour laisser des visiteurs non autorisés tranquilles.
***
« …… »
La salle de situation était plus animée que d’habitude, mais pas un bruit ne s’y faisait entendre. Les quarante pirates étaient sur le qui-vive, prêts à combattre le monstre qui pouvait les attaquer d’un instant à l’autre. Comme s’il avait délibérément attendu le moment de les encercler pour les tuer, le monstre n’avait pas bougé.
« Quelque chose cloche. »
Milo eut soudain une idée. Et si la véritable cible du monstre n’était pas les pirates, mais le siège de la salle de situation ?
« Impossible ! »
Il chassa cette pensée, refusant de se laisser envahir par cette sombre intuition. Il aurait voulu crier, mais tous étaient trop tendus pour tolérer la moindre distraction.
Milo fixa délibérément le mur pour détourner son esprit. Son regard s’arrêta sur la paroi noire, qui absorbait toute la lumière comme un trou noir.
« C’était toujours comme ça ? »
Les vaisseaux de l’Union stellaire privilégiaient le noir au blanc, contrairement à MegaCorp ; les sols, les murs et les plafonds étaient donc tous dans des tons sombres. Pourtant, même en tenant compte de cela, les parois intérieures de la salle de situation semblaient plus noires que d’habitude.
« Pourquoi est-ce que ça a changé d’un coup… »
Au moment où il se posa la question, toute la salle de situation fut plongée dans le noir.
« Ugh, ah ! C’est lui ! »
« Du calme ! Les lumières de secours vont s’allumer ! »
La salle de situation étant une installation cruciale, elle disposait d’une alimentation de secours indépendante du réacteur. Comme Milo l’avait annoncé, les lumières de secours baignèrent bientôt toute la pièce d’une lueur rouge.
Sous cette lumière rouge, les pirates avaient presque l’air à moitié morts. Milo lui-même — les autres, il n’en savait rien — avait une mine épouvantable et le pelage trempé de sueur, comme c’était souvent le cas chez les espèces de loups.
Milo appela à contrecœur l’ordinateur de l’IA du vaisseau.
« Calvin ! Allume aussi l’ordinateur de la salle de situation ! »
[Impossible. L’alimentation du réacteur a été coupée.]
« Merde, branche-le sur l’alimentation de secours ! »
[Compris.]
Les ordinateurs de la salle de situation s’allumèrent bientôt, mais Milo et les pirates ne purent se détendre complètement. Un bruit sourd leur parvenait de l’extérieur.
Ils savaient ce qu’il signifiait.
« Ca… Capitaine ! »
« … Merde. »
C’était le bruit des canons-tempête qui tiraient. Le monstre approchait dans le couloir.
« Ne vous inquiétez pas. Même les Rampants des montagnes ne résistent pas à ces armes. C’est ça, les canons-tempête. La créature ne tiendra pas longtemps. »
« V… Vous en êtes sûr, capitaine ? »
Ses subordonnés s’efforcèrent d’afficher un air confiant, mais l’espoir ne tarda pas à disparaître de leurs visages.
« Pourquoi les tirs ne s’arrêtent pas ? »
Milo consulta en toute hâte le terminal relié aux canons-tempête. Sur le petit écran, les munitions diminuaient à vue d’œil.
Les munitions du canon-tempête installé dans la zone la plus éloignée s’épuisèrent et la communication fut coupée. Quelques secondes plus tard, celles du canon-tempête de la zone suivante commencèrent à diminuer rapidement.
« Ca… Capitaine ! »
« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?! »
Cette fois, Milo eut lui aussi du mal à garder son sang-froid. Avant de gagner la salle de situation, les pirates avaient installé des canons-tempête dans chaque zone et scellé toutes les cloisons étanches. Quelle que fût la puissance de la créature, elle ne pouvait pas se déplacer aussi vite, surtout en épuisant toutes les munitions à l’uranium appauvri des canons-tempête.
« Il faut que je vérifie ! »
Il rappela Calvin, l’IA du vaisseau.
« Calvin ! Connecte-toi aux caméras des zones ! »
« Impossible. »
« C’est un ordre ! Calvin ! Connecte les caméras et affiche leurs images sur l’écran ! »
Un grésillement strident résonna.
Malgré les ordres répétés de Milo, Calvin ne répondit pas. À la place, un bruit agaçant retentit dans la pièce.
« Calvin ! Les caméras… »
Un grésillement strident, puis Calvin est…
Alors qu’il s’apprêtait à parler de nouveau, les haut-parleurs de la salle de situation se rallumèrent. La voix qui retentit n’avait rien à voir avec celle de Calvin, basée sur une IA à voix féminine.
« Calvin… est mort. »
« Quoi ? »
« Vous allez tous mourir aussi. »
Une voix masculine, à fendre les oreilles, prononça ces mots et toutes les lumières de la salle de situation s’éteignirent.
« Aaaah ! Gah… »
« Uwaaaah ! À l’aide ! »
« Grrrr ! »
Dans l’obscurité totale de la salle de situation verrouillée, on entendait des cris et des mutants cogner du poing. Cela signifiait que tous ceux qui s’y trouvaient étaient encore en vie, mais pas pour longtemps.
Un silence absolu enveloppa Milo.
En tant que membre d’une espèce à l’odorat sensible, Milo pouvait sentir l’odeur malgré lui.
Tous ses subordonnés étaient morts.
Dans cette atmosphère étouffante, qui donnait l’impression de manquer d’air, il alluma le terminal d’une main tremblante.
Une faible lueur éclaira « ça » devant lui.
Six appendices évoquant des méduses et des serpents, chacun pourvu d’une gueule, s’élevaient du sol en dévorant les cadavres.
« Ah… »
L’entité qui avait abordé le vaisseau dépassait de si loin tout ce qu’il pouvait concevoir qu’elle défiait la raison et le bon sens.
Ayant renoncé à tout, Milo éteignit la lumière du terminal.
« Je me suis régalé. »
Je me tapotai le ventre, agréablement rassasié. Un Amorph ne se rassasiait pas facilement, mais ce geste me semblait tout de même approprié.
« Ce plan s’est déroulé sans accroc du début à la fin. »
Après avoir éliminé tous les pirates, y compris ceux du vaisseau pirate Calvin, j’avais considérablement augmenté la durée pendant laquelle je pouvais garder le vaisseau : cinquante jours.
« Dévorer le Mutant Hulk m’a vraiment rapporté gros. »
J’avais été agréablement surpris de constater que chaque individu prolongeait cette durée de dix jours. En outre, après les avoir dévorés tous les deux, j’avais obtenu trois nouveaux Traits.
「Grand Bébé」 「Nourriture.」 「Beaucoup.」
Puisque je pouvais tenir cinquante jours, je donnai le reste de la nourriture à Numéro 26 et à Adhai. Grâce à ça, ils purent se régaler après une longue période de disette.
« Bon, je vais consulter l’ordinateur du vaisseau. »
J’accédai à la base de données du vaisseau. Une quantité phénoménale d’informations afflua dans mon esprit par les tentacules de corrosion.
Parmi elles, les premières à me parvenir concernaient des phénomènes cosmiques survenus dans les environs avant que je ne corrode le vaisseau.
« Il y a une zone rocheuse à proximité ? »
Je concentrai mes sens sur la coque extérieure, mais ne perçus rien de particulier.
« Ce n’est sans doute rien… Hein ? »
J’essayai de ne pas m’en préoccuper, mais un mauvais pressentiment me saisit soudain.
« Attends. »
Je lus attentivement le rapport détaillé sur les phénomènes cosmiques, stocké dans la base de données de l’IA.
En résumé, il signalait un groupe anormal de météoroïdes, concentrés par un champ magnétique particulier et se déplaçant sur une orbite irrégulière.
De plus, ce groupe de météoroïdes devait pénétrer dans les environs au cours des deux prochaines heures.
« C’est pas vrai. »
Je savais très bien ce que cela signifiait.
Je concentrai en toute hâte tous mes sens sur la coque extérieure. Ma conscience ne se limita pas à celle-ci et s’étendit aux alentours.
L’heure indiquée par l’IA du vaisseau datait de deux heures.
Malgré le développement avancé de mes sens, je ne voyais et ne percevais rien dans l’immensité de l’espace. Pourtant, je détectai quelque chose.
Au début, cela ressemblait à une étoile brillante.
Non, ce n’était pas une étoile, mais des nuages blancs.
Des nuages blancs qui approchaient à toute vitesse.
« Oh, merde ! »
Ces nuages étaient un essaim de Gremlins métalliques.
La némésis naturelle des vaisseaux et les maraudeurs de l’espace s’en prenaient maintenant à nous.