Chapitre 101
« Starks ? Aucun signal de notre côté. »
「zzzz… à l’aide… zzzz」
« Quoi ? Je ne t’entends pas ! Répète ! »
「zzz… zzzz… cet endroit… zzzz… est… zzzz… ici」
« Merde ! »
La communication fut coupée. Milo jura tout haut.
« Hé ! On n’a toujours pas rétabli la communication ? »
« Je vais vérifier. »
Jusqu’à ce qu’ils franchissent le sas d’amarrage, tout semblait normal. La puce de signal fixée à leur combinaison spatiale assurait une bonne réception, et les communications se déroulaient sans accroc, hormis quelques parasites.
Mais dès qu’ils pénétrèrent dans le vaisseau, ils disparurent les uns après les autres du détecteur et les communications se turent.
« Le signal est bon, mais quelque chose semble brouiller la transmission en chemin. »
« Comment on peut régler ça ? »
« Eh bien, on dirait qu’il va falloir entrer et s’en occuper nous-mêmes. »
Fallait-il envoyer quelqu’un d’autre, sachant ce qui attendait ceux qui pénétreraient à l’intérieur ?
« Les abandonner, tout simplement ? »
Comme n’importe quel contrebandier de l’espace, Milo n’était pas du genre à s’attacher à la vie de ses subordonnés.
« Mais Starks et Justin ont une certaine valeur. »
Le chef mécanicien travaillait avec Milo depuis longtemps, et Justin était un ingénieur assez recherché dans le milieu de la contrebande spatiale.
Alors qu’il hésitait à les abandonner ou non, un subordonné de la salle de contrôle l’interpella.
« Capitaine, un signal vient d’apparaître. »
« Ah oui ? C’est qui ? »
« Justin. »
Quand Justin avait mentionné le culte du Dieu-Loup, ses déplacements étaient apparus sur le système de détection. Le voyant lumineux se rapprochait du sas d’amarrage relié au vaisseau.
« Il est allé à la salle des machines ? Pourquoi revient-il ? »
« Je ne sais pas. »
« Affiche la caméra du sas. »
L’image de la caméra apparut au bas du grand écran de la salle de contrôle.
Peu après, Justin entra dans le sas d’amarrage.
Il avait apparemment abandonné son casque transparent quelque part et n’en portait plus. Son visage pâle apparaissait donc nettement à la caméra.
« Hein ? Pourquoi il ne porte pas son casque ? »
« Oh, merde ! Il a une bombe ! »
Justin portait la bombe qu’il avait remise au chef mécanicien en lui ordonnant de la faire exploser s’il n’y avait rien de précieux à bord.
« Si elle explose dans le sas, les dégâts seront considérables ! »
« Je sais, bordel ! Hé, active le haut-parleur ! »
Milo attrapa rapidement le micro et appela Justin.
« Justin ! Qu’est-ce que tu fabriques ? »
[Capitaine.]
Justin s’immobilisa, la bombe à la main, l’air absent.
« Où est Starks, et pourquoi tu as cette bombe ? »
[Capitaine, je…]
À le regarder, Milo comprit que Justin n’était pas dans son état normal. Il était déjà étrange qu’il ait récupéré la bombe destinée au chef mécanicien ; mais le voir se promener sans casque dans le vaisseau, alors qu’ils ignoraient ce qui pouvait s’y trouver, était encore plus inquiétant.
Mais si ce type faisait exploser la bombe dans le sas, le Pillard colossal subirait à coup sûr de gros dégâts.
[J’ai peur.]
« Hé, qu’est-ce qui te fait peur ? Qu’est-ce qu’un pirate comme toi pourrait bien craindre ? »
Tout en parlant à Justin, Milo fit signe à ses subordonnés.
Il leur ordonnait de bloquer toutes les zones du Pillard colossal reliées au sas d’amarrage.
« Ça suffit. Pose la bombe et viens discuter. D’accord ? »
[Capitaine, vous ne savez rien. J’essaie de protéger le Pillard colossal.]
« Quoi ? Pourquoi tu racontes des conneries tout à coup… »
Justin, qui fixait la caméra, eut un rire étrange.
[Keuk… non… il est déjà trop tard. Les ténèbres, les ténèbres vont dévorer ce vaisseau.]
« Quoi ? »
[Kugh… kugh… kugh… kugh]
« Attends… ! »
Justin sourit comme si sa bouche s’était fendue jusqu’aux oreilles, puis appuya sur le détonateur.
Milo n’eut pas le temps de l’arrêter. La bombe explosa et fit violemment trembler la coque.
« C’est fait. »
Dès que je sentis les vibrations parcourir le vaisseau, je me préparai à en sortir.
« D’abord, le sauvetage. »
Je modifiai la structure du vaisseau pour relier la zone de l’explosion, la salle des machines et l’endroit où se trouvaient les petits.
Les parois noires frémirent et changèrent de forme. La pièce où se trouvaient Numéro 26 et Adhai fut reliée à la salle des machines, comme si elles ne faisaient plus qu’une.
Numéro 26, qui enfonçait des dizaines de tentacules dans un casque, et Adhai, qui suçait du sang après avoir retiré le sien, me regardèrent et s’écrièrent :
「Grand Bébé !」
「Moi」「Chasse」「Réussie」
[ZZZZ ZZZ ZZZZ (Bien joué, tout le monde.)]
Environ la moitié des intrus tombèrent dans le piège que j’avais tendu.
Certains résistèrent et tentèrent de s’échapper, mais Numéro 26 et Adhai s’en chargèrent.
« Heureusement que les tentacules corrosifs ont aussi un effet de prédation. »
L’effet de prédation d’un Amorph ne se déclenche pas en mangeant des cadavres.
Plus précisément, seule compte la créature que « j’ai tuée » et que je dévore. De même, pour remplir la condition d’évolution consistant à capturer une espèce intelligente, seules comptent les créatures que j’ai tuées.
Nous devions franchir la porte de sécurité qui entourait cette zone avant qu’elle ne se referme. Numéro 26 et Adhai atterrirent presque en même temps que moi, sans hésiter, puis me suivirent. Au loin, au bout du couloir, une porte de sécurité encore ouverte se dessinait.
« Caméras. »
Grâce à mes Organes auxiliaires, je sentis les caméras de surveillance bouger de l’autre côté de la porte. Tout en courant, je déployai mes tentacules corrosifs et les détruisis. De toute façon, si je voulais prendre le contrôle du vaisseau, il me faudrait affronter les pirates. Mais rien ne m’obligeait à me faire repérer avant l’heure.
Après avoir détruit les caméras, nous réussîmes de justesse à franchir la porte de sécurité.
« L’infiltration s’est déroulée sans encombre. »
Les équipes de réparation n’allaient pas tarder à arriver. Nous devions partir avant leur arrivée.
[ZZZ ZZZZ (par là)]
En prenant le contrôle de Justin, j’avais appris qu’il y avait peut-être une cachette à bord du vaisseau pirate. D’après lui, le vaisseau était une version modifiée d’un cargo de l’Union stellaire dont les premier et deuxième ponts étaient entièrement consacrés aux cales.
On y entreposait d’ordinaire des animaux vivants ou des marchandises destinées à la vente. Mais le vaisseau revenait d’une transaction, et certaines cales étaient donc vides.
« Les marchandises sont au deuxième pont ; le premier est vide. »
Comme il n’y avait rien à garder et que les surveillants patrouillaient sans grande rigueur, l’endroit était idéal pour me cacher.
« Nous sommes au troisième pont. »
Si nous avancions tout droit, les caméras nous repéreraient à coup sûr. La porte de sécurité nous barrait le chemin derrière nous ; la seule autre issue se trouvait de l’autre côté. Mais en passant par là, nous risquions de tomber sur les pirates venus réparer les dégâts.
« Passons par le plancher. »
Une fois au deuxième pont, il me faudrait trouver une autre sortie. Je m’entaillai le bras et laissai couler mon sang acide sur le sol. La solide plaque de métal se corroda, dégageant une fumée âcre.
« Ce n’est pas pratique d’avoir grandi. »
Numéro 26 pouvait rétrécir son corps, et Adhai pouvait facilement se faufiler par le trou qui venait de se former. Moi, en revanche, je ne le pouvais pas. Je fis couler davantage de sang pour agrandir rapidement l’ouverture, puis saisis le bord corrodé avec mon bras de combat et l’élargis de toutes mes forces.
« Le trou est assez grand, mais… »
Les dégâts, là-bas, étaient probablement dus à l’explosion dans la zone isolée. Bien sûr, lors des réparations, ils se rendraient compte que le trou n’avait pas été causé par l’explosion. Mais ce n’était pas grave : d’ici là, la situation serait assez chaotique pour que personne ne se soucie de savoir qui avait laissé ces traces.
[ZZZ ZZZZ ZZZ (descendez d’abord)]
「Oui.」
J’envoyai Numéro 26 et Adhai en premier. Non loin de là, je sentis des gens approcher. Des pirates en combinaison spatiale venaient réparer la zone endommagée.
« Et si j’essayais le Trait que je viens d’obtenir ? »
J’y songeai un instant, puis renonçai.
« Non, il y a d’autres moyens. »
Il valait mieux ne pas dévoiler trop tôt aux ennemis une capacité aussi importante. Au lieu d’utiliser mon nouveau pouvoir, j’activai le Contremaître terrifiant sur l’un des pirates qui approchaient dans le couloir. Alors qu’ils allaient passer l’angle, le pirate qui marchait au milieu se mit à luire, terrorisé.
« Ah, aaah ! »
« Pourquoi il se comporte comme ça ? »
« Les ténèbres ! Les ténèbres nous engloutissent ! Aaah ! »
Pendant que les autres pirates tentaient de calmer leur camarade terrorisé, je fis fondre le plancher et plongeai dans le trou. Des installations diverses destinées aux animaux apparurent : des dizaines de conteneurs, de grandes capsules cryogéniques et des cages rectangulaires aux barreaux d’alliage.
[ZZZZ ZZZ (par ici)]
En sondant les environs avec mon organe auxiliaire, je sentis qu’il y avait des escaliers dans cette direction. Nous courûmes vers eux. Je décochai des piquants sur la caméra installée dans la cage d’escalier pour la neutraliser. Après nous être cachés dans un coin de la cale du premier pont, nous pûmes enfin reprendre notre souffle.
« Bien. Maintenant qu’on est là, qu’est-ce qu’on fait… »
Alors que je réfléchissais à la suite, un bruit assourdissant retentit au-dessus de nous. Les tourelles à plasma du vaisseau pirate venaient de tirer. Leur cible était sans doute le vaisseau abandonné que j’avais dominé avant de le délaisser. L’équipe de reconnaissance pirate avait été entièrement tuée et le vaisseau était endommagé ; le capitaine devait avoir pris un sacré coup.
« Profite bien de ton fauteuil de capitaine tant que tu le peux. »
Cette place ne tarderait pas à m’appartenir.
« Ils ont vraiment tout saccagé. »
« Comment on va réparer ça ? »
Les ingénieurs du cartel de Ruslak soupirèrent dans leurs combinaisons spatiales.
« Le capitaine est furieux, alors il va falloir régler ça d’une manière ou d’une autre. Huri et moi, on s’occupe de la paroi extérieure. Cooper, tu prends l’intérieur. »
« Compris. »
Cooper, un injecteur de métal à la main, partit seul réparer les dégâts à l’intérieur du vaisseau. L’injecteur de métal, qui ressemblait à un poste à souder de la taille d’un homme, servait couramment à réparer les grandes structures artificielles comme les vaisseaux.
Il suffisait de fixer plusieurs plaques d’alliage à l’appareil et de l’activer pour que de l’alliage liquide sorte de son embout et soude la zone endommagée. Après un moment à réparer avec l’injecteur, il remarqua quelque chose d’étrange.
« Ce trou n’a pas été causé par une explosion, pas vrai ? »
Les bords du trou, devant la porte de sécurité, semblaient fondus, comme si on les avait aspergés de liquide acide. Pour examiner le dessous, il releva la tête.
À cet instant, une main surgit du trou et agrippa son casque.
« ! »
Il n’eut pas le temps de crier qu’on le tirait déjà dans le trou. Seul l’injecteur de métal resta là où Cooper se tenait.
Quelques minutes plus tard, Huri, qui réparait la paroi extérieure, rentra faire une pause.
« Ça va ? Où est passé Cooper ? »
Ne voyant que l’injecteur de métal devant un trou assez large, il secoua la tête.
« Cooper ! T’es où ? »
« Il est… en bas. »
« Pourquoi il est descendu ? »
Aucune réponse. Huri attendit que Cooper remonte, mais il ne réapparut pas. À bout de patience, il sauta dans le trou.
« Hé ! Qu’est-ce que tu fabriques dans la cale ? »
« C’est… ici. »
La cale était faiblement éclairée pour ne pas perturber les animaux de contrebande. Huri le savait, mais même en tenant compte de ça, l’endroit était bien plus sombre que d’habitude.
« Les lumières sont éteintes ? »
Sans encore se douter de quoi que ce soit, Huri suivit la voix.
« Ça venait des escaliers ? »
Huri savait qu’il n’y avait actuellement ni créatures ni marchandises stockées au premier pont. Pensant que Cooper lui faisait une blague, il descendit les escaliers.
« Cooper ? »
Il avait déjà trouvé le deuxième pont assez sombre, mais le premier n’avait rien à voir.
« Cooper ! Il fait trop sombre, je ne vois rien ! »
À son appel, une lumière blanche s’alluma au loin. Sans comprendre qu’elle provenait d’une lampe fixée à un casque, Huri s’en approcha, soulagé.
« Mais qu’est-ce que tu fiches ici… »
Au bout de la lumière, Huri retrouva Cooper, qu’il cherchait avec impatience. Seulement, Cooper ne ressemblait pas du tout à ce qu’il s’était imaginé.
Il ne portait pas de casque.
À vrai dire, Cooper n’avait plus de tête à couvrir d’un casque.
Alors, d’où venait cette lumière qui les éclairait ?
Huri leva les yeux vers elle.
À environ cinq mètres de hauteur, quatre longs doigts tenaient le casque de Cooper.
« Pourquoi… tu es venu ici, maintenant ? »
Sur ces mots, la lumière du casque de Cooper s’éteignit.
Il ne resta alors que des ténèbres profondes, capables d’engloutir jusqu’au désespoir absolu.