Chapitre 860
Le dragon des mers était déjà plusieurs fois plus grand que les autres créatures marines. Mais à présent, entièrement enveloppé de traînées violettes déchaînées, il paraissait immensément plus grand encore.
« Yog ! » s’exclama Diana un instant plus tard.
Il n’en fallut pas davantage pour que Charlotte s’émerveille une nouvelle fois devant le familier d’Ian. La vérité incroyable révélée dans la lettre de Thesaya — un fragment de dieu ancien résidait en lui — lui semblait désormais indéniable.
Ffffou—
Après s’être élevé, Yog fondit droit au milieu des créatures marines. Ce n’était pas une illusion : son corps massif semblait tomber au ralenti.
Aux yeux de Charlotte, les violentes traînées qui tourbillonnaient autour de lui ressemblaient à des tornades chaotiques.
Striiii—
Les créatures marines qui chargeaient furent balayées dès qu’elles touchèrent ces traînées et projetées sur le côté. La mer en contrebas, recouverte de brouillard, fut creusée comme si on en avait arraché la surface.
Boum !
À l’instant où Yog s’écrasa au milieu de la mêlée, les tornades qui l’entouraient explosèrent violemment vers l’extérieur. Des vagues d’écume gigantesques jaillirent vers le ciel, tandis que d’immenses ondes de choc se répandaient sur la mer en cercles concentriques.
Les créatures marines prises de plein fouet furent projetées les unes contre les autres en un amas confus.
Striiii—
Bwoooooo !
Leurs cris résonnèrent de toutes parts tandis que les eaux à l’arrière sombraient dans un chaos absolu, comme si une tempête déchirait l’océan. Naturellement, la vague de choc se rua vers les navires de contrebande.
« Tout le monde à terre ! » hurla Diana vers la proue, sa voix amplifiée par la magie.
Toujours agrippée à la rambarde de poupe, Charlotte jeta un coup d’œil au pont central.
Fffou—
Une immense vague de brouillard et de vent furieux s’abattit sur le navire. Il ne coula pas, mais fut violemment secoué par le choc.
Tout en s’agrippant à la rambarde pour résister à la secousse, Charlotte se tourna vers le navire voisin.
Au-delà des flots déchaînés, la Vague noire apparut, ballottée par la marée qui s’écrasait sur elle. Mais, heureusement, aucun passager ni marin ne semblait être passé par-dessus bord. Ils s’étaient sans doute préparés au choc, eux aussi.
Striiii—
Aussitôt après, les cris des créatures marines derrière la poupe devinrent encore plus perçants.
Charlotte tourna la tête, les yeux orange écarquillés.
La formation des créatures marines s’était complètement disloquée, laissant place à une mêlée chaotique. Et, au milieu de tout cela, Yog faisait des ravages.
Ses mâchoires gigantesques et sa queue colossale broyaient, déchiraient et pulvérisaient tout ce qui se trouvait à proximité.
C’est à sens unique…
En regardant le spectacle se dérouler, Charlotte laissa échapper un petit rire. Chacune de ces créatures marines était assez puissante pour couler à elle seule un navire de contrebande, et pourtant, elles étaient balayées comme du bétail sans défense.
À cet instant, Yog ressemblait à s’y méprendre à un loup déchaîné au milieu d’un troupeau de moutons.
Il était dommage qu’elle n’ait plus l’occasion d’affronter ces monstres elle-même, mais ce n’était pas le moment de faire passer ses désirs personnels en premier.
« Quand il voyageait avec moi, avant, il était incapable de faire ça… »
Une voix hébétée retentit derrière elle. Diana avait retrouvé son équilibre et se tenait de nouveau debout.
Charlotte se tourna vers elle. « Il faut qu’on ramène le capitaine, Diana. On dirait que Yog déchaîne sa fureur sur les ordres d’Ian. Profitons-en pour les semer définitivement. »
« Sans combattre ? Excellente idée ! » répondit aussitôt Diana, les yeux écarquillés derrière son masque. Elle pivota sur ses talons.
Elle jeta tout de même un bref regard à Yog, qui continuait de massacrer les créatures marines au loin. Elle avait sans doute compris qu’Ian se trouvait à bord du navire fusionné avec le dos de Yog.
Pourtant, elle ne se dirigea pas directement vers le pont central.
« Elle dit qu’on va les semer définitivement ! Préparez-vous à activer le dispositif magique ! »
Elle s’approcha plutôt de la rambarde tribord et cria d’abord. Sa voix chargée de magie perça le vacarme sans effort.
Elle porta clairement jusqu’au navire de la Vague noire.
« C-compris ! » La réponse rauque de Sanford, déjà enroué, parvint aux oreilles de Charlotte.
Diana pivota aussitôt et s’élança vers le pont central.
Et ce n’était pas tout.
« Grand chef ! Quels sont vos ordres ? »
Comme s’ils prenaient la relève, Palmer et un groupe de guerriers hommes-bêtes montèrent sur le pont arrière. Tous avaient des cordes nouées autour de la taille et des grappins accrochés à l’épaule.
« Le Demi-dieu nous a fait gagner du temps. Nous allons en profiter pour foncer droit vers le sanctuaire de ces païens. » Charlotte désigna l’horizon derrière eux d’un mouvement du menton.
Palmer et les guerriers hommes-bêtes s’immobilisèrent brusquement tandis qu’elle poursuivait, le regard tourné vers le pont central. « Répartissez-vous le long des bords et veillez à ce que personne ne reste derrière. Surveillez aussi les ennemis qui pourraient surgir d’ailleurs. »
Ils n’étaient plus très loin de leur destination et de petites îles les entouraient de toutes parts. Des créatures marines ou des ennemis corrompus cachés dans les environs pouvaient surgir à tout moment.
« Compris, Grand chef », répondit aussitôt Palmer en se détournant.
Les guerriers le suivirent. Il leur indiqua leurs postes d’un mouvement du menton.
Charlotte reporta son regard au-delà de la rambarde de poupe.
Striiii !
La bataille entre les monstres marins devenait de plus en plus féroce.
Yog continuait de déchaîner sa fureur, mais les créatures marines le chargeaient à présent en nombre écrasant. Même celles qui se cachaient sous la surface s’étaient entièrement dévoilées.
Boum, boum, boum ! Paf—
Des explosions violettes et bleues ainsi que des traînées lumineuses s’entrechoquaient dans un chaos indescriptible au-dessus de la mer.
Il ne fallut pas longtemps pour qu’une voix admirative s’élève derrière Charlotte.
« Quel spectacle… »
C’était Nikau, capitaine de la Tempête silencieuse, qui était monté sur le pont arrière en même temps que Diana.
L’homme, d’ordinaire impassible en toutes circonstances, contemplait la scène, les yeux écarquillés, sans dissimuler sa stupeur.
« Comme vous le voyez, la situation a changé. Combien de temps avant de pouvoir réutiliser le talisman ? » demanda aussitôt Charlotte.
Nikau hésita, puis glissa une main dans son manteau.
À cet instant, un rugissement colossal retentit à proximité.
Ffffou—
D’immenses colonnes d’eau jaillirent derrière la Vague noire. Le navire à voiles bondit soudain vers l’avant comme une flèche, fendant les vagues déchaînées.
« Il devrait être utilisable maintenant », répondit Nikau en sortant le talisman.
Au regard de Charlotte, Diana s’élança aussitôt vers la rambarde du pont central. « Arrêtez de ramer ! Rentrez-les ! Vite ! »
Son cri chargé de magie retentit avec force.
Charlotte l’avait remarqué depuis longtemps, mais Diana utilisait vraiment la magie sans hésiter, contrairement à la plupart des fées.
« Elle dit d’arrêter de ramer ! »
Un cri rauque retentit ensuite depuis le pont central. C’était Yalo, le capitaine kurdien, qui avait quitté le navire en train de sombrer pour les rejoindre.
Diana pivota et bondit légèrement en l’air. Elle saisit la poignée de la poulie suspendue à mi-hauteur de la corde tendue en diagonale entre le dispositif magique et le mât arrière.
Pendant ce temps, Nikau s’approcha de la rambarde de poupe et marmonna : « Je pensais qu’il était déjà trop tard… mais je n’aurais jamais cru qu’il accomplirait autant. J’ai bien fait de le suivre. »
Tout en insérant une pierre de mana au centre du talisman, il ne détachait pas les yeux du champ de bataille au loin.
Charlotte plissa légèrement les yeux en le regardant. Elle se rappela soudain que ce capitaine venait à l’origine de l’archipel.
Sans remarquer son regard, Nikau posa le talisman sur le dispositif magique et tourna la tête.
Cling !
Comme si elle attendait le signal, Diana se mit aussitôt à tourner la manivelle de la poulie. Un cadre métallique ressemblant à une roue verrouillée glissa sous le navire.
Puis, après avoir bondi légèrement sur le pont et s’être accroupie, elle vit un immense panache d’eau jaillir derrière eux tandis que le navire accélérait brusquement.
Les vagues étaient si violentes qu’on aurait cru chevaucher des collines et des falaises plutôt que la mer.
Ffffou—
La coque tanguait sans relâche, mais Charlotte ne s’accroupit pas. Agrippée à la rambarde, elle resta debout, sans quitter des yeux les embruns gigantesques qui jaillissaient derrière eux.
Striiii ! Striiii !
Chaque fois que les navires franchissaient de hautes vagues, on voyait les créatures marines se débattre comme si elles étaient complètement folles.
Et au milieu de tout cela, Yog semait le chaos dans toutes les directions, déchaîné, entouré de traînées violettes.
Le champ de bataille des monstres marins s’éloignait peu à peu.
Ffffou—
Finalement, les monstres eux-mêmes disparurent dans les ténèbres couvertes de brouillard, comme de l’encre qui se diluait dans l’eau.
Peu après, même les cris lointains qui résonnaient dans les embruns s’évanouirent aux oreilles de Charlotte.
« On les a semés ? » demanda doucement Diana, rompant le silence après que les vagues et les embruns eurent enfin commencé à s’apaiser.
La Vague noire, qui était partie avant eux, dérivait à présent en diagonale derrière leur navire.
« Préparez-vous à ramer de nouveau ! » lança Yalo, donnant ses ordres comme s’il avait naturellement endossé le rôle de second.
Charlotte scruta les environs et déclara : « On ne peut pas en être sûrs. Les vagues sont encore fortes. »
Le brouillard qui recouvrait la mer était toujours aussi épais. En claquant la langue, Diana bondit de nouveau en l’air et saisit la poignée de la poulie.
« Nous y sommes presque », dit Nikau en se redressant contre la rambarde. Il regardait au loin, au-delà de la proue.
Charlotte plissa légèrement les yeux et suivit son regard.
Tout au fond des ténèbres embrumées, plusieurs îles se dessinaient vaguement. L’une d’elles se détachait, enveloppée d’un brouillard bleuté.
« Cette île, c’est Kalinso. Les rumeurs disaient donc vrai », ajouta Nikau.
Charlotte se tourna vers lui. « Alors, vous saviez déjà ce qui se passait ici. »
« Comme vous le voyez, je viens de ces îles », reconnut calmement Nikau.
Alors que le dispositif magique s’élevait lentement au-dessus de la rambarde, il se tourna vers Charlotte et reprit : « Tous les insulaires ne vénèrent pas Raskagin. Ce dieu maudit était un monstre qui a tenté d’entraîner tout l’archipel sous la mer. »
« Alors, vous êtes de leur côté », répondit doucement Charlotte. Elle n’en laissa rien paraître, mais éprouva un étrange sentiment de solidarité.
En tendant la main vers le talisman, Nikau hocha la tête. « Mon père disait qu’à l’époque de mon grand-père, les gens au service de ce monstre étaient loin d’être aussi nombreux qu’aujourd’hui. Il disait aussi que c’étaient des étrangers venus du continent qui les y poussaient. Il m’a averti de ne jamais céder à cette tentation. »
Le regard de Nikau s’assombrit légèrement. « On peut croire qu’on domine la mer pendant un temps… mais on finit par en payer le prix après la mort. Car en réalité, on vend son âme en échange de pouvoir. »
C’est alors que Diana, qui venait de retomber sur le pont, lâcha un bref ricanement.
« Rien d’étonnant. Ce sont bien les héros de l’archipel qui ont scellé ce dieu, non ? Quelle meilleure vengeance que d’utiliser les âmes de leurs descendants pour alimenter la destruction de sa prison ? »
Nikau jeta un regard dur à Diana. Charlotte ajouta d’une voix posée : « Alors, vous avez gardé le silence tout ce temps parce que vous ne pouviez pas trahir les vôtres. »
Nikau se tourna vers elle, retira le talisman et hocha la tête. « C’est exact. Et parce que je pensais leur haine justifiée. »
« Leur haine ? Ne me dites pas que vous parlez de l’Empire », demanda Diana en plissant les yeux derrière son masque.
Nikau ne lui accorda même pas un regard.
En l’observant, Charlotte dit doucement : « Ils comptaient donc déchaîner le raz-de-marée créé par ce dieu ancien et anéantir le continent. »