Chapitre 847
—Hmm ?
Au même instant, Yog laissa échapper une exclamation sourde et une lourde pression parcourut la main d’Ian, puis remonta le long de son avant-bras.
Mais Ian ne chancela pas en arrière et ne perdit pas l’équilibre sur la rambarde. Il serra simplement les dents et fixa devant lui la traînée flamboyante qui s’étirait au-delà de l’hexagone doré, telle le souffle d’un dragon.
« Quoi ? » s’écria Rimuta, stupéfait, un instant plus tard.
Presque au même moment, le Souffle doré percuta le brouillard bleu qui déferlait.
Dans un éclair aveuglant, le souffle explosa en une multitude d’arcs électriques ramifiés.
Boum, boum, boum !
Il déchira et incinéra la surface du brouillard partout où il la touchait.
« Un Mantra ? Les rumeurs étaient donc vraies : l’Escouade de purification utilise des reliques de dragon ! » La voix de Rimuta résonna au milieu du tonnerre et des éclairs.
Yog ne put retenir un ricanement.
—Impressionnant, certes, mais être à ce point sidéré par si peu de chose… Quelle créature pitoyable…
Bien sûr, Ian les ignora tous les deux. Il déplaça lentement son bras gauche tendu sur le côté.
Fouuush—
Malgré tout, le navire continuait de filer grâce à la force des rames, faisant incurver la traînée du souffle comme si elle tranchait la surface du brouillard.
Pour percer le brouillard et brûler les créatures cachées, il devait concentrer sa puissance de feu en un seul point.
« Ô Lu Solar… »
« Hein ? »
Ce n’est qu’alors que les Fées et les hommes-bêtes du pont central poussèrent des exclamations. Sanford et Hashim, eux aussi, fixaient la scène, bouche bée.
Tous avaient tourné la tête à l’unisson pour suivre le souffle qui jaillissait en diagonale vers bâbord.
Au-delà de la rambarde, les autres navires de contrebande qui avaient déjà dépassé la Vague noire n’étaient guère mieux lotis.
Boum, boum, boum !
En voyant le brouillard se déchirer et partir en fumée, Ian eut un lent sourire en coin.
Il s’en était douté, mais c’était bel et bien le souffle d’un dragon.
Graver ça dans un orbe…
Les orbes permettaient généralement de lancer les sorts plus vite et avaient un temps de recharge plus court que les bâtons ou les baguettes. En contrepartie, leur puissance offensive et leur capacité à amplifier les sorts étaient moindres ; on les utilisait donc d’ordinaire comme équipement de soutien.
Graver un Mantra aussi destructeur dans un orbe tenait presque de l’esbroufe pure et simple. Cela dit, quand Ian repensa au caractère d’Archeas, ça n’avait rien d’étonnant.
Les Mantras gravés dans les autres reliques doivent être du même genre.
Réprimant un rire, Ian chassa cette pensée malvenue.
Après tout, s’il avait commencé par le Mantra, ce n’était pas seulement pour sa portée. De toutes ses ressources de combat, c’était celle qui consommait le moins de magie.
Pour autant, son effet était loin d’être négligeable.
Grondement ! Rugissement—
Le Souffle doré continuait de brûler toujours plus loin et plus largement à travers le brouillard déchaîné, tandis que le chaos bleu qui s’y condensait flamboyait de toutes parts.
« Vraiment magnifique ! Mais même avec une magie de dragon aussi puissante, vous croyez vraiment pouvoir tous nous tuer ? » La voix de Rimuta retentit de nouveau. Elle avait retrouvé une bonne part de son aplomb.
La créature avait sans doute compris que le Souffle doré ne durerait pas éternellement. Et, en vérité, elle avait raison.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il dure aussi longtemps, de toute façon.
La magie contenue dans la Perle d’essence de l’orbe s’épuisait à une vitesse terrifiante.
Ian plissa les yeux.
Les créatures marines cachées dans le brouillard se révélaient enfin, une à une.
—Hmm, je vois…
Yog murmura d’un ton amusé, sans se presser.
Les créatures avaient non seulement beaucoup grandi, mais elles semblaient désormais toutes recouvertes d’exosquelettes sombres et grotesques.
Comme Moro… elles révèlent leur forme démoniaque.
Elles reculaient devant le souffle comme si elles fuyaient pour sauver leur vie, crachant du brouillard par les fissures bleuâtres qui les parcouraient telles des veines luminescentes.
Bien sûr, ce n’était pas la seule raison pour laquelle Yog ricanait avec délice.
—C’est exactement comme l’a dit ce manchot borgne…
Certaines créatures avaient même des navires fusionnés à leur dos, déformés pour s’adapter à leurs hôtes monstrueux.
Ce devait être la véritable forme de la Flotte noire dont Hector lui avait parlé, celle qui ne pouvait se révéler que dans la mer Noire. À ce stade, « Flotte démoniaque » lui convenait bien mieux.
Ian plissa les yeux et continua de balayer lentement les créatures du regard, le bras tendu.
« C’est quoi, ce bordel ? Cette rumeur était donc vraie ? » s’écria soudain Sanford, stupéfait.
Ian comprit aussitôt pourquoi. Parmi les grandes bêtes démoniaques se mêlaient de plus petites créatures mutantes, qui ressemblaient à des dauphins ou à d’autres animaux marins. Des rambardes et des perches grossières étaient fusionnées près de leurs nageoires, portant des marins corrompus.
Ce devaient être les pirates dont Sanford avait seulement entendu parler dans des rumeurs : ceux qui chevauchaient des créatures marines à travers la mer Noire.
Boum—
Le Souffle doré balaya alors la flotte démoniaque en retraite, tel une griffe enflammée. Le brouillard s’évapora aussitôt et l’épaisse peau, semblable à une armure d’exosquelette, se mit à grésiller et à brûler.
Striii !
Les créatures marines ne furent pas les seules à hurler de douleur. Les navires et les marins à bord, pris dans la trajectoire du souffle, furent carbonisés.
Ian ne leur accorda pourtant pas un regard. Il continua simplement à chercher ses prochaines cibles, balayant lentement les alentours de sa main gauche tendue et de son regard.
Fouuush—
Il comptait détruire autant de navires démoniaques fusionnés que possible. Il ne restait plus beaucoup de magie dans la Perle d’essence.
Malheureusement, il n’était pas facile de viser uniquement les créatures fusionnées à des navires.
Striii, strii—
Les bêtes mutantes ne cessaient de se jeter sur la trajectoire du souffle pour protéger la flotte.
Bien sûr, elles ne tenaient pas plus de quelques secondes avant de se désagréger en grésillant et en hurlant de douleur. Certaines plongeaient sous l’eau pour tenter de fuir, mais cela ne changeait pas grand-chose. La chaleur ne retomberait pas tant que la magie ne serait pas complètement épuisée.
Peu après, la voix de Rimuta, chargée de rires, résonna dans le brouillard en flammes.
« Même la magie d’un grand dragon n’est donc pas éternelle. »
La créature avait manifestement remarqué que le Souffle doré s’amenuisait peu à peu.
Mais ce n’était pas pour cela qu’Ian plissa les yeux. La lueur bleue prisonnière du brouillard en flammes s’intensifia soudain, comme si elle se mettait à bouillir.
« À présent, je vais en finir bien plus vite. »
Avant même que la voix eût fini de parler, le brouillard déferla vers le bas, tel un torrent qui s’effondrait. Après tout, la brume en flammes n’était qu’une fraction de la masse totale.
« T-Tout le monde à terre ! Baissez-vous ! » cria Sanford d’une voix presque brisée.
Les Fées et les hommes-bêtes se baissèrent par réflexe.
Fouuuush—
Une vague de brouillard saturé de chaos déferla sur la mer.
Au-delà de la rambarde, la Tempête silencieuse et le navire de tête, le Récif de corail cramoisi, disparurent un instant derrière la vague.
Mais ce fut tout. Pas un filament de brouillard n’atteignit le pont.
Porté vers l’extérieur et élargi par le courant, le Souffle doré protégeait la Vague noire comme une barrière gigantesque.
Quand les Fées et les hommes-bêtes le comprirent enfin, ils relevèrent lentement la tête, les yeux écarquillés les uns après les autres.
Boum, boum, boum—
Ce n’était pas seulement parce que le Souffle doré, éblouissant, repoussait de nouveau le brouillard à mesure qu’il avançait.
Au loin, la flotte dissimulée dans la brume s’était enfin entièrement dévoilée. Et, parmi ses navires, une créature attira aussitôt l’attention d’Ian.
—Voilà une bête bien tentante.
Une baleine ? Non, un dinosaure ?
L’immense forme sombre qui dépassait de l’eau ne pouvait être décrite que comme l’un des deux.
Le navire fusionné à son torse était tout aussi gigantesque. C’était presque à coup sûr le navire de commandement de Rimuta.
—Je crois que je pourrais complètement maîtriser cette chose. Tu m’en donnerais l’occasion, ami ?
Sans prêter la moindre attention au murmure de Yog, Ian dirigea sa main gauche tendue vers la créature. Il voulait la frapper au moins une fois avant que l’occasion ne lui échappe.
Boum, boum, boum…
Mais le Souffle doré s’éteignit plus vite qu’il ne put viser. La magie emmagasinée dans la Perle d’essence était enfin épuisée.
Crac ! Crac—
L’hexagone doré qui entourait l’orbe se brisa comme du verre avant de s’évaporer. Au même instant, la Perle d’essence enchâssée dans l’orbe se fendit et se dispersa en fragments.
L’orbe et les chaînes rougeoyaient, chauffés à blanc, tandis qu’ils s’affaissaient lourdement. Les circuits magiques avaient complètement surchauffé. La relique ne fonctionnerait plus jusqu’à leur stabilisation. C’était le contrecoup de l’utilisation du Souffle doré.
Ça a aussi bien entamé sa durabilité.
Ian consulta machinalement sa Fenêtre de statut, puis abaissa son bras gauche en claquant légèrement la langue.
Un rire épais, chargé de glaires, résonna presque aussitôt sur la mer.
« Vraiment impressionnant, purificateurs. Vous avez encore d’autres tours dans votre sac, n’est-ce pas ? Alors, je vous en prie, montrez-les-moi… »
La voix de Rimuta continua de résonner, toujours impossible à localiser dans le brouillard.
Remarquant que la créature avait subtilement changé la façon dont elle s’adressait à eux, Ian tourna naturellement le regard vers l’avant bâbord.
Crac, crépitement !
Tout au loin, sur le pont de la Tempête silencieuse, Elia et Charlotte apparurent, entourées de dizaines de champs de force disposés comme des écrans superposés.
À l’approche du brouillard saturé de chaos, les sorts protecteurs des reliques qu’elles portaient s’étaient activés.
On a vraiment l’air de purificateurs.
Le Récif de corail cramoisi était protégé de la même manière par la magie. Un immense tourbillon enveloppé de brouillard se dissipait derrière lui. C’était manifestement un sort lancé par Lily.
« Afin que le véritable maître de la mer Noire puisse contempler la magnificence de votre sacrifice ! »
Au rugissement de Rimuta, la mer au loin se déchaîna.
Le brouillard bleu imprégné de chaos s’étendit en une épaisse couche sur l’eau, telle une seconde surface océanique.
Bwooooo—
La flotte démoniaque et les pirates démoniaques s’étaient lancés à leur charge.
Seul le colossal navire de commandement, qui dominait l’horizon au loin, resta en arrière, sans bouger.
Jolie façon de dire que tu as trop peur de venir toi-même et que tu envoies tes larbins à ta place.
Ian se tourna vers la poupe. Des cris retentissaient aussi derrière eux.
Striii !
Les créatures marines qui s’étaient rapprochées sans qu’on s’en aperçoive avaient cessé de poursuivre la flotte et hurlaient désormais avec violence. Elles commençaient à se transformer en bêtes démoniaques.
Ce devait être l’influence du brouillard saturé de chaos qui recouvrait la surface de la mer.
Ian baissa alors les yeux sous la rambarde de la poupe. « Phoebe ? »
Phoebe, qui fixait sans comprendre la flotte démoniaque, cligna rapidement des yeux et répondit : « O-Oui, Votre Grâce ! Nous sommes prêts ! »
Elle souleva légèrement le talisman et le paquet de Pierres de mana qu’elle tenait avant d’ajouter : « J-Je dois équiper la Perle d’essence ? »
« Non. Utilisez les Pierres de mana. On ne s’en servira qu’en dernier recours. »
« Mais c’est déjà… Compris, Votre Grâce. » Phoebe s’interrompit et baissa la tête. Elle coinça aussitôt un talisman entre ses lèvres et commença à sortir des Pierres de mana du paquet.
En la regardant, Idris bondit, attrapa la poulie et cria : « L’accélération commence bientôt ! »
Son cri tira les autres de leur stupeur tandis qu’ils fixaient la flotte démoniaque qui approchait.
« Tout le monde, rentrez les rames ! Maintenant ! »
Au cri pressant de Sanford, les Fées et les hommes-bêtes se regardèrent, puis se dispersèrent pour regagner leurs postes.
« Halte ! Rentrez les rames ! »
À l’ordre de Hashim, les rames qui dépassaient de chaque côté de la coque commencèrent à se rétracter.
Alors que Phoebe finissait de fixer les talismans et qu’Idris commençait à tourner la poulie, Ian se retourna brusquement sur le côté. Son Intuition venait de l’avertir.
Fouuush !
Un trait bleuâtre imprégné de chaos le frôla. Bien qu’il n’eût duré qu’un instant, Ian reconnut aussitôt un harpon en os.
Fouuuush—
Les harpons avaient été lancés par les pirates qui fonçaient devant les navires démoniaques. Leurs mutations leur permettaient sans doute de tirer d’aussi loin.
Bientôt, d’autres traits bleus se mirent à voler vers la flotte de toutes parts.
Clang, crac !
Pourtant, pas un seul homme-bête ni une seule Fée ne fut touché. Ils repoussaient les projectiles sans effort à l’aide de leurs lames à crocs ou esquivaient en se contorsionnant.
Bien entendu, personne ne prêta attention aux harpons qui se fichaient dans la coque.
« Putain ! Lu Logis ! »
« Ô Lumière radieuse… veillez sur ces âmes pitoyables et misérables ! »
Pas même Sanford et Hashim, qui s’étaient plaqués presque à plat sur le pont tout en marmonnant des prières désespérées.
Quelques secondes plus tard, un jet mêlé de brouillard explosa derrière le navire.
Fouuush !
La Vague noire reprit sa course. La coque tanguait encore plus violemment, sans doute parce que la mer voilée de brouillard était devenue plus agitée.
Ian ne chancela qu’un bref instant. Debout sur la rambarde, il ne perdit jamais l’équilibre. Il souleva même le grappin suspendu à son épaule grâce à sa Saisie volontaire et se mit à le faire tournoyer au-dessus de sa tête.
Fouuuum— Fouuuum—
Ses yeux gris cendré étincelaient de magie tandis qu’il observait les pirates démoniaques fendre la mer de brouillard dans leur direction.