Chapitre 699
Cri— Cri—
Le sommet du mur était devenu un chaudron de chaos, au sens propre du terme. Des traînées violettes découpaient des trajectoires erratiques dans le ciel tandis que les monstres remplissaient l'air de cris stridents à glacer le sang.
« N'arrêtez pas, continuez à tirer ! »
« Les ailes ! Visez uniquement les ailes ! N'essayez pas de les tuer ! »
Les hurlements des commandants résonnaient de toutes parts. Les arbalétriers, postés dos aux remparts de chaque côté, s'activaient comme des machines, tirant et rechargeant dans une répétition sans fin. Le même rythme émanait des balistes massives montées le long du mur à intervalles réguliers.
« Pff... Pff... »
« Ne venez pas ici... s'il vous plaît... pas par là... »
Les soldats, les protégeant avec leurs lances et leurs boucliers, scrutaient le ciel, les yeux injectés de sang. C'était une réaction naturelle, étant donné qu'un instant d'inattention face à une attaque signifiait la mort. Le sol à leurs pieds était déjà glissant de chair et de sang.
Grondement— Boum !
Des flammes de toutes les couleurs déchiraient le ciel ou éclataient dans des explosions aveuglantes. À chaque fois, les cris des monstres pris dans les flammes suivaient, étourdissants.
Malgré cela, le commandant Gelud, se dépêchant le long du mur avec ses escortes sous la direction de son adjudant, ne fit que plisser légèrement les yeux.
« Ahahaha ! Ahahahah ! »
« Brûlez ! Je vais tout brûler... »
La raison tenait aux voix chargées de magie qui perçaient le fracas des explosions.
Après la chute d'un archimage sous l'assaut d'Akihatara, les mages rouges avaient perdu la raison à une vitesse alarmante. Ils grimpaient imprudemment sur la route principale ou sur les remparts, riant comme des fous ou hurlant jusqu'à s'en déchirer la gorge.
Grondement—
Leur comportement suivait un schéma unique et indubitable. Ils déchaînaient leur magie sans discernement, vers le ciel comme vers le sol. Certains perdaient pied dans la frénésie. D'autres crachaient du sang et basculaient par-dessus le mur, mourant dans des parodies grotesques du spectacle qu'ils avaient eux-mêmes créé.
Les chevaliers de la garde postés à leurs côtés ne tentaient pas de les retenir. Plutôt que de surveiller les monstres qui grouillaient dans les airs ou sur le sol en contrebas, ils gardaient leurs regards froids et vigilants fixés sur les mages.
« Général. »
C'est pourquoi Gelud se contenta d'un signe de tête en réponse à leurs salutations, sans accorder un seul regard aux mages.
Empêcher les mages de sombrer totalement dans la folie faisait partie de leur devoir. Si nécessaire, ils devaient les assommer. S'il était déjà trop tard, ils devaient les abattre sans hésitation.
Splash— Splash—
Peu de temps après, l'expression de Gelud s'assombrit davantage.
Les séquelles du passage de l'archidémon apparurent. Des entailles profondes, semblables à des coups de rasoir, déchiraient le mur partout où il était passé, laissant des cicatrices comme si la pierre elle-même avait été écorchée.
« Ô, Lumière éclatante... je vous en prie... »
« Tais-toi, Louis. Ne gaspille pas tes forces. »
Les soldats du ravitaillement, qui avaient disposé du matériel dans toute la zone, traînaient désormais les blessés à travers des mares de sang, de chair et d'entrailles éparpillées. Leur destination était probablement le pont menant à la flèche intérieure de la forteresse.
Tandis que Gelud observait les soldats du ravitaillement et les blessés se croiser, il serra les dents. La plupart d'entre eux ne survivaient que par sursis.
Même s'ils survivaient, ils ne retrouveraient jamais la vie qu'ils avaient connue.
Pourtant, Gelud ne montra aucune émotion en tournant son regard vers l'avant pour continuer. Plus la situation devenait désespérée, plus un commandant devait dissimuler toute trace d'émotion sur son visage.
« Avancez ! Ne regardez pas en bas, contentez-vous de tenir vos positions ! »
« Bon sang... Ô Lumière... »
Au-delà, des renforts envoyés depuis l'intérieur de la forteresse étaient déployés le long du mur. Chacun d'eux semblait sur le point de vomir. Malgré cela, ils forcèrent leurs yeux à regarder vers le haut et commencèrent immédiatement à tirer avec leurs arbalètes. Des soldats munis de lances et de boucliers s'avancèrent, formant une ligne devant eux.
« Général ! »
Un chevalier, manifestement un commandant, se précipita vers Gelud alors qu'il passait devant une baliste à moitié détruite. L'homme avait dû abandonner son casque quelque part en chemin, car son visage pâle était entièrement exposé.
Lorsqu'un des gardes s'avança, Gelud leva la main pour l'arrêter et ralentit le pas.
« Parle. »
« À-À ce rythme, nous allons tous mourir. S'il vous plaît... s'il vous plaît, donnez de nouveaux ordres... »
« Tenez vos positions. Là où vous êtes. » Gelud le coupa.
Le chevalier se figea au milieu de sa phrase et chercha son souffle. Ses yeux semblaient traduire une condamnation à mort.
« Les renforts arriveront sous peu. »
Ignorant le chevalier, Gelud reporta son regard sur son adjudant et accéléra de nouveau le pas.
Les yeux du chevalier s'écarquillèrent avec un temps de retard. Les soldats à proximité, en plein rechargement de leurs arbalètes, réagirent de la même manière. Alors que Gelud passait sans ralentir, ils le fixèrent, hagards. Puis, presque à l'unisson, leurs têtes se tournèrent au-delà des remparts, vers la forteresse.
« Oh, Lu Solar... »
« L-La Légion Pourpre... enfin ! »
Des halètements et des murmures parcoururent la zone. Au cœur du blizzard, une procession entrait dans la forteresse, sa présence tranchant net à travers les ténèbres.
« Encore un peu ! Tenez encore un peu ! Le Demi-dieu du Nord arrive ! »
« Le Tueur de Dragons ! »
L'espoir se propagea dans les voix des soldats. En vérité, la situation était bien pire qu'ils ne le croyaient, mais Gelud n'ajouta rien de plus. Une partie de lui partageait cette foi, proche de la dévotion, que le Demi-dieu du Nord et la Légion Pourpre pouvaient réellement repousser l'archidémon et ses vassaux.
Boum...
Gelud s'arrêta une fois de plus.
Devant, les soldats étaient serrés les uns contre les autres, bloquant le passage. De l'autre côté, un rugissement tonitruant retentit, suivi d'une lourde vibration qui parcourut le mur. C'était différent d'avant.
Les gardes stoppés et l'adjudant se retournèrent également.
« Q-Qu'est-ce que c'est que ce bordel ? »
« La baliste ! Les mages ! Tuez ce monstre ! »
« Préparez-vous ! Ne le laissez pas toucher la porte ! »
Derrière, des cris de stupeur et des ordres d'officiers fusèrent.
Gelud plissa les yeux et fit un pas de plus.
« Comme prévu... »
Contrairement aux autres commandants, il savait déjà ce qui se tramait en bas. C'était l'une des nombreuses raisons pour lesquelles il s'était déplacé si précipitamment vers le côté opposé du mur. Bien sûr, la raison principale se tenait juste derrière ces soldats alignés.
« Dites-leur d'ouvrir le passage. »
« Oui. Compris. »
Sur l'ordre de Gelud, l'adjudant s'élança vers les soldats en tête, hurlant des ordres tandis que des flèches fusaient derrière lui.
Boum !
Un nouvel impact sourd fit trembler le mur. Les commandants aboyèrent des ordres et des boules de feu s'embrasèrent derrière eux. Gelud ne se retourna pas une seule fois. Il avança alors que les soldats, de chaque côté, s'écartaient précipitamment pour lui libérer le chemin.
L'adjudant à ses côtés inclina légèrement la tête. « Il est derrière. Heureusement, il a repris connaissance. »
« Compris. » Gelud hocha la tête et passa devant lui. Au-delà se trouvait le commandant suprême, Harald.
« Pff... Pff... »
Harald était à peine appuyé contre le rempart. Sa respiration laborieuse n'avait rien d'étonnant. Sa cape et son armure étaient en lambeaux, et son bras gauche avait été sectionné au-dessus du coude. Les bandages serrés autour du moignon étaient déjà imprégnés d'un cramoisi sombre.
« Ne cessez pas le feu ! Protégez Son Excellence ! »
L'assaut de l'archidémon avait frappé Harald de plein fouet.
Grâce à l'équipement magique qui le protégeait, il avait échappé à la mort, mais la gravité de ses blessures était indéniable.
L'adjudant a affirmé qu'il n'avait survécu que parce que Harald l'avait poussé de toutes ses forces au tout dernier moment. C'était la raison principale pour laquelle Gelud, qui commandait depuis le côté opposé du mur, s'était précipité ici sans hésiter.
« Votre Excellence ! Vous ne devez pas bouger. Nous pouvons encore vous transporter à l'intérieur... »
Quoi qu'il en soit, Harald avait repris connaissance, ce qui signifiait que son état était meilleur que ce que l'on avait dit à Gelud au départ.
Alors que les soldats qui s'occupaient manifestement de ses blessures le suppliaient désespérément, Harald secoua la tête et se força à faire un pas en avant.
« Reculez... Je peux marcher seul... »
« Votre Excellence... »
Les soldats se redressèrent rapidement après avoir aperçu Gelud s'approcher d'eux.
D'un léger signe du menton, Gelud leur fit signe de reculer.
« Vous êtes venu. » Harald se tourna vers lui et parla avec difficulté.
Maintenant que Gelud regardait de plus près, il pouvait voir qu'il ne s'agissait pas seulement du bras sectionné de Harald. Sa taille était également étroitement enveloppée de bandages.
« Je suis soulagé de vous voir en vie. » Gelud, s'arrêtant, s'inclina poliment.
La raison pour laquelle Harald était dans un tel état était que, tout comme Gelud, il avait dirigé la bataille au milieu des soldats. C'était ce que l'on attendait d'un commandant suprême sur la ligne de front, mais cela méritait tout de même le respect.
« C'est une honte de me montrer dans cet état... »
Alors qu'Harald murmurait ces mots d'une voix faible, Gelud baissa davantage la tête.
« C'est moi qui devrais m'excuser. Dès réception du rapport, j'ai ordonné l'ouverture de la porte principale de la forteresse. Le Demi-dieu du Nord et la Légion Pourpre sont entrés et font route vers nous en ce moment même. »
Les yeux d'Harald tressaillirent à ces mots.
Sans relever la tête, Gelud ajouta : « C'était une décision dictée par les circonstances. Malgré tout, je ne fuirai pas mes responsabilités pour avoir agi de mon propre chef. Une fois la bataille terminée, j'accepterai volontiers toute punition jugée appropriée... »
« Non », le coupa Harald.
Tandis que Gelud s'interrompait et relevait la tête, Harald poursuivit faiblement : « J'étais sur le point de donner le même ordre. Mon jugement... était erroné. Ma fierté mesquine a causé d'innombrables morts. »
Gelud le fixa, incapable de dissimuler sa surprise. Il ne s'était jamais attendu à entendre de tels mots de la part de cet homme obstiné, toujours enchaîné à son orgueil et à son ego.
« Tu n'as aucune responsabilité à assumer. Au contraire, tout m'incombe... »
Incapable de terminer sa phrase, Harald se pencha et toussa. Du sang gicla de sa bouche.
Gelud s'avança aussitôt pour le soutenir. « Ce n'est pas le moment de débattre des responsabilités. Il y a une affaire plus urgente. Nous pourrons parler en détail pendant que je vous escorte à l'intérieur. »
« Je vais mourir de toute façon. » Harald réprima difficilement une nouvelle quinte de toux en secouant la tête.
Alors que Gelud s'arrêta et regarda en arrière, Harald lutta pour dégager son bras de l'épaule de Gelud et dit : « Je resterai donc ici pour continuer à commander les soldats jusqu'à la toute fin. Retourne à ton poste. Après ma mort, tu devras prendre le commandement de toute l'armée. »
« Votre Excellence... »
« Dépêche-toi. Si l'archidémon tourne son attention vers nous maintenant, nous serions tous les deux... » Harald s'interrompit au milieu de sa phrase.
Cette fois, ce n'était pas à cause d'une quinte de toux. Sa bouche s'entrouvrit légèrement tandis que ses yeux s'écarquillaient. Gelud tourna la tête dans la même direction.
« Oh, Karha... »
Le silence soudain qui s'abattit sur les environs n'était pas une illusion.
Au-delà des soldats qui s'étaient perdus en murmures, un homme s'avança, enveloppé de la tête aux pieds dans une puissance divine cramoisie et flamboyante. Sa cape ondulait à mesure qu'il progressait.
Splash — Splash —
Avec une épée bâtarde couverte de sang brûlé et de chair, il était là : le Demigod du Nord, Ian Hope.
Il semblait avoir devancé la légion pour atteindre la forteresse intérieure en premier.
Snort...
Un cheval blanc massif le suivait, des étincelles s'échappant de sa crinière pour illuminer les environs. Le regard de Ian balaya calmement Gelud et Harald.
« Agent de la Sainte ! » En croisant son regard, Gelud s'inclina précipitamment.
Harald se redressa également, avec raideur. Pendant un bref instant, il sembla avoir oublié jusqu'à sa propre douleur.
Sans ralentir le pas, Ian lança : « La Légion Pourpre est en route. Que doit-on faire ? »
C'était une question directe, brute, dépouillée de tout échange inutile. Le regard de Gelud se tourna naturellement vers Harald.
Lorsque Harald hocha légèrement la tête, comme pour lui laisser le choix, Gelud répondit : « Il y a un point que je souhaiterais aborder à ce sujet. Il existe un autre problème, Agent de la Sainte. »
« Un autre problème ? »
Avant que Ian ne puisse insister, une violente secousse parcourut le mur derrière eux. Un fracas lourd suivit, le bruit distinct d'une structure qui se disloque.
« Des créatures étranges se sont mêlées aux monstres », répondit Gelud. « Elles absorbent les monstres morts ou mourants pour accroître leur taille. D'après ce que nous avons pu observer, elles tentent de détruire la porte principale. »
Au lieu de répondre, Ian fit volte-face et se dirigea vers les remparts.
Le cheval blanc qui le suivait s'arrêta net. Son regard, scintillant d'une puissance divine orangée, balaya le ciel.
Cri—
Il traquait manifestement les monstres qui tournaient au-dessus d'eux. Pourtant, depuis leur apparition, les monstres ne faisaient que voler de manière chaotique. Pas un seul ne prenait ce secteur pour cible.
Tandis qu'Ian se penchait pour observer en contrebas, le coin de sa bouche se tordit légèrement. « Ah, je vois. »
Gelud n'eut aucun mal à imaginer ce qu'il voyait. Au-delà des ténèbres, des monstres déferlaient sans fin vers la porte et le mur, se tortillant comme une marée vivante.
« Ce sont les vassaux d'un autre archidémon. »
Parmi eux se trouvaient des abominations grotesques qui absorbaient librement toutes sortes de monstres, se cousant entre eux pour former des masses toujours plus imposantes. L'une d'elles, ou peut-être plusieurs, était probablement en train de fracasser la porte en ce moment même.
Alors qu'Ian se retournait, Gelud poursuivit : « Peu importe leur puissance, il ne sera pas facile de percer. Pourtant, la porte finira peut-être par céder. Si cela arrive, la Légion Pourpre devra... »
« Ça revient ! »
Un cri de panique éclata du côté opposé. Gelud hésita alors que les hurlements des commandants se succédaient rapidement.
« Devant à droite ! Tout le monde, levez les arbalètes ! Devant à droite ! »
Au loin, une masse pourpre imposante jaillit des nuages sombres, devenant rapidement plus nette. L'archidémon, ses quatre ailes largement déployées, s'était révélé une fois de plus.
« P-Putain ! »
« Ceux qui veulent fuir, fuyez maintenant ! »
Des jurons paniqués et des cris désespérés résonnèrent sur le mur alors que des flammes jaillissaient de partout. À un moment donné, Ian avait déjà sauté sur les créneaux.
« Envoyez un messager en bas. La porte pourrait céder, alors dites-leur de diviser et de déployer les forces en conséquence », lança Ian calmement.
Alors que Gelud se retournait, le cheval blanc s'ébroua, de la vapeur s'échappant de ses naseaux. Tournant la tête, il chargea soudainement et bondit.
Franchissant les soldats d'un seul saut, il pivota dans les airs et atterrit de côté sur le rempart. Le mouvement tenait plus de la cascade que de la charge.
« Pour le reste, ils se débrouilleront », ajouta Ian nonchalamment en s'avançant, utilisant son épée longue comme appui avant de se hisser en selle.
« Ah... »
Un murmure stupéfait se propagea parmi les soldats en contrebas. C'était naturel. Ian était, à toutes fins utiles, en train de monter son cheval au bord même d'un précipice.
Clip-clop, clip-clop—
Le cheval blanc se mit immédiatement au galop le long des remparts. Inutile de se demander où il allait.
Screech—
Bien au-delà du mur, sur le côté opposé, l'archidémon avançait, deux ailes couvrant sa tête, poussant un cri assez aigu pour donner l'impression qu'il pouvait déchirer les tympans.