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◈ Je suis devenu un ingénieur de génie que les mégacorporations s’arrachent ◈
Chapitre 006
──────
L’atelier
L’endroit où Go Jin-tae — non, le vieil homme que j’appelais Gordon — me conduisit se trouvait dans un coin isolé et peu peuplé, même selon les critères de Ground Zero.
Un instant, je me demandai si je n’allais pas être suivi jusque-là pour finir avec les tripes à l’air, mais je me rappelai que j’étais dans un monde de Punk Fusion.
Dans cet univers, on peut remplacer tous ses organes par des modèles haut de gamme. Personne ne voudrait des tripes d’un corps aussi faible que le mien.
Après une longue marche, Gordon s’arrêta devant un vieux bâtiment qui, à première vue, semblait abandonné depuis des lustres.
À mes yeux, il ne ressemblait en rien à l’atelier d’un ancien couvert de produits de mégacorporations.
« … Monsieur ? C’est ici ? »
L’entrée était condamnée par une porte en alliage, épaisse à l’absurde et d’un modèle ancien.
« C’est une planque et un entrepôt dont je me servais il y a longtemps. »
Le vieil homme désigna du menton la lourde porte en alliage.
« La serrure de sécurité est complètement fichue. Elle ne s’est pas ouverte depuis des années. Si tu ouvres cette porte sans l’abîmer, je te prête les lieux. »
J’écarquillai les yeux.
Quelqu’un du calibre du vieil homme devait avoir tout un tas d’ingénieurs de premier ordre dans son atelier.
C’était l’un des points auxquels il fallait faire le plus attention quand on traitait avec un gros bonnet.
La jalousie et l’envie de ses subordonnés.
Je m’étais creusé la tête pour savoir comment me comporter le jour où je les rencontrerais.
Et voilà qu’il me proposait un espace à moi, sans que j’aie à m’en soucier ?
C’était le meilleur scénario possible : je pourrais approcher un gros bonnet sans que le monde extérieur remarque nos liens.
« C’est une condition ridiculement facile. Il me suffit d’ouvrir la porte ? »
« Je n’aime pas les beaux parleurs. Prouve-le-moi par tes actes. »
Sans protester, je m’avançai. Inutile d’ouvrir encore la bouche et de perdre les points que j’avais déjà gagnés.
Un rapide coup d’œil m’apprit que la porte était très rouillée, rongée par des années d’abandon.
Je posai la main sur la zone devant le trou de la serrure.
Pour regarder à l’intérieur avec l’[Œil magique du brise-sorts], je devais d’abord y envoyer un [Fil de mana] dépourvu de toute propriété.
À mesure que le fil s’enfonçait et que l’Œil magique entrait en action, la structure interne de la serrure défectueuse apparut derrière l’épaisse porte de fer, comme si elle avait été passée au scanner.
Quoi qu’on ait autrefois gardé ici, la serrure était assez complexe. Il y avait aussi un verrou alimenté par le mana, mais il semblait déjà hors service.
Argh…
Une douleur cuisante irradia autour de mon cœur. Pour quelqu’un de mon niveau, j’avais dépensé beaucoup de mana aujourd’hui, et j’approchais de ma limite.
Mais si c’était une sorte de test de la part d’un gros bonnet, je devais le réussir. Pas question de geindre.
La rouille est tellement épaisse que les engrenages à l’intérieur sont complètement grippés.
Tout en examinant la structure interne, je conférai au fil de mana la propriété de <Chaleur>.
Une chaleur intense et épaisse monta de mon cœur. La sueur perla sur ma peau, mais j’avais presque terminé. Je ne pouvais pas abandonner maintenant.
Surtout, la porte ne devait subir aucun dégât. Il me fallait donc une maîtrise délicate.
Lentement, le fil s’employa à retirer la rouille sans endommager les engrenages. Toutes les pièces à l’intérieur n’étaient pas en fer.
Certaines étaient en plastique, et d’autres parties étaient liées par une sorte de fibre, probablement des éléments de sécurité. Le fil devait les éviter avec soin tout en éliminant la rouille.
Le fil surchauffé débarrassa les engrenages de la rouille à la perfection. Enfin, la télékinésie força les engrenages à s’emboîter et à tourner.
Clic.
Dans un claquement mécanique net, la lourde porte en alliage, fermée depuis des années, coulissa pour s’ouvrir.
« … C’est fait, monsieur… »
« Tu n’es pas qu’un beau parleur, finalement. Comme promis, ce bâtiment est à toi à partir de maintenant… Hé, toi. Ça va ? »
Ah, merde… C’est un débordement de mana… ?
Le monde bascula brusquement.
Une chaleur cuisante se répandit autour de mon cœur, comme si on y appuyait un fer rouge.
J’avais l’impression d’avoir tiré plus de mana en peu de temps que ce corps fragile ne pouvait en supporter.
Dans un boum, je sombrai dans le noir.
* * *
Go Jin-tae avait aperçu Seol Gye-hyeon pour la première fois au marché nocturne de la Cheminée Cendrée, à Ground Zero.
Cheveux noirs, yeux noirs et origines asiatiques, hein.
À Ground Zero, le quartier le plus bas de la ville de Gaon, c’était une caractéristique physique qu’on voyait rarement. Une lignée qu’on s’attendait à trouver à Middletown ou plus haut, voire dans les quartiers supérieurs des mégacorporations.
Mais…
Né beaucoup trop faible. Il ne tiendra pas longtemps ici.
Un orphelin chétif, jeté à la rue dès sa majorité par l’un de ces centres d’aide que les corporations géraient pour la galerie.
C’était ainsi que Go Jin-tae avait jugé le gamin en l’observant.
Au début, le vieil homme, adossé à son siège et son cigare à la main, ne s’était intéressé à lui que par désœuvrement.
Mais après l’avoir observé un peu, il avait trouvé les manœuvres du gamin plutôt divertissantes.
Il avait même trouvé amusante la manière dont il avait assemblé un étal convenable avec les cartons qui traînaient ; et ses techniques pour attirer les clients étaient tout aussi singulières.
Il combinait quelques sorts de bas niveau avec précision et s’en servait comme d’outils d’entretien.
Et cette technique, ce savoir-faire, n’avaient rien à voir avec ce qu’on trouvait dans un quartier populaire comme celui-ci.
Mais le plus divertissant était venu ensuite.
Un membre d’un gang l’avait menacé, et le gamin n’avait même pas cillé. Il lui avait répliqué sans se démonter.
Alors qu’un seul coup aurait suffi à lui briser les os, à en juger par son corps.
Pas mal pour un gamin qui vient tout juste d’atteindre l’âge adulte.
L’idée d’en faire son apprenti lui avait semblé amusante, mais le gamin avait refusé. À la place, il avait voulu être engagé comme ingénieur indépendant.
Ça ressemblait à un simple jeu de mots, mais le voir manœuvrer pour ne pas perdre leur bras de fer avait été à la fois absurde et fascinant.
Et maintenant…
Ce morveux avait ouvert sans aucun outil, par son seul savoir-faire, une porte de sécurité que le vieil homme avait lui-même conçue des années auparavant. Puis il s’était écroulé.
« Hé, toi ! Ça va ? Réveille-toi ! Hé ! »
Il avait effectivement l’air faible.
Go Jin-tae claqua la langue et s’approcha de Seol Gye-hyeon, étendu par terre. Puis il posa sa main prothétique sur le corps du garçon pour vérifier son état.
Le mana qu’il envoya depuis sa main prothétique balaya le corps de Seol Gye-hyeon avant de revenir. Sentant le mana revenir après avoir analysé avec précision les signes vitaux et les circuits de mana du gamin, Go Jin-tae plissa légèrement les yeux.
Ce morveux… Son corps est en miettes. Alors, il n’est pas simplement né faible…
Des traces évidentes montraient que quelqu’un avait délibérément détruit son dantian et son cœur.
Son dantian était irrémédiablement fracassé, et son cœur était percé d’un trou, d’où le mana s’échappait sans discontinuer.
Dans cet état, le gamin avait entretenu du matériel et, déterminé à réussir le test que Go Jin-tae lui avait imposé, avait puisé beaucoup trop de mana dans son cœur. Voilà pourquoi son corps s’était effondré.
De sa magie inhabituelle à son cœur et son dantian ravagés…
Il devait être le fils d’un membre d’une mégacorporation, d’un rang élevé au minimum.
Pour Go Jin-tae, qui avait vécu bien des choses dans la Mégapole Gaon, les circonstances du gamin s’éclaircirent d’elles-mêmes.
Les luttes de pouvoir entre les corporations de la ville de Gaon, les guerres de factions sanglantes au sein d’une corporation. Un orphelin malchanceux pris dans cette politique immonde, le dantian et le cœur détruits, puis jeté aux ordures.
Un morveux chassé du champ de bataille des mégacorporations et tombé tout en bas, dans le dépotoir le plus infect, mais qui se battait toujours pour survivre, le venin dans les yeux et ses talents à la main.
« Vif d’esprit, du cran, et une histoire à raconter. »
Les lèvres de Go Jin-tae s’étirèrent légèrement. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas trouvé quelque chose d’aussi intéressant.
* * *
« … Argh. »
Combien de temps étais-je resté inconscient ? En ouvrant les yeux, je sentis une forte odeur de poussière et une douleur sourde au fond de ma poitrine. J’essayai de me lever, mais c’était peine perdue : j’étais si faible que soulever un doigt me demandait un effort.
« Tu es réveillé, gamin. »
Une voix bourrue s’éleva dans l’obscurité.
Je tournai les yeux et aperçus Gordon, assis sur une chaise, un cigare à la main.
« Ton cœur est en piteux état. Tes circuits de mana sont complètement foutus. Tu as vraiment tiré autant de mana avec un corps pareil ? »
Un véritable ingénieur de renom, comme on pouvait s’y attendre. Il avait au moins évalué grossièrement mon état pendant que j’étais inconscient.
« Avec mon employeur qui me regardait, je ne pouvais pas laisser le travail inachevé, si ? »
« Ton corps est en ruine, mais ta langue fonctionne à merveille, à ce que je vois. »
Sur ces mots, le vieil homme me lança un tube argenté qu’il tenait à la main.
« Avale ça. Tu étais déjà maigre comme un clou, et maintenant tu souffres de malnutrition. Tu étais à deux doigts d’y passer. »
Le tube atterrit sur ma poitrine. C’était une ration compressée hypercalorique.
Je réussis à retirer le bouchon et pressai le tube dans ma bouche. Un goût infect l’envahit, mais je me forçai à mâcher et à avaler pour rester en vie.
Argh… Floc.
Quel que fût le goût, une fois les calories arrivées dans mon estomac, la douleur s’atténua peu à peu. Je me sentis revivre.
« Haa… »
Après avoir repris mon souffle tant bien que mal, je me redressai et regardai autour de moi.
À première vue, l’intérieur du bâtiment n’avait rien d’impressionnant.
L’endroit était spacieux, mais je ne voyais ni établi convenable ni outils.
À la place, des ferrailles usagées et abandonnées, des pièces de machines cassées, des boîtes de conserve vides couvertes de poussière et des tas d’ordures s’entassaient partout. Un vrai dépotoir.
« Monsieur, je ne m’attendais pas à autant de choix pour l’aménagement intérieur. »
Gordon rit à ma plaisanterie et se leva.
« Tu ne voulais pas être mon apprenti, tu voulais être engagé. Un employé ne devrait-il pas aussi nettoyer les locaux de son employeur ? »
Une logique imparable.
« Si le patron l’ordonne, je le ferai. Bien sûr. »
« Tant que tu y es, je vais te confier une autre tâche. Avant mon retour, utilise tes compétences pour fabriquer quelque chose qui puisse rapporter de l’argent dès maintenant. »
« Vous revenez quand ? »
« Quand ça me chantera. Peut-être demain. Peut-être après-demain. »
Sur ces mots, le vieil homme quitta le dépotoir sans attendre ma réponse, sans le moindre regret.
Quel patron de mauvaise humeur.
Mais qu’y faire ? Un ordre, c’est un ordre.
Avec toute cette camelote à l’intérieur, le bâtiment semblait petit, mais il était bien plus grand qu’il n’en avait l’air. Une fois entièrement vidé, il ferait un atelier tout à fait utilisable.
« Ha. Très bien. Autant essayer. »
* * *
J’avais beau m’être dit « autant essayer », travailler tout de suite était une mauvaise idée pour bien des raisons.
「Heure actuelle : 02:24」
Comme avec ma carte d’identité holographique, il me suffit de regarder mon poignet pour faire apparaître devant mes yeux un hologramme indiquant l’heure.
J’aurais bien aimé sortir acheter le strict nécessaire, de la nourriture et des fournitures, mais il était beaucoup trop tard. Et surtout, je m’étais évanoui à cause d’un débordement de mana il y a peu.
Sortir dans les rues avant l’aube dans cet état serait dangereux.
Comme cet endroit pourrait bien devenir mon chez-moi pour un moment, autant faire le tour des lieux pour m’y habituer.
Il a dit qu’il s’en servait comme d’une planque et d’un entrepôt, non ?
Il était certain que personne n’était entré ni sorti depuis plusieurs années. De vieilles ferrailles et des pièces détachées s’entassaient partout. Il s’agissait sans doute d’un entrepôt où le vieil homme gardait des pièces utilisées dans un atelier des environs.
Mais il y avait aussi quantité de déchets ménagers qui n’avaient rien à faire là.
Voilà ce qu’il restait de l’époque où l’endroit servait de planque.
Quelles qu’aient été les circonstances, quelqu’un s’était terré ici longtemps, puis avait laissé les lieux en l’état en partant.
C’est pour ça que la porte était si épaisse et si bien sécurisée.
Il y avait un escalier ; l’étage devait donc offrir un peu plus d’espace…
Au loin, des coups de feu retentirent, pan-pan, accompagnés de cris sporadiques.
Fidèle à ce satané univers de Punk Fusion, une bagarre avait éclaté dans une rue du quartier.
La clé du bâtiment que le vieil homme m’avait remise verrouillait l’entrée pour la nuit. Une fois la porte fermée, le bruit extérieur s’interrompit aussitôt.
Il se faisait tard ; trouver un endroit où me reposer passait d’abord. J’ouvris une porte au fond et découvris une petite pièce.
Il y avait un matelas et une armoire à l’intérieur. La pièce avait donc probablement servi de chambre.
Après avoir chassé la poussière à la va-vite, je m’allongeai sur le matelas.
Je fermai les yeux, mais le sommeil n’allait pas venir facilement.
Un fouillis de pensées m’envahit et la tête me tourna.
J’aurais dû arrêter quand mon ex m’a dit de cesser de jouer à ce jeu.
Les coups de feu tirés dehors me revinrent en mémoire. Contrairement au monde d’où je venais, l’ordre public était ici assez précaire.
Si je m’étais endormi dans la rue aujourd’hui, j’aurais pu me retrouver mêlé à une fusillade pareille.
Non, peut-être qu’avant même de trouver le sommeil, j’aurais fini en fuite, recherché pour avoir tué un petit membre d’un gang appelé le Chien Noir.
Vu sous cet angle, être allongé sur un matelas, dans une pièce à l’abri, même au milieu des ordures, relevait peut-être d’un sacré coup de chance.
Tandis que je ressassais tout ça, l’épuisement m’écrasa, maintenant que mon corps avait enfin relâché toute tension.
Peu à peu, je sombrai dans les profondeurs de l’inconscience.
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