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◈ Je suis devenu un ingénieur de génie dont les mégacorporations raffolent ◈
Chapitre 005
──────
Dex
Il existait une classification officieuse des gros bonnets en cinq catégories.
Bien sûr, cette théorie n’existait officiellement nulle part au monde. C’était ma propre manière de classer les gens, consignée dans un guide de survie pour le début du jeu que j’avais publié autrefois sur la communauté de Fupunkalypse.
Gros bonnet, ponte, cadre moyen, petit poisson et rebut.
En creusant les détails, on trouvait des exceptions, mais ces cinq grandes catégories formaient un aide-mémoire que j’avais créé pour adapter mon attitude à chaque PNJ rencontré dans le jeu. La bonne manière de traiter quelqu’un variait légèrement selon sa catégorie.
À ce compte-là, le vieil homme devant moi était probablement au minimum un ponte, voire un gros bonnet. Un membre de gang de bas niveau, un rebut selon ma classification, s’était excusé et avait déguerpi comme s’il était prêt à lécher les bottes du vieux dès qu’il avait appris que j’étais son apprenti.
Les rebuts de ce genre ne traitaient jamais les gens ordinaires comme ça.
Dans cette classification à cinq catégories, les gros bonnets étaient ceux dont il fallait le plus se méfier.
Mais pour progresser rapidement, rien ne valait le soutien d’un ponte ou d’un gros bonnet.
Se rendre utile aux yeux d’un gros bonnet, ce n’était pas une mauvaise chose. Mais mieux valait tout de même éviter de s’emmêler trop profondément dans ses affaires.
Le mieux était de devenir un partenaire commercial qui y trouvait son compte autant que lui.
Alors, que faire maintenant ?
Je commençai lentement à analyser la silhouette devant moi.
Un coup d’œil à son visage me révéla qu’il avait remplacé un œil par une prothèse.
Hein ? On dirait un œil prothétique réservé aux ingénieurs, de chez Synix.
Synix.
Le nom de cette mégacorporation colossale, qui était censée régner sur un tiers de la Mégapole Gaon. Même dans Punk Fusion, où la plupart des mégacorporations s’étaient effondrées, elle revenait avec une fréquence absurde.
Un modèle de cette gamme était si difficile à trouver intact que les gens rafistolaient ce qu’ils pouvaient avec des pièces dépareillées. C’était donc la première fois que je voyais une pièce de cette époque en parfait état.
Même un personnage ayant survécu cent ans dans Fupunkalypse n’a pas réussi à s’en procurer un en bon état…
Même les ingénieurs ne portaient ce genre d’équipement que s’ils étaient de véritables gros bonnets. J’avais donc renoncé très tôt à l’idée d’en utiliser un. Une fois, pourtant, j’avais réparé une pièce dont un gros bonnet se servait, et c’est pour ça qu’elle m’était restée en mémoire.
À vrai dire, j’avais toujours préféré utiliser du matériel que j’avais modifié moi-même plutôt que de réparer des équipements fabriqués par les corporations.
La prothèse à sa main, que j’aperçus en baissant les yeux, était elle aussi un produit de corporation.
Hyunseong Mechanics. Elle n’était pas tout à fait au niveau des Trois Grandes Mégacorporations qui se partageaient la Mégapole Gaon, mais restait une mégacorporation de haut rang, solidement implantée dans l’usinage de précision et les prothèses de maintenance.
Une main prothétique de la gamme Meister de Hyunseong, leur prothèse de travail de précision haut de gamme, considérée comme l’un des chefs-d’œuvre de Hyunseong Mechanics, dépassait de la manche élimée de son vieux manteau.
Il faudrait regarder de plus près pour savoir de quel échelon de la gamme Meister il s’agissait, mais le simple fait qu’il utilise à la fois du Synix et du Hyunseong suffisait à me donner une idée de la puissance du vieux.
Ce vieux-là… C’est un gros bonnet, pas vrai ?
À l’époque de Fupunkalypse, le jeu auquel je jouais, nous étions en 2333. J’aurais pu être certain que cet homme était un gros bonnet. Mais nous étions en 2033, trois cents ans plus tôt.
Je connaissais mal cette époque. Malgré tout, posséder des équipements de corporation devait au moins faire de lui un ponte, non ?
Une large cicatrice de brûlure sur le visage, du matériel d’ingénieur fabriqué par une mégacorporation, et une proposition sortie de nulle part pour devenir son apprenti.
Ajoutez à cela qu’il avait apprécié mes compétences : il devait probablement être le parfait exemple de l’ingénieur artisan de génie.
Après avoir réfléchi jusque-là, je décidai de soutirer à ce gros bonnet l’argent nécessaire pour me lancer.
Débarqué seul dans ce monde, je ne savais même pas où dormir ce soir.
Mais je ne pouvais pas pour autant devenir l’apprenti de ce vieil homme.
Un apprenti recevait les enseignements de son maître de manière unilatérale ; impossible de rompre facilement une telle relation.
Prévoir une porte de sortie était l’un des aspects les plus importants quand on nouait des liens avec un gros bonnet.
Je lui répondis donc :
« Désolé, monsieur, mais je ne crois pas pouvoir devenir votre apprenti. »
« … Oh ? »
À ces mots, une lueur étrange passa dans les yeux du vieil homme, qui attendait ma réponse. Il ne s’était visiblement pas attendu à un refus aussi net.
« Rien que dans ce quartier, des centaines d’imbéciles me lécheraient les chaussures si je leur demandais de devenir mes apprentis. Pour qui tu te prends, gamin, à me repousser comme ça ? »
« Je sais que vous êtes un gros bonnet qui tient les gangs du quartier dans sa main, monsieur. Je viens de le voir. »
Je pris l’air aussi calme et sûr de moi que possible. Avec une musculature aussi atrophiée, mon corps aurait pu s’envoler au moindre coup de vent et n’avait rien d’impressionnant, mais je ne pouvais pas perdre cette bataille de nerfs.
Même si j’étais sur le point de mourir, je devais donner l’impression d’avoir encore une carte en réserve.
« Mais je n’ai besoin d’apprendre de personne. »
« T’as besoin d’apprendre de personne, hein… ? Hum. Voilà qui est intéressant. »
Le vieil homme laissa échapper un rire incrédule et me foudroya du regard.
« Personne ne m’a jamais sorti une insolence pareille à Ground Zero, gamin. J’espère que tu as réfléchi à ce qui va suivre. »
Un frisson me parcourut l’échine sous son regard. Je pris la parole sans avoir l’air pressé.
« Vous êtes ingénieur, vous aussi, pas vrai, monsieur ? Une main Meister de Hyunseong Mechanics et cet œil Synix de haute précision, à droite. Vous devez avoir assez de talent pour régler et entretenir vous-même des équipements de corporation aussi performants. »
Les yeux du vieil homme brillèrent un instant. Je poursuivis :
« Mais nos méthodes sont différentes jusque dans leurs fondements. Si je travaillais sous vos ordres, nous n’aurions rien à apprendre l’un de l’autre, et rien à nous enseigner. »
Les prothèses révélaient l’orientation d’un ingénieur. Le vieil homme et moi avions des compétences qui partaient dans des directions complètement opposées.
J’étais un ingénieur magitech, rien à voir avec un ingénieur en technologie comme lui.
Au besoin, il aurait pu m’apprendre des choses grâce à son expérience, mais je pouvais en acquérir bien assez par moi-même.
« Ha ! Des méthodes différentes ? C’est sacrément prétentieux, mais… tu n’as pas tort. »
Heureusement, le vieil homme, qui était un véritable ingénieur, semblait avoir compris ce que je voulais dire. Son expression s’étant détendue, je relâchai le souffle que je retenais.
« J’aimerais donc vous proposer quelque chose. Au lieu de me prendre comme apprenti… pourquoi ne pas m’embaucher comme ingénieur indépendant ? »
« Quoi ? T’embaucher ? Ha ha ha ha ! Pas comme apprenti, mais avec un contrat pour travailler comme ingénieur indépendant, à égalité ? »
Après un grand rire sonore, le vieil homme me regarda et reprit la parole. Je remarquai toutefois que son expression s’était un peu adoucie.
« Regarde-moi ce petit malin. Tu refuses d’être apprenti, mais tu veux que je t’étiquette “ingénieur indépendant” ? Au bout du compte, tu viendrais t’installer dans mon atelier et tu profiterais de mes matériaux et de mon équipement, pas vrai ? À mes yeux, un apprenti et un ingénieur salarié, c’est pareil, petit morveux. »
À ses yeux, ma demande n’était qu’une façon de sauver la fierté d’un gamin, ou de jouer sur les mots.
Pour moi, pourtant, c’était le jour et la nuit.
Un apprenti ne pouvait pas simplement abandonner son maître et s’en aller. En revanche, un ingénieur engagé temporairement avait une bonne raison de se libérer et de filer dès que les choses tournaient mal ou qu’une guerre entre gros bonnets risquait de l’emporter dans la mêlée.
« Eh bien, soit. Si c’est ainsi que vous voyez les choses, monsieur, ça me va. »
« Tss, tss. Un gamin fauché qui sait compter. »
Le vieil homme claqua la langue et désigna le fond de la ruelle d’un mouvement du menton.
« Très bien. Apprenti ou ingénieur, je te trouverai une place dans mon atelier, comme tu le demandes. Mais puisque tu tiens à une relation de travail, il va falloir que tu aies le talent qui va avec. »
« Bien sûr, monsieur. Je m’en remets à vous. »
« Ne va pas si vite. Tu n’es pas encore embauché. Je dois d’abord vérifier que tu as le talent nécessaire pour être aussi prétentieux. L’embauche, ce sera après. »
« Naturellement. Mettez-moi à l’épreuve autant que vous voudrez. »
En regardant le vieil homme s’enfoncer dans la ruelle, je laissai enfin échapper le soupir que je retenais.
Au moins, j’ai franchi le premier obstacle.
« Comment tu t’appelles ? »
J’hésitai un bref instant. Devais-je donner mon nom d’origine ou celui de ce monde ?
« Seol Gye-hyeon. »
Mon hésitation fut brève. Puisque j’avais pris possession de ce corps, il ne me restait plus qu’à vivre désormais en tant que Seol Gye-hyeon.
« Ta vie n’a pas dû être facile. »
Voilà ce que conclut le vieil homme en entendant mon nom. Dans l’orphelinat où Seol Gye-hyeon avait vécu, il était le seul à porter un nom coréen. C’était peut-être pour ça qu’il avait souvent entendu des remarques racistes.
« Et vous, monsieur, comment vous appelez-vous ? J’aurais du mal à me passer de connaître le nom de mon investisseur. »
« Go Jin-tae. »
Oh. Un compatriote culturel, en quelque sorte. Ses profondes cicatrices de brûlure le dissimulaient, mais les traits de son visage et la structure de son crâne trahissaient des origines asiatiques. Pas entièrement asiatique, cela dit : il semblait métissé.
« Mais dans le milieu, tous ceux qui me connaissent m’appellent Gordon. Si tu ne veux pas mourir dans le caniveau, évite de balancer ton vrai nom à tort et à travers. »
Un conseil inattendu. Je ne savais pas pourquoi il tenait à ce que je fasse ça, mais rien de ce que disait le vieux ne pouvait être inutile. Je hochai donc docilement la tête.
« Alors, vous pourriez m’en trouver un ? »
« Comment on t’appelait, jusqu’ici ? »
Je fouillai brièvement dans les souvenirs de Seol Gye-hyeon.
C’était peut-être parce qu’il avait grandi dans un orphelinat de bidonville, tout au fond de ce monde déjà complètement ravagé. On pouvait compter sur les doigts d’une main le nombre de fois où on l’avait appelé par son vrai nom. À la place, il n’avait en tête qu’une litanie d’insultes crasseuses.
Faiblard, infirme, chinetoque, singe jaune, et ainsi de suite.
« On m’appelait plus souvent par des surnoms que par mon nom. Je ne pense pas que vous aimeriez les entendre, monsieur. »
À mes mots, le vieil homme tira une longue bouffée de son cigare, puis souffla la fumée.
À travers l’épaisse fumée, son œil prothétique me balaya d’un seul regard.
« Dex. À partir d’aujourd’hui, je t’appellerai Dex. »
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