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◈ Je suis devenu un ingénieur de génie dont les mégacorporations raffolent ◈
Chapitre 28
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Rex (2)
Rex ne poussa pas un seul cri, même quand le cinquième module fut installé.
… Les gros bonnets que j’ai vus dans Fupunkalypse hurlaient comme des damnés pendant une opération de cette ampleur. Ils en faisaient même tout un cirque…
Zzzzzing.
Chaque fois que la lame entaillait la chair à vif et que le métal raclait l’os, je sentais les muscles du dos de Rex tressaillir de façon grotesque.
Du point de vue d’un ingénieur, l’opération n’avait rien de compliqué. Tout dépendait de la résistance du patient.
Ce qui m’étonnait, c’était que Rex faisait de moins en moins de bruit à mesure que l’intervention avançait.
Il avait même rouvert les yeux et gardait la tête droite, le regard rivé au mur.
Comme s’il y avait vraiment quelque chose de l’autre côté.
La serviette qu’il avait dans la bouche était rouge depuis longtemps.
Et malgré tout, cet homme n’émit pas le moindre gémissement. Les yeux injectés de sang, il endura tout sans broncher.
« … C’est presque fini. Encore un petit effort, tenez bon. »
* * *
Après avoir reçu son bras gauche, la vie de Rex devint plus simple.
Il n’avait aucun talent ? Il n’avait qu’à l’acheter. Une fois cette évidence comprise, il n’eut plus aucune raison d’hésiter.
Il accomplissait une mission, touchait de l’argent, puis s’achetait une nouvelle prothèse qu’il se faisait implanter.
« … Tu changes de prothèses beaucoup trop souvent. Je sais qu’elles sont de qualité, mais à force de les remplacer comme ça, tu vas le payer. Ton cerveau ne suit plus. »
« La ferme. Fais ce qu’on te dit. »
Un jour, son technicien habituel s’était mis à essayer de l’en dissuader. Rex s’en fichait. Quoi qu’il arrive, tant qu’il supportait la douleur de la chair qu’on lui découpait, il pouvait continuer à devenir plus fort.
Quand il eut remplacé son bras droit et ses deux jambes, Rex obtint enfin une place à côté de la patronne.
Ah, cette joie.
La joie d’avoir franchi les limites imposées par sa naissance en endurant la douleur de la chair qu’on lui découpait.
Les jours qui suivirent lui semblèrent irréels.
La patronne qui lui confiait ses arrières. La patronne qui l’écoutait jusqu’au bout pendant les réunions. Tout cela était merveilleux.
Et surtout…
« Rex. »
La patronne se souvenait de son nom et l’appelait.
Rien que ça lui donnait l’impression de pouvoir tenir dix ans de plus.
Mais ce ne fut qu’une fois arrivé juste à côté de la patronne qu’il comprit certaines cruelles vérités.
Tous ceux qui étaient devenus cadres étaient des monstres hors normes, nés avec un talent inné. Parmi eux, il n’était qu’un tas de ferraille, le plus faible et le plus à part de tous.
Et la patronne le voyait comme une curiosité, un drôle de type qui devenait plus fort en changeant de prothèses.
Il n’était qu’un clown qui tenait à peine à ses côtés, grâce à l’amusement que lui procurait la patronne. Le jour où il s’en rendit compte, Rex retourna au garage.
Il devait devenir plus fort avant que la patronne ne se désintéresse de lui et le jette comme un vieux jouet.
Les yeux, les oreilles, le torse et le ventre. À mesure que son corps perdait sa forme humaine, Rex parvint tout de même à tenir tête aux monstres.
Mais il ne pouvait pas aller plus loin.
Il ne pouvait rester aux côtés de la patronne que parce qu’il l’amusait. S’il s’arrêtait, elle se débarrasserait de lui. Rex prit donc sa décision. Il croyait que c’était le dernier chemin qui lui permettrait de se rapprocher encore un peu de la patronne.
Alors, la dernière chose qu’il se fit implanter fut une colonne vertébrale.
Parce qu’il croyait que c’était le dernier chemin qu’il lui restait à gravir.
« Rex… Je ferais presque n’importe quoi pour de l’argent, mais là, c’est non. Tu ne peux pas en rajouter. »
Le technicien se remit à expliquer les choses à Rex, qui serrait les dents en silence, obstiné, sans répondre.
« La colonne vertébrale, surtout : une fois qu’on l’a mise en place, c’est difficile de l’enlever. Peut-être même impossible. En acheter une, c’est comme si tu… »
« … Admettais que c’est la fin, tu veux dire. »
Cette fois, le technicien ne trouva rien à répondre.
« Je sais. Installe-la. »
Ce jour-là, Rex paya pour son avenir.
Et après ça, Rex ne devint plus jamais plus fort.
Oui. Il avait cru qu’il ne pourrait plus jamais progresser…
* * *
« … C’est terminé. Pour de bon, cette fois. La sensibilité de tes prothèses va bientôt revenir, et l’anesthésiant va cesser d’agir. Essaie de bouger. »
La voix fatiguée de l’ingénieur lui vrilla les oreilles.
Pour celui qui subissait l’opération, le temps avait paru interminable ; alors, pour celui qui l’avait pratiquée, l’épreuve avait dû être terrible.
Ce n’est qu’alors que Rex relâcha sa mâchoire crispée. La serviette qu’il mordait tomba au sol dans un bruit sourd. Il l’avait tellement mordue qu’elle était imbibée de sang. Il se demanda s’il ne s’était pas cassé une dent.
Il commençait à retrouver les sensations dans ses prothèses, qui avaient été désactivées.
… De la lumière ?
La première chose qu’il sentit, ce fut la légèreté incroyable de son corps.
Sa vision était nette et son ouïe lui semblait beaucoup plus fine.
Il s’émerveillait encore de cette sensation quand l’ingénieur prit la parole.
« Vous allez probablement vous sentir un peu plus léger. Oh, et votre vue et votre ouïe seront peut-être bien meilleures aussi. Vos prothèses ne recevaient pas assez de mana, alors elles ne fonctionnaient pas correctement jusqu’à présent. Maintenant, elles viennent de se mettre en marche. Alors, faites attention en vous levant… »
Avant qu’il ait fini, Rex se redressa et se cogna la tête contre le plafond dans un bruit sourd. Il avait seulement voulu se relever, mais son corps avait jailli comme s’il avait rebondi contre quelque chose, sans qu’il le veuille.
« Trop tard, à ce que je vois. Vous avez mal ? »
« Hum. Mon corps est assez solide. »
« Monsieur, descendez d’abord et essayez de marcher. Je dois vérifier l’équilibre de vos jambes. Et allez-y doucement. Si vous vous y prenez mal, vous allez encore décoller comme à l’instant. »
Rex posa alors le pied par terre avec une infinie précaution.
C’était étrange. Est-ce qu’il avait marché comme ça, autrefois ?
Ce n’est qu’alors que Rex comprit à quel point les prothèses qu’il s’était greffées étaient lourdes.
Et maintenant que ces prothèses si lourdes lui semblaient aussi légères, il comprit aussi à quel point il était devenu plus fort.
Quand il le sentit, il ne put plus se retenir et éclata d’un rire franc.
« Ahahahahahaha ! »
* * *
… Pourquoi il rigole ?
Je fus déstabilisé en voyant le client éclater de rire au beau milieu du garage.
Un homme qui avait passé des heures à se vider de son sang, le dos ouvert en deux, et qui se mettait soudain à rire comme ça… forcément, ça faisait un peu peur.
« … Euh, monsieur. Tout va bien ? »
« Je vais bien. »
Rex répondit ainsi, mais continua de rire.
C’est quoi, ce type ? S’il devient fou, comment je vais lui faire payer la réparation ?
C’est ce que je me disais.
Le rire avait peut-être porté jusqu’à l’étage, car un fracas retentit là-haut, suivi par le bruit de quelqu’un dévalant l’escalier.
« G-Grand frère ? Grand frère !!! »
C’était le membre du gang de tout à l’heure. Rita descendit derrière lui, l’air un peu épuisée.
Je fis un signe de tête à Rita.
« Beau travail. »
« Quand vous me dites ça, patron, ça me redonne vraiment la pêche. »
Le membre du gang aperçut Rex, debout et indemne au milieu du garage, et se figea sur place.
« … Grand frère. Tu… tu tiens debout ? Ça va ? »
« Oui. Grâce à cet ingénieur hors pair. Non, il dépasse le stade du hors pair. C’est un monstre d’ingénieur. »
Rex me désigna en disant cela.
Des larmes se mirent alors à couler des yeux du membre du gang.
« … Snif. »
Oh. Attends.
Un homme qui pleurait à chaudes larmes, l’air bouleversé, et qui rampait vers moi… voilà une situation assez terrifiante.
« Ingénieur !!! Non !! Grand frère !!! »
Le type tomba à genoux sur place.
« À partir d’aujourd’hui, je vous prends pour grand frère !! »
« Pardon ? »
« J’étais aveugle, je ne vous ai pas reconnu ! Pour le manque de respect dont j’ai fait preuve la première fois qu’on s’est rencontrés, je vous le revaudrai toute ma vie ! Je vous donnerai tout ce que j’ai, jusqu’à ma vie ! »
« Non, euh… pas la peine d’en arriver là. »
« Grand frère !! »
« Je te dis que ce n’est pas nécessaire. »
« Non, vous méritez qu’on vous traite comme ça. J’ai eu affaire à plein d’ingénieurs, et pas un seul n’a réussi à me réparer. Sans vous, je serais mort aujourd’hui. »
… Oh. C’est le moment ?
Dès que je l’entendis, je me redressai.
Quand quelqu’un est submergé par la gratitude et le soulagement, c’est là qu’il faut parler du paiement. Comme ça, on touche le prix fort sans marchandage inutile.
En plus, ce client était dans une situation idéale. Je lui avais sauvé la vie, il venait de le dire lui-même, et il l’avait dit devant son subordonné.
Le moment ne pouvait pas être mieux choisi.
Affichant un calme étudié, je lui tendis la main.
« Si vous êtes reconnaissant, ne vous contentez pas de le dire. Payez les frais de main-d’œuvre. »
« … »
« Vous l’avez vécu vous-même, alors vous comprenez bien que ce n’était pas une mince affaire, non ? »
Certes, ça avait pris du temps, mais j’avais fait l’essentiel du travail grâce à la table d’intervention pour prothèses, alors je n’étais pas si fatigué.
Mais dans un moment pareil, dire que ça avait été facile ferait baisser le prix de la main-d’œuvre. Je devais en rajouter et insister sur le fait que j’avais souffert le martyre.
« Ahahahahaha ! »
À mes mots, Rex éclata de nouveau de rire, puis poursuivit :
« Oui. Vous avez raison. Si je vous suis reconnaissant, je ne devrais pas me contenter de le dire. Il va de soi que je dois vous rendre la pareille. C’est la moindre des choses. »
Sur ce, Rex ramassa le manteau qu’il avait laissé à côté de lui. Il fouilla dans la poche intérieure et en sortit quelque chose qu’il me tendit.
« Désolé pour ça. J’étais en pleine bagarre, alors je n’ai pas grand-chose sur moi. Vous accepteriez ça pour le moment ? Je reviendrai vous payer comme il se doit, c’est promis. »
Franchement, entre le cadre de l’Équipe Mante et celui-là, je crois que « je vous paierai plus tard, portez-moi plainte » est la norme chez ces organisations violentes.
J’eus cette pensée, soupirai intérieurement et pris l’objet.
Un morceau de métal gros comme la paume.
Hein ? Attends, ne me dis pas que…
« Monsieur… c’est un alliage de mithril ? »
« Oui. Un alliage de mithril et d’argent. Je l’avais récupéré quand j’essayais de modifier mes prothèses pour améliorer leurs performances. Grâce à vous, je n’en ai plus besoin. Gardez-le. »
À cette réponse, je baissai de nouveau les yeux sur le morceau de métal dans ma main.
À Ground Zero, impossible d’acheter une chose pareille, même avec de l’argent. C’était un matériau de premier choix, qu’on ne pouvait obtenir que grâce à ses relations.
Dès que je pris le morceau, je m’inclinai presque à angle droit.
« Merci, cher client ! Si vous avez de nouveau le moindre problème, n’hésitez pas à repasser au garage ! »
« Hahaha ! Bien sûr ! Je vais revenir souvent, à partir de maintenant. Occupez-vous de mes prothèses à chaque fois. »
En l’entendant, je fus profondément ému.
J’avais pratiquement décroché un client régulier pour l’entretien de notre garage.
« Avec plaisir ! Au plaisir de retravailler avec vous ! »
« Hahahahaha ! »
Peu après, ils furent prêts à partir.
Sur le seuil du garage, Rex se retourna vers moi et prit la parole.
« Ingénieur. Juste une question. »
Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Cet homme qui ressemblait à un robot revêtu d’une armure de fer semblait hésiter à parler, et ça me mit un peu mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir me demander…
« Est-ce que je pourrais devenir encore plus fort, même à partir de là ? »
En entendant sa question, je ricanai avec un sourire.
Dans la communauté de Fupunkalypse, Tout-Métal parfait avait atteint le sommet avec ce personnage.
À cause d’une contamination qui avait détruit le monde, il était devenu le principal ennemi de l’humanité. Les joueurs s’étaient battus pendant des jours, jusqu’à la suppression du personnage. Mais si mes souvenirs étaient bons, personne n’avait battu le record de Tout-Métal parfait depuis un bon moment.
« Bien sûr. J’ai connu quelqu’un comme vous. Lui aussi a atteint le sommet, un jour. »
« … Je vois. Si un ingénieur de votre calibre le dit, ça doit être vrai. »
Sur ce, Rex leva brusquement la main et se désigna du doigt.
« Je reviendrai. Et cette fois, je vous paierai le prix de la main-d’œuvre comme il se doit. »
« Bien sûr. Revenez-nous en bonne santé et entier. »
La porte du garage se referma.
* * *
Valeria se tenait près de la fenêtre et contemplait la nuit qui enveloppait le District 8.
Ce gamin ne lui sortait toujours pas de la tête.
Un drôle d’ingénieur qui lui donnait l’impression, elle ne savait trop pourquoi, de revoir un jeune Gordon.
Mais d’où pouvait bien sortir ce morveux ?
Elle était en train d’y réfléchir quand…
Toc, toc.
C’était Roman. Au son de la frappe, elle le reconnut tout de suite.
« Entrez. »
Roman franchit la porte, s’inclina profondément, puis prit la parole.
« Marraine. La première phase de l’enquête que vous m’avez confiée est terminée. »
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