Chapitre 75
Aaron et Roan se rendirent à la tente d'Io, accompagnés de Pens.
« Mmm. »
Io examina le rapport de Pens et se plongea dans ses réflexions.
Pens et Oren.
Même si les lieux différaient, la divergence était tout bonnement trop importante.
Qui plus est, ils étaient certains qu'il s'agissait de l'option principale et non d'une seconde ou troisième solution de repli.
Il existait une forte probabilité que l'une de ces pistes ne soit qu'un piège tendu par l'ennemi.
Non, peut-être même les deux.
C'est alors qu'Oren marmonna d'une voix bourrue :
« Notre organisation s'est constituée grâce au soutien de la famille Phillips et a progressivement étendu ses forces. Nous comptons plus de 300 membres actifs. C'est une escouade somme toute modeste. »
Son regard se tourna vers Pens.
« Nous avons commencé à collecter et à analyser des informations dans la région orientale dès le début de la guerre. Il est fort probable que le dépôt que nous avons découvert soit le véritable. »
Pens ne montra aucune réaction.
« Nous avons rassemblé et analysé des informations avant même que la guerre ne commence. »
Il aurait voulu dire cela, mais il ne le pouvait pas.
Il valait mieux dissimuler l'agence de Chris autant que possible et ne pas l'exposer, en pensant à l'avenir.
Mais Aaron n'avait pas l'intention de simplement subir et de laisser passer cela.
« Il semble que ce jeune ami ignore notre escouade de renseignement. »
Il poursuivit, la voix et l'expression empreintes d'un vif mécontentement.
« Si l'on s'en tient au nombre d'effectifs, notre camp est certes moins bien loti. Cependant, il avait déjà découvert plusieurs lignes de ravitaillement du Royaume d'Istel. De plus, nous avons anticipé leur attaque surprise et les avons anéantis par une contre-attaque. C'est une escouade qui a déjà son histoire. »
À ces mots, Oren ferma la bouche.
Même s'il bénéficiait du soutien de la famille Phillips, il restait un roturier.
Il ne pouvait pas encore répondre à Aaron.
Seulement, un regard déplaisant brillait dans ses yeux, mêlé à une certaine fierté pour son organisation.
Puis, la voix de Roan se fit entendre.
« Quoi qu'il en soit, nous sommes dans une situation où nous devons vérifier ces deux endroits. »
À ces mots, tout le monde hocha la tête.
Roan regarda Oren et poursuivit :
« Nous avons décidé de vérifier si les informations que vous nous avez apportées étaient vraies ou non ; que diriez-vous d'aller vérifier si les nôtres le sont ? »
« Nous ? »
Oren afficha une expression confuse face à cette proposition inattendue.
Io, qui écoutait, frappa ses genoux.
« Ce serait une bonne chose. »
Si les parties concernées vérifiaient par elles-mêmes, elles seraient convaincues plus facilement.
Aaron et Oren, après avoir réfléchi un instant, hochèrent la tête simultanément.
« Certes, si nous le vérifions de nos propres yeux, cela évitera des problèmes inutiles. »
Il ne serait plus question de s'approprier les mérites d'autrui ou de travestir la vérité.
Ils devaient empêcher toute querelle intestine à l'aube d'une bataille décisive.
« Alors. Allez vérifier la vérité de vos propres yeux. »
Tels furent les ordres d'Io.
Aaron, Roan, Oren et Pens s'inclinèrent à l'unisson.
« Oui. Nous avons compris. »
La réponse fut brève, mais empreinte de détermination.
Les quatre hommes affichaient un calme et une assurance tels qu'ils semblaient ne faire qu'un.
Roan quitta la tente d'Io et saisit les épaules de Pens.
« Monsieur Pens. »
Pens tourna légèrement la tête et fixa Roan.
Roan plongea son regard dans celui de Pens et poursuivit.
« Je crois en les informations que vous, l'agence de Chris et l'escouade de renseignement m'avez apportées. »
« Ah…… »
Pens laissa échapper une brève exclamation.
Roan le regarda et esquissa un léger sourire.
« Montrons à tout le monde quelle agence de renseignement est la véritable, et la meilleure. »
Il était confiant.
Mais ce n'était pas parce qu'il se souvenait de détails concernant le dépôt.
Lorsqu'il était venu en courant vers lui, apportant le papier sur lequel l'emplacement était inscrit.
L'expression qu'il avait à ce moment-là.
« Une expression empreinte de confiance. »
Pens était excessivement prudent et méticuleux.
C'est pourquoi ses paroles et ses actes étaient empreints de gravité, et son expression faciale restait toujours la même.
Mais lui souriait avec éclat.
« Si je ne crois pas en mes hommes, qui le fera ? »
Roan faisait confiance à Pens.
Ce Pens qui souriait plus radieusement que quiconque.
*****
Le lendemain, la petite escouade réduite quitta le territoire de Lancephil.
Comme leur mission consistait simplement à vérifier l'emplacement du dépôt, le nombre de soldats était assez restreint.
Ayant sélectionné les soldats les plus agiles et ceux dotés de la meilleure endurance parmi les 12 escouades, l'effectif ne s'élevait qu'à 40 hommes.
Et celui qui les menait n'était autre que Roan.
Il fut salué par Aaron avant de se mettre en route vers le Royaume d'Istel.
Roan divisa à nouveau les 40 hommes en groupes de 5 et ne se déplaça qu'au coucher du soleil ou à l'aube.
La raison pour laquelle il scinda cette escouade déjà réduite.
Il ne s’agissait pas seulement d’échapper au regard de l’ennemi.
« Si l’emplacement du dépôt est exact, nous devons nous assurer un chemin pour les approcher secrètement tout en évitant leurs yeux. »
Roan ne songeait pas uniquement à vérifier le lieu avant de rebrousser chemin.
Il voyait bien plus loin que cela.
C’est pourquoi leur vitesse de progression était extrêmement lente.
Cependant, Roan ne se précipita pas, et il en allait de même pour ses soldats.
Ils obéissaient aux ordres de Roan.
Et après neuf jours passés ainsi, ils purent atteindre le dépôt situé au plus profond du territoire ennemi.
C’était un entrepôt niché entre les montagnes.
« Ils sont installés à un endroit tout à fait banal. »
Ce n’était pas si éloigné des lignes de front et l’emplacement était commode pour aller et venir.
Qui plus est, la route principale s’étendait largement d’est en ouest.
C’était l’endroit idéal pour entreposer leurs provisions.
Qui plus est, contrairement à la dernière fois, il y avait un nombre considérable de gardes sur place.
On y trouvait une quantité impressionnante de tentes, de sacs et de soldats.
« Est-ce bien le bon endroit ? »
Roan envoya les soldats sur les flancs de la colline pour l'instant et leur ordonna de fouiller le dépôt de fond en comble.
Au même moment, il grimpa jusqu’au sommet de la montagne.
« Heureusement, rien ne gêne ma vue. »
En atteignant le sommet, il put embrasser tout le dépôt du regard.
Pour le commun des mortels, on n’aurait pu en distinguer que la forme générale.
Mais Roan était différent.
Il possédait la larme de Kalian.
« C’est un campement plutôt solide. »
Roan concentra son regard sur plusieurs endroits de l'entrepôt.
Et chaque fois qu'il le faisait, l'endroit qu'il observait semblait aussi proche que s'il se trouvait juste devant lui.
Un certain temps s'écoula.
Mais il ne découvrit rien d'anormal.
« Les capacités de cette organisation sont vraiment gran... »
Alors qu'il en était arrivé à cette réflexion, une scène attira son attention.
Un soldat d'âge mûr, qui tournait autour des lieux comme s'il patrouillait, s'approcha d'un jeune soldat.
Au premier coup d'œil, la scène semblait tout à fait naturelle.
Cependant, le problème résidait dans ce que tenait le jeune soldat.
« Un rapport ? »
C'était une pile de documents constituée d'un mélange de vieux papier et de cuir brut.
Il s'agissait manifestement d'un rapport.
Bien qu’il ne pût en distinguer le contenu exact, ce qui remplissait les pages étaient des lettres.
« Un simple soldat sait lire ? »
Lorsque Roan révéla qu’il savait lire et écrire, Aaron, Gale, Mendel et les autres furent réellement stupéfaits.
C’était dire à quel point il était étrange pour un soldat ordinaire, qui plus est un soldat devant risquer sa vie au combat, de savoir lire.
L’homme d’âge mûr parcourut les documents du regard un instant, puis fit un signe de la main en direction des soldats.
Les hommes qui encerclaient les lieux commencèrent à se rassembler un par un.
Puis, ils se mirent à lire le rapport à tour de rôle.
« Tous les soldats savent lire ? »
À cette époque, il était presque impossible de trouver plus d’une dizaine de soldats sachant lire.
« Quelque chose ne va pas. »
Ceux qui savaient à la fois lire et se battre.
À cette époque, seuls les chevaliers en étaient capables.
« S'il s'agit réellement de chevaliers… »
Il possédait une méthode pour le vérifier.
Roan insuffla du mana dans la larme de Kalian.
À cet instant, le monde se teinta d'une couleur dorée.
« Ah… »
Roan laissa échapper une exclamation étouffée.
Le flux doré, le mana, emplissait le camp.
Et le mana en ce lieu se mouvait de façon bien plus agitée qu'ailleurs.
Qui plus est.
« Le mana circule dans le corps des gardes de patrouille. »
Il ne s'agissait assurément pas de simples soldats.
« C'étaient les chevaliers d'Istel. »
Et des plus compétents, qui plus est.
Leur nombre dépassait les cinq cents.
« C’est une force qui équivaut à plus de deux escouades de chevaliers. »
Même si le dépôt était important, il n’y avait aucune raison de déployer cinq cents chevaliers à l’arrière de la sorte.
De surcroît, il était étrange que ces chevaliers, pourtant dotés d’une fierté immense, portent les armures de simples soldats.
« C’est un piège. »
Cette pensée envahit son esprit.
Comme des milliers de soldats ordinaires protégeaient l’extérieur du camp, cela semblait être un véritable dépôt au premier coup d’œil. Mais des chevaliers étaient dissimulés au centre.
« Si je n’avais pas eu la larme de Kalian, la situation aurait été périlleuse. »
Un soupir de soulagement lui échappa.
« Je vais devoir utiliser la larme de Kalian plus sérieusement à l’avenir. »
Jusqu’à présent, il l’utilisait avec parcimonie en raison de la douleur qu’elle lui infligeait.
« Mais après ce jour, une grande partie de cette douleur a disparu. »
Au moment où il s'échappa du faux entrepôt.
Après que le froid eut explosé hors de son corps, il lui devint facile de manipuler le mana.
C’était comme si ce mana explosif et brut s’était apaisé.
Et c’était peut-être pour cette raison que, lorsqu’il insuffla du mana dans la larme, la douleur ne fut pas aussi intense.
« Bien que je n’aie finalement pas pu en trouver la cause, il est devenu plus facile d’apprendre la technique de mana Flamdor. »
Mais bien entendu, la vitesse à laquelle il accumulait le mana restait lente.
Roan nota le déploiement des soldats dans l’entrepôt et redescendit la montagne.
Bientôt, les soldats furent tous rassemblés.
Le résultat de leurs avis fut que la plupart d’entre eux n’avaient rien remarqué d’étrange.
Ils répondirent simplement que le sentiment qui s’en dégageait n’était pas bon.
Mais Pens, lui, était assurément différent.
« Si l’on considère l’emplacement du camp, le déploiement et le nombre de soldats, cela ressemble effectivement à un dépôt. Mais… »
Il parut hésiter un instant avant de poursuivre :
« À en juger par les armures, les armes, les mouvements et la discipline militaire, il s’agit d’une force excessivement puissante. Bien qu’il soit vrai que l’emplacement du dépôt soit important, si l’on prend en compte l’impasse sur la ligne de front, il est illogique qu’ils laissent une telle force à l’arrière. »
À ces mots, Roan esquissa un léger sourire et hocha la tête.
Bien que Pens ne pût percevoir le flux de mana, faute de posséder la larme de Kalian, il était parvenu à la même conclusion en observant l’équipement et les visages des hommes.
« Oui, je suis du même avis. Ils ne ressemblent pas à des soldats chargés de protéger un dépôt. »
Répondit Roan d’une voix basse.
« Ils adoptent une posture offensive, comme s’ils s’attendaient à être attaqués à tout moment. »
Il prit une profonde inspiration.
Son regard se porta vers le bas du dépôt.
« Et pourtant, cet endroit… »
Il adressa un sourire amer à Pens.
« Cela ressemble à un piège. »
Oren et son agence avaient probablement eux aussi analysé et inspecté le dépôt de fond en comble.
« Même moi, j'étais sur le point de me faire avoir. »
Roan regarda Pens.
« Mais Pens a relevé des points étranges, même sans la larme de Kalian. »
Il était stupéfait par ses capacités.
« Pourquoi quelqu'un d'aussi doué n'était-il pas connu dans ma vie passée ? »
Les membres les plus célèbres de l'agence étaient Chris et Oren.
Il n'avait aucun souvenir concernant Pens.
Et Roan lui-même ne le savait pas jusqu'à présent.
Que son rôle avait été déterminant pour permettre à Pens d'éveiller un talent auquel il n'avait même pas songé dans cette vie.
*****
Roan, Pens et les soldats regagnèrent sains et saufs le camp de Lancephil.
Oren et les autres en firent autant.
Aaron, Roan, Pens et Oren se retrouvèrent une fois de plus sous la tente d’Io.
« La décision a été prise. »
Io pouvait deviner le résultat sans même avoir à poser la question.
Il y avait le sourire discret d’Aaron, et l’expression rigide d’Oren.
Mais malgré cela, il ne pouvait se permettre de trancher par avance.
« Le vrai a-t-il été distingué du faux ? »
À ces mots, Aaron effaça son expression et s’inclina.
« Malheureusement, il s’est avéré que l’emplacement découvert par l’agence d’Oren était un piège. »
Il transmit à Io les informations que Roan avait rassemblées, analysées et organisées.
Io jeta un œil à la pile de documents et interrogea Oren.
« Comment cela s'est-il passé de votre côté ? »
À ces mots, Oren claqua de la langue un instant avant de répondre d'une voix basse.
« Les résultats de l'enquête menée par notre agence sur les stocks découverts par le 7e corps indiquent que… »
Il laissa échapper un bref soupir et poursuivit :
« Nous pensons qu'il s'agit bien des vrais. »
À ces mots, l'expression d'Aaron s'illumina davantage.
En revanche, celle de Roan et de Pens ne changea pas d'un iota.
Io examina minutieusement la pile de documents qu'Oren lui avait remise, puis hocha la tête.
« Vous avez tous fait du bon travail. Grâce à cela, nous avons pu distinguer les faux stocks des véritables. »
Il jeta un regard aux chevaliers, aux mages et aux capitaines assis à ses côtés, et reprit :
« L'occasion de mettre enfin un terme à cette guerre est arrivée. »
Ils échangèrent leurs points de vue et discutèrent des tactiques et des stratégies à adopter pour attaquer le dépôt de ravitaillement.
« Ouf. »
Io laissa échapper un long soupir, une expression soulagée sur le visage.
« À présent, que chaque commandant se prépare au départ. »
« Bien ! »
À cet ordre, tous répondirent d'une seule voix.
Ce n'est qu'alors qu'Aaron, Roan, Pens et Oren purent sortir de la tente.
Avant même qu'ils n'aient pu faire quelques pas, Oren barra la route à Pens.
« Monsieur Pens. »
Il s'exprima d'un ton et avec une expression brusques.
Pourtant, ses yeux brillaient intensément.
Il tendit sa main droite.
« Cette fois, nous… »
Oren hésita un instant avant de poursuivre.
« Non, j'ai perdu. J'ai réalisé qu'il me manque encore beaucoup de choses. »
Pens saisit la main que lui tendait Oren.
« Parce que j'ai accordé trop d'attention au nombre de soldats, à l'emplacement, à la formation et à la composition, nous avons négligé d'observer les gens. »
Roan, qui écoutait sur le côté, fut légèrement surpris.
« Oren a lui aussi réalisé son erreur. »
Certes, quand on a le don, on l'a.
Oren plongea son regard dans celui de Pens.
« La prochaine fois, je ne perdrai pas. »
À ces mots, Pens, qui semblait ailleurs, répondit avec une expression désinvolte.
« Il suffira que tu gagnes la prochaine fois. »
Devant ces paroles inattendues, Oren fronça les sourcils.
« Ressent-il de la compassion pour moi ? »
C’est ce qu’il se dit alors.
Pens poursuivit :
« J’espère simplement que nos alliés l’emporteront. »
Il prononça cette phrase d’un ton grave.
Le visage d’Oren se figea.
Il observa l’expression de Pens un instant puis, après avoir lâché sa main, il s’éloigna.
Aaron regarda le dos d’Oren qui s’éloignait et murmura d’une voix basse :
« Il a encaissé un, non, deux coups de la part de Pens. »
À ces mots, Pens se contenta de rire.
Roan tapota l’épaule de Pens et sourit.
« L’emplacement du dépôt que vous et l’agence de renseignement avez eu tant de mal à trouver…… »
Il insuffla de la force dans sa voix.
« Je vous le rendrai par la victoire. »
À ces mots, Pens répondit brièvement.
« Oui. Cela me suffit. »
Nous avons appris qu'un site pirate vole nos romans. Merci de ne pas les soutenir.
< Le danger dans le danger (5) > Fin
Traducteur : Subak
Correcteur : st8_lupe.