Chapitre 314
L'étonnement se lisait sur le visage de toutes les personnes présentes. Sans parler de Manus Persion, les divers nobles avaient également les yeux écarquillés, comme s'ils venaient d'assister à un retournement de situation totalement inattendu.
Seul Roan Lancephil conservait une expression calme face à Aived Fon Persion.
« Quand l'as-tu remarqué ? »
demanda Aived en plongeant son regard dans celui de Roan. Esquissant un léger sourire, Roan répondit d'une voix claire.
« Lorsque tu as appris la nouvelle de la mort du prince Reitas et que l'identité des elfes noirs a été révélée, ta réaction était bien trop calme. Tu es également resté excessivement serein malgré la bataille acharnée qui se déroulait juste sous tes yeux. »
Cela donnait l'impression qu'il cachait quelque chose.
Aived hocha la tête avec une expression nonchalante.
« Tu as l'œil. »
C'est alors que,
« Votre Majesté, que se passe-t-il, bon sang ? »
intervint Manus avec la même expression de surprise.
Aived Fon Persion – les rumeurs qui circulaient à son sujet n'étaient guère flatteuses. Il était connu pour être un roi corrompu et extrêmement incompétent, s'adonnant sans retenue aux plaisirs et au luxe.
C'était ce que pensaient Manus et les nobles. D'ailleurs, même Roan se souvenait de lui comme d'un roi incompétent, tant dans sa vie passée que dans sa vie actuelle.
« Les rumeurs étaient-elles fausses ? »
C'est alors qu'une réponse à leurs questions fut donnée, mais d'une direction totalement inattendue.
« Voici le véritable visage de Sa Majesté le Roi. »
Roan, Manus et les divers nobles présents dans la salle du trône tournèrent la tête pour identifier le propriétaire de cette voix.
« Ah... »
Des murmures s'échappèrent de leurs lèvres. L'auteur de ces mots n'était autre que le duc Pseiad Cetale lui-même, qui s'inclina légèrement devant Aived.
« Vous étiez en sécurité ? »
demanda Manus avec précaution.
« Puisque Lorand s'était déguisé en duc Pseiad, je pensais qu'il était arrivé quelque chose au vrai duc... »
Heureusement, sa prédiction était erronée et Pseiad apparut totalement indemne.
« J'étais en sécurité grâce à Sa Majesté. »
Pseiad répondit brièvement avec un sourire. En entendant cela, tous les regards se tournèrent vers Aived, qui affichait un sourire étrange en retour.
« Vous semblez tous surpris parce que je n'étais pas aussi incompétent que vous le pensiez. »
À peine ces mots eurent-ils franchi ses lèvres,
« N-non, ce n'est pas ça, c'est juste que... »
« Vous étiez simplement très différent de votre habitude, alors... »
Les nobles agitèrent les mains, l'air déconcerté. En revanche, Manus, qui avait été tout aussi surpris qu'eux, avait retrouvé son calme, et son visage, autrefois empreint de stupeur, se figea froidement.
« Votre Majesté. Tout cela n'était-il qu'une mascarade ? »
Sa voix se fit également tranchante. S'appuyant sur son trône, Aived hocha la tête.
« On pourrait dire ça. »
Il semblait extrêmement calme et nonchalant, tandis que Manus sentait le bout de ses doigts trembler.
« Pourquoi avoir caché votre identité ? »
Sous son expression rigide, une rage profonde bouillonnait alors qu'Aived fixait Manus droit dans les yeux.
« C'était pour le royaume de Persion. »
« Pour le royaume ? »
L'expression de Manus se crispa. Voyant cela, Pseiad, qui était resté en retrait, s'avança.
« Lorsque Sa Majesté était encore prince héritier, il était célèbre pour son talent incroyable et son grand caractère. Les citoyens se réjouissaient et chantaient qu'il deviendrait assurément un roi sage, mais les pays voisins n'étaient pas de cet avis. »
Sa voix s'adoucit, empreinte de tristesse.
« Le royaume de Right, le royaume de Byron et le royaume d'Istel ne voulaient pas que notre royaume de Persion devienne plus puissant, ni qu'il soit dirigé par un roi sage. »
Pseiad poursuivit :
« Au moment de son couronnement, l'ingérence des trois royaumes est devenue encore plus intense. S'ils s'étaient alliés pour nous attaquer, notre royaume de Persion, déjà militairement plus faible que les autres nations... »
« Nous étions dans une situation où nous devions craindre la chute totale du royaume. »
Aived ajouta ces derniers mots avec un sourire amer. En entendant cela, Roan et les autres nobles hochèrent légèrement la tête, car il était en effet assez courant de voir des cas semblables à celui d'Aived. Il n'existait presque aucun pays sur le continent qui se réjouissait de l'émergence d'un grand roi chez son voisin.
Manus serra les poings. Bien qu'il pût comprendre la situation, il ne parvenait pas à maîtriser sa rage débordante.
« Vous avez donc joué l'incompétent intentionnellement pour échapper au regard des nations voisines ? »
Sa voix était pleine d'amertume.
« Savez-vous ce qui est arrivé à cause de cette mascarade ? »
Ses yeux trahissaient un reproche évident, mais l'expression d'Aived demeurait calme et posée.
« Qu'est-il arrivé ? Notre royaume est-il tombé ? Nos citoyens ont-ils dû mourir de faim ou vivre dans le dénuement ? »
« ... »
Manus ne trouva rien à répondre.
En réalité, c'était une question qui l'avait toujours intrigué. Bien qu'Aived fût un roi corrompu et incompétent, amateur de luxe, la situation financière du royaume n'était pas mauvaise. Contrairement à d'autres nations, il n'y avait pas eu de batailles majeures et les citoyens menaient une vie paisible et aisée.
« Je pensais que c'était grâce au frère Reitas et aux grands nobles du royaume, mais... »
Aived devait agir dans l'ombre. Cependant, cela ne signifiait pas que Manus pouvait pleinement accepter ses actes. À cause de cette imposture, une chose horrible s'était produite au sein du palais.
« Parce que Votre Majesté, mon père, a trompé tout le monde et joué l'incompétent, mon frère et moi avons retourné nos épées l'un contre l'autre. À cause de mon père, mon frère a essayé de me tuer et j'ai tué mon frère ! »
Un rugissement, tranchant comme une lame, emplit la pièce tandis que les yeux de Manus s'injectaient de sang. Pourtant, Aived conservait son expression calme et nonchalante.
« Je suis... »
Sa voix douce tomba.
« Un monarque avant d'être un père. »
Une lueur vacilla dans ses yeux.
« J'ai sacrifié ma vie pour le royaume. C'est ce que je pensais être le mieux pour protéger ce pays et ses citoyens. Penses-tu que moi, qui ai vécu dans le mensonge toute ma vie pour le royaume, je pourrais laisser périr des millions de citoyens simplement à cause de la vie de mes deux fils ? »
À peine eut-il fini,
« C'est absurde ! »
hurla Manus, le visage rouge de colère.
« Si mon père avait nommé mon frère ou moi-même prince héritier et promis le trône, cette horrible tragédie fratricide ne serait jamais arrivée ! »
Une aura intense explosa de son corps, mais Aived ne répondit que par un ricanement.
« C'est toi qui profères des absurdités. »
Il fixa Manus droit dans les yeux.
« La tentative de Reitas de te tuer n'avait absolument rien à voir avec moi. Si je lui avais donné le titre de prince héritier et promis le trône, t'aurait-il laissé en vie ? »
Manus ne put répondre, mais il connaissait la réponse au fond de lui. Le visage d'Aived se durcit.
« Et si je t'avais donné le titre de prince héritier, Reitas aurait-il renoncé si facilement ? »
Manus resta muet, car la réponse à cette question était tout aussi évidente. Peu après, Aived secoua la tête avec un soupir.
« Vous étiez tous deux destinés à retourner vos épées l'un contre l'autre. »
Dès qu'il eut fini, Manus rugit.
« Vous nous avez laissés faire malgré tout cela ! Pourquoi ne m'avez-vous pas simplement chassé ? »
Des larmes coulaient sur les joues de Manus. Des larmes brûlantes de rage et de chagrin, mais Aived se toucha le front de la main.
« Tu ne comprends toujours pas, Manus. »
Après un bref claquement de langue, il poursuivit :
« Reitas et toi... l'un de vous devait mourir. »
« Que voulez-vous dire par là ? »
La voix de Manus tremblait violemment.
« Vous étiez tous deux bien plus grands que je ne l'imaginais, à un niveau tel que le prince héritier que j'étais autrefois ne pourrait rivaliser. Cependant, c'était une bénédiction, mais aussi une malédiction, car le royaume a commencé à se diviser. »
« Je n'ai jamais fait une telle chose. »
rétorqua immédiatement Manus, mais Aived ricana.
« Ce sont des choses qui arrivent sans égard pour tes propres désirs. »
C'était vrai.
Bien avant que Manus ne repousse les attaques alliées du royaume de Byron et du royaume d'Istel et ne devienne célèbre, des nobles et des forces le soutenaient dans l'ombre. Ils étaient là, qu'il le veuille ou non.
« C'était une bataille qui ne pouvait s'achever que par la mort de l'un de vous. En ce sens, Reitas était effectivement intelligent. »
Un sourire amer apparut sur les lèvres d'Aived.
« Il a compris très tôt que seule ta mort permettrait au royaume, aux citoyens et à lui-même d'être en sécurité. Cependant, à cause de l'apparition d'un invité inattendu, tout a changé. »
Ses yeux se tournèrent vers Roan.
Manus se mordit la lèvre inférieure tandis qu'Aived poursuivait après un profond soupir.
« Manus. »
Leurs regards se croisèrent.
« Quand tu as ruiné le plan d'assassinat de Reitas et retourné la situation en le capturant... »
Une voix basse emplit à nouveau la pièce.
« Tu aurais dû tuer Reitas. »
Kung.
Sans parler de Manus, plusieurs nobles dans la salle serrèrent les dents sous le choc alors qu'Aived continuait de débiter ces mots horribles et apathiques d'un air nonchalant. Son regard, fixé sur Manus, se fit plus féroce.
« Parce que tu n'as pas tué Reitas par faiblesse de cœur et que tu l'as envoyé en exil, sans même éliminer les forces sous ses ordres, des gens qui n'avaient pas à mourir ont perdu la vie. Plus que tout, le royaume aurait pu s'effondrer à cause d'une seule erreur. »
« C-c'est... »
Manus ne trouvait pas les mots, car c'était précisément ce qu'il regrettait amèrement. Il reprit son souffle avant de hurler à nouveau.
« Alors ! Si vous étiez si inquiet pour le royaume, pourquoi ne nous avez-vous pas tués vous-même, père ! Si vous l'aviez fait, des innocents n'auraient pas eu à perdre la vie ! »
En entendant cela, Aived poussa un soupir.
« Manus. Tu es jeune, bien trop jeune. »
Secouant la tête, il continua :
« Si j'avais tué l'un de vous deux, les nobles et les forces qui vous soutenaient auraient-ils reculé en hochant la tête ? De plus... »
Une lueur de détermination apparut dans ses yeux et sa voix.
« Pour le royaume et les citoyens, je voulais que le plus fort prenne la couronne. »
Des mots d'une froideur absolue. Manus tremblait de tout son corps.
« Père... m'avez-vous... »
Ses yeux étaient désormais injectés de sang.
« Jamais aimé, mon frère et moi, en tant que fils ? »
Sa voix tremblait tout autant. En réponse, Aived prit une profonde inspiration.
« Je te l'ai déjà dit... »
Il répondit brièvement.
« Je suis le monarque d'une nation avant d'être un père. »
Au lieu de sa famille, de ses fils, il avait choisi le pays.
Manus ferma les yeux pour étouffer sa colère. De son côté, Aived semblait détendu, comme s'il s'était délesté d'un poids immense.
« Manus Persion. Je songe à te remettre la couronne aujourd'hui. »
Sa voix calme s'imprima dans les oreilles des auditeurs.
Kung !
Ils écarquillèrent les yeux, tant la décision était soudaine. Pourtant, Aived semblait l'avoir planifié depuis longtemps, car il n'y avait pas la moindre hésitation dans son choix.
« Au cours des dernières décennies, le royaume de Persion a suffisamment grandi pour tenir tête aux trois nations voisines. Désormais, nous n'avons plus à nous soucier de leur humeur. »
Il se leva lentement de son siège.
« Tout est parfaitement aligné. Bien que tu aies vaincu les plans maléfiques de Reitas et fait preuve de bienveillance, Reitas a forcé une nouvelle rébellion et a retourné son épée contre toi. Malgré le danger pour ta propre vie, tu as pris soin des citoyens et tu es devenu roi après avoir réprimé la rébellion. »
Un sourire apparut sur les lèvres d'Aived.
« Cela peut assurément être qualifié de chronique d'un héros. Notre royaume de Persion a gagné un grand roi qui laissera son nom dans l'histoire. »
Il retira la couronne de sa tête et la tendit vers l'avant.
« Manus. Porte cette couronne. Tu es désormais capable d'en supporter le poids. »
Sa voix trembla légèrement, mais on ne pouvait dire s'il était nerveux, excité ou triste. Manus ouvrit lentement les yeux et fixa la couronne devant lui, le corps toujours secoué de tremblements.
« Penses-tu que je te laisserai en vie, une fois que je serai roi ? »
Une voix froide fut portée par le vent.
« Comptes-tu me tuer ou quelque chose comme ça ? »
demanda Aived avec un sourire. En entendant sa question, Manus redressa la tête et fixa Aived droit dans les yeux.
« Penses-tu qu'un sauvage qui a tué son frère ne puisse pas tuer son père ? »
Le sourire d'Aived s'accentua.
« Si tu me tues... »
Sa voix resta calme.
« Le peuple te considérera comme le héros qui a tué le roi incompétent et corrompu, amateur de plaisirs et de luxe, pour sauver le royaume. »
À cet instant, des murmures d'admiration s'élevèrent dans l'assistance.
Aived Fon Persion – il avait tout planifié pour qu'il n'y ait rien qui puisse ternir l'image de Manus, même s'il venait à le tuer. Aived avait véritablement consacré toute sa vie au royaume.
Manus grinça des dents.
« Vous êtes vraiment quelqu'un de répugnant. »
« J'ai entendu ce genre de choses depuis bien longtemps. »
Répondant avec insouciance, Aived posa la couronne sur la tête de Manus. Sans esquiver ni reculer, Manus resta immobile, fixant Aived avec intensité.
« À partir de maintenant, tu es le monarque de cette nation. »
Aived poussa un profond soupir, le visage libéré d'un lourd fardeau.
« Peu importe ce que tu penses, je ne regrette pas ma décision. J'étais le monarque du royaume de Persion, et je n'ai fait que ce qu'un monarque se devait de faire. »
Un sourire radieux apparut sur son visage, mais en le voyant, Manus fronça les sourcils.
« Je suis surpris que vous puissiez sourire dans une telle situation. Avez-vous déjà versé des larmes ? »
Aived hocha doucement la tête.
« De toute ma vie, le jour où j'ai versé le plus de larmes fut le jour de ta naissance. »
« ... ? »
Une lueur de curiosité apparut dans les yeux de Manus tandis qu'Aived continuait en lui tapotant l'épaule.
« J'étais très heureux et très triste. »
Cela semblait complexe, mais c'étaient sans doute les mots les plus appropriés. Le jour de la naissance de Manus, alors qu'il était le roi d'une petite nation sans pouvoir, Aived avait déjà prédit la terrible tragédie qui allait se produire.
Manus ne put se contenir et ferma les yeux pour réprimer sa colère. À cet instant précis, les yeux d'Aived, d'ordinaire résolus et sans le moindre tremblement, vacillèrent très légèrement.
« Manus, mon pauvre enfant. S'il te plaît, pardonne à ce père indigne. »
Une lueur de tristesse envahit son regard.
« Continue de vivre en blâmant ce père indigne. Maintenant, il est temps pour ton père de déposer la couronne et de sortir son épée de vengeance, polie et aiguisée pendant des dizaines d'années. »
Ses pensées resteraient incomprises, même si quelqu'un les entendait. Aived gardait encore bien des secrets. Soudain, Manus ouvrit les yeux et fixa Aived.
« Je ne deviendrai pas un père ni un monarque comme vous. »
En entendant cela, Aived esquissa un sourire.
« Eh bien... sera-ce aussi facile que tu le penses ? »
Il se tourna alors vers Pseiad, qui s'approcha rapidement et lui tendit une lettre. Fronçant les sourcils, Manus reçut la lettre tandis que la voix d'Aived parvenait à ses oreilles.
« C'est une lettre envoyée par l'Église. »
« De l'Église ? »
Manus ouvrit la lettre, toujours soucieux.
« Mhmm. »
Aussitôt, un murmure bas s'échappa de ses lèvres tandis que son visage se figeait. Aived observait Manus en silence.
« Maintenant, c'est la première décision que tu dois prendre en tant que monarque. »
Une courte question suivit.
« L'amitié, ou le royaume ? »
<Alliance (6)> Fin.
Traducteur : Lunargrasp
Correcteur : Deathwing