Chapitre 300
Episs était un échec – c’est ce que tout le monde disait.
« Même mon père... »
Il était censé n’être qu’un consommable à usage unique, destiné à entraîner les éléments prometteurs. Mais, s’accrochant désespérément à son désir de vivre et d’être reconnu par son géniteur, il fit tout ce qui était en son pouvoir. Ses membres, longs et dégingandés, furent endurcis par la souffrance.
À force d’entraînements atroces, il se forgea une peau, des muscles et des os capables de résister à l’aura, échappant ainsi à son destin de simple chair à canon.
Pourtant, il ne parvint toujours pas à gagner l’estime de son père. Même lorsque les « réussites », les autres enfants de son père, furent dispersés à travers le continent pour accomplir des missions cruciales, il fut contraint de rester seul au foyer.
« À ce rythme, je n’obtiendrai jamais la reconnaissance de mon père. »
Episs quitta la demeure en évitant le regard de son père et de ses frères. Il choisit une zone relativement rurale dans la partie orientale de la chaîne de montagnes Grain – un endroit appelé district d’Eviance – pour en faire son territoire.
Il y fit venir des orcs et des elfes noirs pour capturer des humains et les offrir en sacrifice. Il fut plus rapide que ses autres frères.
« Encore un peu, et mon père me reconnaîtra. »
La confiance l’envahissait, mais c’est alors qu’une race agaçante fit son apparition depuis le sud. Des humains se faisant appeler Manus Persion, Peid Neil et Aerea Britz surgirent avec une armée.
Il ne fut pas difficile de les combattre. Les orcs étaient innombrables et les elfes noirs bien plus puissants que les humains ordinaires. Comme il l’avait prévu, la bataille tourna à sens unique et les humains n’eurent aucune chance, bien que ceux nommés Manus, Peid et Aerea lui donnèrent un peu plus de fil à retordre que les autres.
« C’est pourquoi je suis sorti en personne, en portant les Gants de Martis que mon père m’avait offerts. »
Après son intervention, les plus gênants ne furent plus de taille, et il comptait bien les réduire en bouillie après s’être un peu amusé.
Mais c’est alors,
« Ce type ! Ce type est apparu ! »
Ses yeux se mi-fermèrent tandis qu’une froide intention meurtrière émanait de lui.
« Après être apparu, non seulement il m’a frappé, mais il a brisé les Gants de Martis que mon père m’avait donnés ! »
Il était en colère,
Très en colère, mais...
Paaak !
Dans un bruit sourd, un poing s’enfonça dans son estomac frêle.
« Toux ! »
Episs fut projeté en arrière dans un râle, une empreinte marquant l’armure robuste protégeant son ventre.
Kwaaang !
La colline s’effondra et il s’encastra directement dans un rocher.
« Maudit ! Kwek ! Maudit ! Kwek ! »
Episs se redressa, furieux. À chacun de ses mouvements, des débris de roche et de poussière tombaient de son corps.
« Tu es différent de cet autre. »
Une voix ferme, bien que juvénile, parvint à ses oreilles.
Se touchant l’estomac, Episs fixa le propriétaire de la voix. Il regarda l’humain qui était apparu soudainement, l’avait frappé, avait brisé les Gants de Martis avant de lui asséner ce coup au ventre : Roan Lancephil.
Roan observait Episs avec un léger doute.
« Il est plus faible que Gorg, le Général de la Grande Force des Régiments Sombres. »
« Plus faible » n’était pas suffisant pour le décrire. Il était instable et immature. Alors qu’il lançait un coup puissant, il lui arrivait soudainement d’esquisser un mouvement étrange.
« Au début, j’ai cru à une ruse. »
Mais après quelques échanges, il comprit qu’il n’en était rien.
« Ce type est faible, et aussi très instable. »
Si Gorg était comme un homme adulte, Episs ressemblait à un nourrisson.
« Bien sûr, ce n’est pas quelqu’un devant qui on peut se relâcher. »
Il agissait parfois de manière puérile, mais cela ne signifiait pas qu’il était inférieur à Gorg en termes de puissance ou de capacités.
« D, différent de qui ! Kwek ! »
Episs hurla avec une expression écarlate, et Roan répondit mot pour mot en plongeant son regard dans le sien.
« Le Général de la Grande Force des Régiments Sombres, Gorg. »
À peine eut-il fini sa phrase,
« Hiik ! »
Episs devint fou. Il bondit sur place et agita ses longs bras dans tous les sens.
« Je, je ne suis pas différent de mon frère, Gorg ! N, nous venons tous deux du même père ! »
En entendant cela, Roan fronça les sourcils.
« Père ? »
Demanda-t-il nonchalamment, et Episs hocha la tête avec un sourire radieux.
« Kukukukuk ! Exact, notre père ! Celui qui nous a créés, mes frères et moi ! Celui qui nous a donné une nouvelle vie et une mission... »
Emporté par son excitation, il ferma soudain la bouche et saisit sa tête entre ses larges paumes.
« Ah, ah, ah, ah ! Aaaaaak ! Je ne suis pas censé parler de mon père à qui que ce soit ! J, j’ai failli aller à l’encontre des paroles de mon père ! »
Il se frappa la tête avec force, en proie à l’autoflagellation, semblant sombrer dans la folie.
« Kieeeeeek ! »
Soudain, il rejeta la tête en arrière et poussa un cri étrange.
Tat !
Il prit appui sur le sol et chargea Roan.
« Tuer ! Tuer ! Il n’y aura plus de problème après l’avoir tué ! »
Une intention meurtrière atroce émanait de son corps.
« Mhmm. »
Roan déglutit et recula légèrement.
« Différent. »
Il était totalement différent de ses mouvements et de son aura précédents. C’était comme s’il s’était libéré de sa vieille peau, ou peut-être d’une coquille, mais plus important encore...
« Il est devenu fou. »
Episs avait sombré dans une démence totale. Rongé par ses pensées sur cette entité appelée « père », il avait perdu la raison et seuls ses instincts subsistaient. Son corps, libéré de tout contrôle, déployait toute la force qui y était enfouie.
Kwaaaaang ! Kwaang ! Kwagagagagagwang !
À chaque coup de bras, des piliers de terre se formaient, suivis d’un fracas assourdissant. Roan, s’appuyant sur les Larmes de Kalian, semblait esquiver les attaques féroces avec légèreté, mais il était en réalité extrêmement concentré sur chaque mouvement de son corps.
C’est dire à quel point ses attaques étaient vives et puissantes.
« Kieeeek ! »
Lorsque Roan se faufila entre ses assauts, Episs devint encore plus frénétique, faisant tournoyer ses bras de manière confuse.
Shreeek !
Des vents tranchants sifflèrent à ses oreilles.
Hung ! Hung ! Hung !
Ses bras oscillaient comme des moulins à vent, créant de violentes rafales.
Kugugugugung ! Kugung !
Des débris de roches et de pierres furent emportés dans les airs par le souffle. Roan fit circuler du mana dans ses jambes pour garder l’équilibre.
« Meurs ! »
Episs se jeta sur Roan avec un cri, imprudemment, comme s’il voulait qu’ils périssent tous les deux.
« Mhmm. »
Roan dégaina la lance Travias de sa taille et y insuffla du mana.
Clash !
Dans un crissement d’acier, la pointe de la lance apparut, entourée d’une lueur rouge sombre. Les flammes étaient sur le point de s’embraser, mais c’est alors.
« Uaaaaaak ! »
Episs, qui courait vigoureusement, hurla soudainement, le visage pâle. Il laissa retomber ses bras et recula de plusieurs pas, tout son corps tremblant.
« C, c, c, c, c’est... »
Il semblait avoir retrouvé ses esprits. Son long index levé semblait pointer vers Roan, ou plutôt vers ses deux mains, mais plus précisément, il désignait la lance Travias que Roan portait.
Puis, il poussa un cri étrange.
« F, Felius ! »
Le cri franchit ses lèvres.
« N, non. C’est toujours Travias. C’est vrai, mon père a dit que c’était Travias. J, je vais bien. »
Episs semblait très anxieux.
« Non ! C’est Felius ! Felius ! »
Il poursuivit ses paroles incompréhensibles, murmurant d’une voix faible sans s’arrêter.
« Cet être est là. Cet être est ici. Cet être est ici. Cet être est ici. »
« Je vous en prie, asseyez-vous. »
Un vieil homme, au soir de sa vie, offrit des sièges à Kalian et Swift. Kalian s’assit sans la moindre hésitation et leva sa tasse de thé.
Slurp.
Il but bruyamment en adressant un sourire narquois au vieil homme. De son côté, Swift n’osa pas bouger imprudemment et inclina la tête devant le vieil homme.
« Duc Edwin Voisa. Cela fait longtemps. »
Le vieil homme n’était autre qu’Edwin Voisa, qui avait été le duc de l’ancien Royaume de Rinse. Edwin esquissa un faible sourire et inclina la tête.
« Vicomte Swift Clock. Cela fait longtemps. »
Sa voix était douce, ou plutôt, il serait plus juste de dire qu’elle était dénuée de force. Swift demanda avec une légère surprise.
« Vous savez qui je suis ? »
Edwin hocha lentement la tête en guise de réponse.
« Comment pourrais-je ignorer l’Administrateur du Royaume d’Amaranth ? Bien sûr... »
Une lueur vacilla dans ses yeux vieillissants.
« J’avais un léger lien avec le précédent chef de famille. »
« Ah ! Mon père... »
Swift fut grandement surpris. Son défunt père était un baron, un noble provincial, et n’était donc pas une figure très connue.
« Il est décédé assez tôt, d’ailleurs... »
Et pourtant, parce qu’un noble central, un personnage influent qui avait représenté le royaume, parlait de sa relation avec son père, Swift ne put cacher la surprise dans son cœur.
« Nous nous sommes juste rencontrés quelques fois. »
Edwin agita les mains et s’assit. Il avait utilisé un langage poli tout du long, car Swift était actuellement un fonctionnaire ayant le contrôle total de l’administration d’un pays. Bien que ce fût une réalité douloureuse, il n’était pas quelqu’un devant qui un duc d’un pays déchu pouvait se montrer désinvolte.
Kalian, qui observait la scène en silence, ricana.
« Un renard. Un vrai renard. »
Il secoua la tête.
« Rencontrés quelques fois ? Kuk, vous êtes assez doué pour le mensonge. »
Il fit un geste des doigts en le désignant. En voyant cela, Swift écarquilla les yeux et fixa Kalian.
« C, cette personne est le Duc Edwin Voisa. Vous devez surveiller votre... »
Il ne put terminer sa phrase, car selon ses suppositions précédentes, Kalian était quelqu’un capable de se moquer de l’humanité tout entière, sans parler des ducs, des rois et des empereurs. Alors que Swift cherchait les mots pour conclure sa phrase,
« Quel duc... que peut faire le duc d’un pays déchu ? »
Kalian affichait un sourire moqueur évident. Swift ne sut que répondre, mais Edwin, qui avait reçu ces paroles méprisantes de plein fouet, garda une expression étrangement calme avec le même faible sourire. Kalian tourna légèrement la tête pour fixer Swift.
« Nous ne sommes que trois ici, alors je parlerai sans détour. Ce type, Edwin, est déjà au courant. »
« Pardon ? Q, qu’est-ce qu’il... ? »
Swift regarda alternativement Kalian et Edwin, tandis que Kalian répondait avec un sourire en coin.
« Le fait que je sois un dragon. »
« Ah... »
Swift s’effondra sur son siège avec un murmure étouffé. Bien qu’il l’ait déjà deviné, l’entendre directement de sa bouche fit trembler tout son corps.
« C’était vraiment un dragon. Je le savais... »
Il était surprenant qu’un dragon, qui s’était caché pendant des centaines d’années, se trouvât juste devant lui. Mais ce qui était encore plus surprenant, c’était...
« Comment le Duc Edwin a-t-il su que Sir Kalian était un dragon ? »
Même lui avait eu besoin de beaucoup de temps pour découvrir l’identité de Kalian. Ses yeux pleins de doutes se tournèrent vers Edwin, à qui Edwin répondit par un court soupir.
« Sans vouloir me vanter, une famille comme la nôtre met un point d’honneur à enseigner l’histoire à ses enfants. »
Il fixa Kalian et Swift.
« La couleur de cheveux et l’apparence extrêmement rares, ainsi que l’incroyable magie déployée à l’entrée du manoir... »
Le sourire sur ses lèvres s’accentua.
« Elles étaient exactement identiques aux descriptions du Dragon Rouge, Sir Kalian, qui étaient consignées dans les vieux livres de notre lignée. »
« Comme on peut l’attendre d’une famille prestigieuse. »
Kalian esquissa un sourire amusé et leva le pouce, tandis que Swift affichait de l’admiration sur son visage.
« La véritable puissance des familles prestigieuses réside dans ces anciennes informations, ces données et cette sagesse accumulées au fil des années. »
L’autorité, le pouvoir et l’argent étaient des choses triviales qui allaient et venaient, mais les archives des longues années et de l’histoire ne disparaîtraient jamais. Kalian croisa les jambes et appuya son dos contre la chaise.
« Je ne suis qu’un compagnon de voyage, et celui qui s’occupe de la mission réelle est cette personne ici présente. »
Il pointa Swift du doigt.
« Discutez entre vous. »
Swift, qui était perdu dans ses pensées, reprit rapidement ses esprits et redressa sa posture tandis qu’Edwin hocha lentement la tête. Même du point de vue d’Edwin, Swift était bien plus facile à gérer qu’un dragon comme Kalian.
« Avez-vous reçu la lettre ? »
« Oui, nous l’avons. »
Posant sa main sur sa poitrine droite, Swift hocha légèrement la tête, signifiant que la lettre était en sa possession. Edwin esquissa un sourire amer, tandis que la solitude traversait ses yeux.
« S’il vous plaît, rendez-moi mon fils, Mills Voisa. »
Swift ne montra aucune réaction, car c’était quelque chose qu’il avait déjà vu dans la lettre. Edwin serra les poings.
« En échange... »
Sa voix impuissante tremblait violemment.
« Je briserai l’Église de Devesis en morceaux. »
C’était également consigné dans la lettre. En y pensant, Swift laissa échapper un court soupir intérieur.
« À partir de maintenant, c’est ma tâche. »
Si c’était avant, il aurait accepté la suggestion d’Edwin, mais à présent, la situation avait changé. Après avoir pris connaissance du plan cruel et maléfique de Latio, un plan plus vaste était nécessaire.
« Duc Voisa. »
Il utilisa le titre de « duc » pour une raison précise, car sa voix et son attitude restaient polies.
« Selon votre volonté, nous renverrons Sir Mills Voisa, mais... »
Ses yeux brillèrent d’un éclat vif.
« Il y a quelque chose de plus que nous attendons de notre côté. »
« Mhmm. »
Edwin laissa échapper un court murmure. Pensant que son offre était déjà suffisamment généreuse, il ne s’attendait pas à ce que l’autre partie ait d’autres conditions. Il réprima violemment son cœur et hocha la tête.
« Je vous en prie, continuez. »
Dit-il d’un ton bas. Swift n’ouvrit pas la bouche nonchalamment et fixa plutôt Edwin droit dans les yeux, tandis que le silence s’installait dans la pièce.
Gulp.
Edwin déglutit. Même lui, qui était un vieux noble, fut légèrement déstabilisé par l’aura dégagée par Swift. C’est alors que les lèvres de Swift, restées scellées, commencèrent à bouger lentement.
« Veuillez réquisitionner le palais impérial. »
Les mots qui furent finalement prononcés étaient très surprenants et, en même temps, impossibles.
« Que... »
Edwin fronça les sourcils, mais Swift ouvrit à nouveau la bouche sans se laisser décourager.
« Je ne parle pas de destruction ou de saisie par la force. »
Il insista une fois de plus d’une voix claire.
« Mais de réquisition. »
Les yeux brillants de Swift reflétaient la lumière.
« Veuillez prendre le contrôle du palais impérial. »
Il répéta la même phrase, tandis que le silence reprenait ses droits.
<Une bataille sanglante (4)> Fin.
Note du PR : Merci à tous de lire IatM avec nous. Nous avons atteint le chapitre 300. Il reste officiellement moins de 50 chapitres avant la fin du roman. Une petite note sur la langue et le style d’écriture : vous êtes tous libres de blâmer l’auteur. L’auteur a un style d’écriture étrange qui change de temps en temps, tout comme les grades militaires. Lunargrasp et moi essayons de le rendre aussi compréhensible et clair que possible, mais... ouais.
Traducteur : Lunargrasp
Correcteur : Deathwing