Chapitre 276
[Roan, vas-tu vraiment dormir ici ?]
Volant à travers le crépuscule, Kinis jacassait. Sa peau aux reflets pourpres et rougeâtres s'était légèrement assombrie.
[C'est assez romantique de dormir à même le sol, mais...]
Kinis fit claquer ses doigts dans le ciel, et soudain
Hwaruk !
Une flamme violette apparut au bout de ses doigts. Faisant grandir et rapetisser la flamme à sa guise, elle la fit danser dans les airs. Elle semblait prendre beaucoup de plaisir à cet exercice, bien qu'il fût extrêmement surprenant de voir un esprit de l'eau manipuler le feu avec une telle aisance.
Roan esquissa un sourire devant cette scène.
« Tu es devenue un esprit qu'on ne peut plus arrêter, capable de maîtriser aussi bien le feu que l'eau. »
[Tout cela est grâce à toi.]
Répondit-elle en faisant la moue. Kinis n'était plus un simple esprit de l'eau ; elle était le seul esprit capable de contrôler à la fois le feu et l'eau. Bien qu'elle eût été déconcertée au début, elle l'avait désormais accepté et en tirait même une certaine satisfaction.
[Parce que je suis moi.]
Kinis s'envola haut dans le ciel avec un sourire radieux, et Roan lui rendit un sourire semblable en contemplant la scène.
« Bien. »
Voir son air radieux le fit également se sentir bien. De plus, il était possible d'entrevoir une nouvelle perspective grâce à Kinis.
« Reid et Biate, les pouvoirs du feu et de l'eau pourraient être réunis en un seul. »
Un niveau loin d'être aisé, mais s'il parvenait à l'atteindre, il atteindrait alors un stade sans précédent, jamais contemplé par aucun autre humain.
« Je vais au moins essayer. »
Kinis en avait été capable, alors cela devait être possible pour lui aussi ; une telle confiance l'envahit.
Puis
[Roan ! Tu l'as senti aussi ?]
Kinis fronça les sourcils, et Roan répondit par un simple signe de tête. Ses cinq sens s'aiguisèrent.
« Quelqu'un approche. »
Et il ne s'agissait pas d'une ou deux personnes.
« Au moins dix. »
Ses oreilles fines et sensibles perçurent même le frottement de l'acier contre l'acier : c'était le bruit des armures en mouvement.
[Je m'en retourne donc.]
Affichant une expression qui témoignait de son désintérêt pour les choses futiles, elle agita la main. Roan esquissa un sourire amer et hocha la tête.
Shrk.
À peine eut-elle disparu qu'un groupe d'hommes surgit de derrière les collines sombres au loin.
« Mhmm. »
Les yeux de Roan brillèrent d'une lueur vive. Les membres du groupe semblaient assez étranges, tandis que le jeune homme à la peau blanche qui menait la marche paraissait impressionnant. Ses vêtements semblaient trop larges, sans doute parce qu'il était extrêmement maigre.
Derrière lui se trouvaient un vieil homme sur le déclin, une vieille dame, un jeune homme et deux jeunes femmes qui le suivaient. Tous portaient des uniformes propres de couleur brune et, pour finir, un groupe de cinq hommes en armure apparut un peu plus loin derrière.
« Un mélange hétéroclite. »
Il n'y avait rien de commun entre eux. Enfin, si, peut-être le fait qu'ils portaient tous des uniformes bruns pouvait être considéré comme un trait commun. Même les hommes en armure avaient des touches de teinture brune sur les bords de leurs casques et de leurs cuirasses.
« Il y avait quelqu'un ici avant nous. »
Le jeune homme en tête remarqua Roan et inclina la tête en posant sa main gauche sur sa poitrine droite. À sa suite, les hommes qui le suivaient saluèrent tous dans la même posture. Cela semblait être un salut sans signification particulière, mais Roan, qui l'avait observé, fut intérieurement extrêmement surpris.
« Ces gens… »
Une rencontre à laquelle il ne s’attendait pas.
« Sont des fidèles de l’Église de Tallian. »
La salutation qu’ils venaient d’effectuer était la méthode unique de l’Église de Tallian ; de plus, le brun était une couleur symbolique représentant cette même Église. Roan esquissa un large sourire et inclina la tête.
« Je viens moi aussi tout juste d’arriver. »
Il piqua le bois de chauffage. Roan se reposait actuellement dans un endroit entouré de grands arbres et de rochers, ce qui permettait de s’abriter de la pluie et des tempêtes. C’était un lieu fantastique pour se reposer ou dormir un peu.
« D’ici, il faut plus d’une demi-journée pour atteindre le village le plus proche. »
Il s’agissait en outre d’un très petit village, raison pour laquelle Roan avait choisi de dormir dehors plutôt que de se pousser outre mesure. C’était peut-être aussi pour cela que ce groupe hétéroclite, incluant le jeune homme, avait trouvé cet endroit pour se réconforter.
En effet,
« Si cela ne vous dérange pas, pouvons-nous nous reposer ici un instant avant de repartir ? »
Affichant un doux sourire, le jeune homme demanda très poliment. Roan répondit par un sourire éclatant et un signe de tête.
« Bien entendu. »
À peine eut-il fini de parler que le jeune homme et le groupe vêtu de brun se rassemblèrent immédiatement autour du feu de bois, tandis que seuls les hommes en armure observaient les environs à distance. Une atmosphère gênante régnait autour du foyer.
Puis,
Gloups.
Un bruit embarrassant parvint jusqu’à ses oreilles. Roan, qui se réchauffait près du feu, afficha une expression surprise et se tourna vers le jeune homme et son groupe. Il put voir leurs yeux fixés sur lui.
Leurs regards étaient rivés sur Roan... ou plus précisément, sur les pieds de Roan. Suivant la direction de leurs yeux, il baissa le regard vers le sol près de ses pieds.
« Ah... »
Un murmure étouffé lui échappa. À côté de ses pieds se trouvaient diverses sortes de nourriture qu’il avait sorties de son sac.
« Ils semblent avoir faim. »
Roan poussa la nourriture vers eux.
« Se rencontrer ainsi est une forme de destin, alors pourquoi ne mangerions-nous pas ensemble ? »
« Ah... »
Le jeune homme esquissa un sourire gêné et ne put répondre avec désinvolture, tandis que les autres se tournèrent tous vers lui dans l'attente de sa décision.
« En effet, c'est lui le chef de ce groupe. »
Roan accentua son sourire et insista une fois de plus.
« Je suis un marchand itinérant, alors j'ai l'habitude de transporter beaucoup de vivres. Il y en a bien plus que cela, vous n'avez donc aucune raison de vous restreindre. »
« Est-ce vrai ? »
Le jeune homme posa la question avec précaution avant d'incliner la tête.
« Merci infiniment pour cette nourriture. »
Sa voix et son attitude demeuraient empreintes d'une politesse extrême.
« Je vous en prie, mangez autant qu'il vous plaira. »
Roan acquiesça vigoureusement et saisit lui-même un large morceau de pain pour commencer à manger. Afin de leur montrer qu'ils n'avaient pas besoin de se retenir, il donna l'exemple en croquant à pleines dents dans sa part.
Le jeune homme fit un léger signe de tête aux membres qui l'entouraient ; ces derniers tendirent alors la main vers la nourriture avec hésitation avant de commencer à manger. Parmi eux, le vieil homme et la vieille femme s'inclinèrent légèrement devant Roan avant de prendre quelques victuailles pour les offrir à ceux qui portaient des armures.
Tandis que la scène se déroulait, Roan affichait un large sourire à leur intention.
« Je suis certain qu'ils meurent tous de faim, mais... »
Personne ne se gavait. Tous prélevaient de petites bouchées et les mâchaient avec précaution, témoignant d'un grand soin pour chaque morceau.
Puis,
« Nous étions si pressés que nous ne nous sommes même pas encore présentés. Je m'appelle... »
Affichant à nouveau un doux sourire, le jeune homme posa sa main gauche sur le côté droit de sa poitrine.
« Latio. »
Et,
« Ah... »
Un murmure étouffé échappa inconsciemment à Roan. Le jeune homme, Latio, esquissa un léger sourire en penchant la tête.
« Quelque chose ne va pas ? »
« N-non. J'ai juste avalé de travers. »
Avec un sourire radieux, Roan agita la main.
« Je m'appelle Roel, je suis un marchand itinérant. »
Ses deux yeux brillaient intensément tandis qu'ils étaient fixés sur le visage de Latio.
« Latio, Latio de l'Église de Tallian... »
Un nom qu'il ne pouvait oublier, mais un nom dont il ne se souciait guère pour l'instant. Non, il pensait plutôt que ce nom n'aurait pas encore d'importance à cette époque.
« Pourquoi es-tu ici ? »
À ce moment précis, il aurait dû se trouver dans l'Union d'Aimas.
« Tu es censé devenir le chef de l'Église de Tallian au sein de l'Union d'Aimas... »
Non, le problème n'était pas de devenir chef. Après avoir pris la tête de l'Église de Tallian, il avait consacré toute son énergie à l'expansion de la religion, et ce n'était pas tout.
« En conséquence, il finit par accéder au trône de pape après avoir étendu l'Église de Tallian. »
Au lieu de se concentrer sur la corruption de l'Église de Devesis, ils se souciaient de la vie des gens, et jusqu'à sa mort soudaine dans la fleur de l'âge, il fut si grandement vénéré qu'on l'appelait l'Enfant de Tallian.
« Si tu es ici... »
Roan déglutit.
« Alors, qu'adviendra-t-il du futur ? »
Ses yeux s'enfoncèrent profondément.
***
« Nous avons brisé le siège ! »
« Nous avons réussi à percer ! »
Les chevaliers, aux traits tirés, hurlaient à pleins poumons. L'épuisement se lisait sur tous leurs visages, mais leurs yeux brillaient d'une lueur vive et limpide.
« Nous continuons tout droit. »
Une voix basse fut portée par le vent. Le jeune homme qui lançait son cheval au galop en tête de file n'était autre que Manus Pershion, dont l'armure, autrefois argentée, était désormais maculée de taches de sang noir.
Dudududududu !
Le fracas des sabots résonnait bruyamment derrière lui. Il restait moins d'une centaine de chevaliers et de soldats pour suivre Manus.
Pourtant,
« Prince ! »
« Laissez-nous vous accompagner ! »
« Nous avons également réussi à percer ! »
« Nous vous suivrons jusqu'au bout ! »
Partout où il passait, des groupes de soldats et de chevaliers se rassemblaient. Tous arboraient des expressions burinées et certains avaient perdu un bras ou une jambe. Pourtant, malgré leur situation tragique, aucun n'avait perdu courage et leurs yeux clairs étaient fixés sur Manus. On pouvait sentir une volonté farouche de suivre Manus jusqu'à leur dernier souffle.
Toujours tourné vers l'avant, Manus cria d'une voix forte.
« À vous tous, je vous présente mes excuses ! »
La voix parvint distinctement aux oreilles de chacun. Le vicomte Ander Splus secoua la tête avec une expression empreinte de ressentiment.
« Vous n'avez pas à vous excuser ! Ce n'est pas votre faute, Prince ! »
Une vague d'émotion s'ensuivit et Romils Hotten hocha la tête.
« C'est exact ! Ce n'est pas votre faute. Les ennemis étaient trop vicieux, cruels et sans vergogne. »
Il serra le poing et laissa éclater sa colère.
Manus se mordit les lèvres.
« Frère Reitas... »
Dès que Manus fut arrivé sur le territoire du vicomte Splus, il avait préparé une armée de représailles. La moitié des nobles s'était ralliée à Reitas Pershion, mais la force soutenant Manus n'en restait pas moins impressionnante.
En particulier, le soutien des citoyens était extraordinaire. Manus, tout comme ses sujets, avait la conviction de pouvoir réprimer la rébellion de Reitas.
Cependant, lorsque Reitas lui-même prit le contrôle de plus de trente mille soldats et attaqua le vicomte Splus, tout bascula.
À peine quatre jours. En seulement quatre jours, l'armée de cinquante mille hommes sous les ordres de Manus avait été totalement défaite.
La raison était simple.
Reitas avait placé les soldats qu'il avait recrutés parmi les citoyens en première ligne. De plus, il les avait fait avancer sans armure ni casque, avec des houes et des charrues entre les mains.
En voyant ces soldats, ou plutôt ces citoyens, attaquer sans aucune préparation, Manus n'eut d'autre choix que d'ordonner une retraite complète, incapable de les frapper. C'est ainsi que Manus et les nobles sous ses ordres essuyèrent défaite sur défaite, et qu'au bout de quatre jours, le territoire du vicomte Splus fut conquis.
La raison pour laquelle Reitas était certain de sa victoire contre Manus était qu'il avait parfaitement compris la personnalité faible et bienveillante de ce dernier.
« N'étais-je donc pas fait pour être roi, dès le départ... »
Manus avait beaucoup appris de cet incident.
« J'ai ordonné la retraite parce que je ne pouvais pas attaquer les citoyens. Pourtant, à cause de cela, ce sont ceux qui me suivaient qui ont perdu la vie. »
C'était stupide. La place d'un monarque n'était pas quelque chose qui pouvait être protégé par de douces paroles et des décisions vertueuses. Parfois, pour protéger le royaume et le peuple, il fallait être capable de donner des ordres cruels et impitoyables.
Malheureusement, Manus manquait de ces atouts.
« Kuuk ! »
« Kuk ! »
Soudain, des cris retentirent.
« L'ennemi nous a rattrapés ! »
Romils hurla d'une voix pressée et Manus se mordit violemment les lèvres.
« Si je me laissais capturer à leur place, alors tous les autres pourraient vivre... »
Alors que ses pensées atteignaient ce point,
« Ne pense pas à des choses inutiles. »
Ander, qui se trouvait à proximité, parla avec une expression rigide. Il avait lui aussi très bien compris la personnalité de Manus et savait qu'il était du genre à se sacrifier pour les autres.
« Sir Reitas est différent du Prince. Même si tu te rendais, il n'y a aucune chance qu'il nous laisse la vie sauve, nous qui avons suivi le Prince jusqu'au bout. »
Sa voix était calme.
« Restez en vie, restez en vie jusqu’au bout. Si vous abandonnez ici, alors tout sera fini. »
Manus répondit avec un sourire amer.
« Mais le royaume de Pershion est déjà tombé entre les mains du frère Reitas. Il n’y a plus d’endroit où s’échapper. »
Il scruta les visages des divers nobles alentour.
« Cherchez tous votre propre moyen de survivre. Quant à moi, j’irai rencontrer le frère Reitas... »
« Jamais ! »
Romils, ainsi que les autres nobles, hurlèrent, le visage empourpré.
« Nous suivrons le Prince jusqu’à notre dernier souffle ! »
« Si le Prince doit aller en enfer, alors nous vous suivrons en enfer ! »
C’étaient ceux qui étaient restés fidèles à travers toutes les situations de vie et de mort, et ils faisaient tous preuve d’une loyauté exemplaire. Manus ne put poursuivre, une expression bouleversée sur le visage, jusqu’à ce qu’Ander prenne la parole d’une voix basse mais ferme.
« Comme le Prince l’a dit, il n’y a plus d’endroit où fuir à l’intérieur du royaume. »
Leurs visages s’assombrirent à ces mots, mais Ander ne s’arrêta pas.
« Quittons le pays. »
Kung.
Tous affichaient des expressions qui semblaient indiquer que quelqu'un venait de leur asséner un coup derrière la tête. Au milieu de ce silence, Manus demanda d'un ton calme :
« Partir ? »
« Oui. »
Ander répondit par un bref signe de tête. Les chevaliers, les nobles et les soldats tournèrent tous leur regard vers Ander, alors que celui-ci faisait face au sud-ouest.
« Allons vers le royaume d'Amaranth. »
À cet instant, les yeux de Manus tremblèrent légèrement.
« Le royaume d'Amaranth... Roan Lancephil... »
Devait-il solliciter l'aide de Roan une fois de plus... il n'avait plus aucune dignité, mais,
« Si c'est pour eux... »
Tournant la tête, Manus contempla les visages marqués par la tragédie et la rudesse de ses subordonnés. Ils avaient été précipités dans les griffes de la mort à cause de son incompétence et de son obstination. Manus hocha lentement la tête.
« Très bien. »
Sa voix se fit plus assurée.
« Nous irons au royaume d'Amaranth. »
Il plongea son regard dans les yeux des divers officiels.
« La route ne sera pas facile. Me suivrez-vous malgré tout ? »
À peine eut-il terminé,
Dududududu !
Accompagnés par le fracas des sabots, Romils et les autres nobles le dépassèrent pour prendre la tête du groupe.
« Nous allons... »
Une voix pleine de ferveur.
« ...ouvrir la voie vers le royaume d'Amaranth ! »
La fuite, où leurs vies étaient en jeu, venait de commencer. Éperonnant sa monture, Manus s'élança à leur suite, le cœur serré par une angoisse indicible.
« Si nous survivons à cela et que nous arrivons sains et saufs au royaume d'Amaranth... »
Il serra fermement les rênes.
« Je rembourserai cette dette, c'est certain. »
Dudududu !
Le fracas des sabots des chevaux fit trembler la terre plus intensément encore, tandis que Manus, les nobles, les chevaliers, les soldats et les citoyens qui le suivaient, tous tournés vers une seule et même direction.
Leur destination était le royaume d'Amaranth.
<L'Enfant de Tallian (1)> Fin.
Traducteur : Lunargrasp
Correcteur : Deathwing