Chapitre 694
Le champ de bataille trembla.
-BOOOOM !
Une onde de choc dévastatrice déchira le terrain, faisant vibrer la terre même entre le Royaume de Celesta et l'Empire d'Arvatra. Cette étendue de terre avait été choisie maintes et maintes fois au cours de l'histoire, un sol maudit où d'innombrables guerres entre les deux nations rivales avaient laissé de profondes cicatrices.
Haut au-dessus de cette terre meurtrie, deux silhouettes s'affrontaient dans les airs. Des étincelles, des flammes et des éclairs illuminaient la nuit.
L'une d'elles était une femme aux longs cheveux bleu sombre, la princesse Lisandra Arvatra, héritière de l'Empire qui portait son nom.
Face à elle flottait une silhouette dont la beauté et l'allure brouillaient les frontières entre le masculin et le féminin. Des cheveux blond platine scintillaient sous le clair de lune, encadrant un visage qui semblait sculpté dans la glace. Il s'agissait du prince Alphonse Sylvain Celesta, du Royaume de Celesta.
Tous deux dégageaient une aura surnaturelle.
Leur duel faisait rage avec une telle férocité que même les chevaliers en contrebas, des guerriers endurcis par des années de carnage, n'osaient pas combattre à proximité. Les deux chefs brûlaient d'un éclat trop intense ; leur bataille était une tempête capable d'engloutir les hommes ordinaires. Pourtant, les soldats des deux camps ne pouvaient s'empêcher de s'interrompre, levant les yeux avec admiration devant ce spectacle, comme s'ils observaient des dieux échanger des coups.
Lisandra lança la première offensive, sa rapière étincelante. « Qu'est-ce qui ne va pas, Alphonse ? Tu as du mal contre une simple princesse ? Et tu te fais appeler Roi ! » Sa voix moqueuse perçait même le tonnerre de leurs assauts. D'une estocade précise, son arme libéra une vague de flammes bleu sombre brûlantes qui fendit l'air tel un raz-de-marée de feu.
Sylvain grimaça à ses mots, la foudre crépitant sur sa lame. En un instant, il disparut pour réapparaître derrière Lisandra, son épée tranchant l'air dans un éclair d'argent.
Lisandra pivota, sa rapière interceptant le coup avec une précision parfaite.
-BOOOM !
La collision déchira le ciel. Des ondes de choc se propagèrent jusqu'au champ de bataille, aplatissant les tentes et projetant les hommes comme des feuilles dans une tempête. Et pourtant, aucun des deux combattants ne cédait.
Le duel se poursuivit. Les minutes se transformèrent en heures. Ils s'affrontèrent encore et encore, flammes contre foudre, rapière contre épée. Pour ceux qui observaient d'en bas, c'était un combat sans fin, une bataille qui semblait ne jamais devoir se résoudre. Finalement, alors que la lune atteignait son zénith, les deux combattants se replièrent, sans un mot. C'était un accord tacite. Le combat reprendrait demain.
Les deux armées se retirèrent pour la nuit.
…
…
Dans le camp de Celesta, les feux brûlaient bas tandis que les soldats pansaient leurs blessures et murmuraient autour de bols de soupe. L'air était lourd d'épuisement, mais les conversations du camp étaient animées par l'excitation.
« Tu as vu le combat aujourd'hui ? » demanda un chevalier, les yeux écarquillés.
« Bien sûr que je l'ai vu. Son Altesse et cette femme… ils sont sur un tout autre niveau. On dirait des monstres. »
« Ne la traite pas de forte ! Le prince Alphonse va écraser cette sorcière maléfique. Attends un peu ! » cracha un autre en fixant le feu.
« C'est facile à dire, » répondit un troisième en haussant les épaules. « Mais combien de fois se sont-ils battus maintenant ? Et aucun n'a gagné. Ça fait réfléchir… »
Ils rirent nerveusement, mais sous leur bravade se cachait une vérité qu'ils n'osaient pas dire à voix haute : la princesse Lisandra n'était pas moins redoutable que leur propre prince.
Et le prince Alphonse — ou plutôt, Alphonse, telle qu'elle était réellement sous ce nom — pouvait entendre chaque mot. Les tentes n'offraient aucune barrière ; les voix de ses chevaliers parvenaient à ses oreilles bien trop facilement.
Bien sûr, elle ne pouvait pas leur dire la vérité. Que leur duel légendaire n'était pas mené avec l'intention de tuer. Que Lisandra et elle, malgré la rivalité sanglante que leurs nations leur imposaient, se retenaient à chaque fois.
Aux yeux du monde, elles étaient des ennemies jurées. Mais en vérité ? Elles étaient ce qui se rapprochait le plus d'une véritable amie pour l'une comme pour l'autre.
C'était un destin cruel. Une princesse de Celesta et une princesse d'Arvatra — nées dans des rôles qui exigeaient qu'elles se haïssent, condamnées à verser le sang jusqu'à ce qu'il n'en reste qu'une. Le monde n'attendait rien de moins que la mort de l'une d'elles pour mettre fin à la guerre.
« P–Prince Alphonse ! »
Alphonse sortit de sa tente et les chevaliers à proximité se mirent instantanément au garde-à-vous. Leurs regards la suivirent, attendant des ordres. Mais elle parla aussitôt.
« Non. J'ai besoin d'être seule. »
Et avant qu'ils ne puissent protester, elle disparut dans la nuit.
Le ciel l'accueillit. Elle vola à travers les ténèbres, ses cheveux platine captant le clair de lune, ses yeux saphir brillant faiblement tandis que le vent caressait sa peau. Ici-haut, loin de son armée, elle ressentait une liberté qu'elle ne pourrait jamais goûter sur le champ de bataille.
Plus elle s'éloignait du camp, plus son cœur s'apaisait. Elle scruta le sol jusqu'à ce que son regard accroche la faible lueur d'un arbre englouti par des flammes bleues.
Un léger sourire étira ses lèvres. Elle descendit avec grâce, atterrissant sur la terre meuble avec l'aisance de quelqu'un qui avait fait cela maintes fois auparavant.
Avant qu'elle ne puisse parler, une voix familière résonna derrière elle.
« Un rendez-vous secret entre un homme et une femme, ici au milieu de nulle part ? Les gens se méprendraient s'ils nous voyaient comme ça. »
Alphonse se retourna, croisant le regard taquin de Lisandra.
« Tais-toi, Lisandra. Et est-ce que tu es vraiment obligée de brûler un arbre à chaque fois qu'on se voit ? » demanda Alphonse d'un ton sec, les bras croisés.
Les lèvres de Lisandra se courbèrent en un sourire. « On n'y peut rien. C'est notre petit signal secret. Tu vois des flammes bleues, tu sais que c'est moi. »
« Ce n'est pas un signal, c'est pratiquement un phare, » rétorqua Alphonse en secouant la tête. « Tu es la seule au monde à utiliser du feu bleu. Un jour, quelqu'un d'autre va le remarquer. »
Lisandra haussa simplement les épaules, indifférente. « Alors trouve autre chose, Alphonse. En attendant, je garde ma méthode. »
« Peu importe… » marmonna Alphonse.
Toutes deux se mirent à marcher côte à côte dans la nuit calme, comme elles le faisaient souvent. Loin de leurs armées, loin du poids des couronnes et des trônes, elles pouvaient enfin parler librement. Leurs voix s'adoucirent, leurs pas se synchronisèrent, comme deux amies d'enfance s'éclipsant pour discuter sous les étoiles.
« Cet agaçant commandant Kason ne me lâche pas d'une semelle, » se plaignit Lisandra en donnant un coup de pied dans une pierre sur le sentier de terre. « Toujours à me faire la morale, toujours à me surveiller. Il te déteste vraiment, vraiment, tu sais ? »
« Mon chancelier te méprise tout autant, » répondit Alphonse.
« Ce chauve ? » ricana Lisandra d'un geste de la main. « S'il te plaît. Qui se soucie de ce que ce fossile pense de moi ? »
« Tu ne trouveras pas de mari avec ta langue aussi acérée, » dit Alphonse.
« Oh, vraiment ? C'est l'hôpital qui se moque de la charité. » Le sourire en coin de Lisandra devint malicieux. « Si je me souviens bien, tu n'es pas censé épouser la fille du duc Tarmias ? J'ai hâte de voir qui de vous deux sera celui qui donnera naissance… et comment exactement tu vas réussir ce tour de force. »
Alphonse lui lança un regard noir.
Lisandra cligna des yeux devant l'absence de réaction, puis rit nerveusement. « Ce silence me fait un peu peur. Ne me dis pas… que tu aimes les filles, en fait ? »
Alphonse leva les yeux au ciel. « Même si c'était le cas, tu serais quand même la dernière femme au monde que je choisirais. »
« Tu ne me mérites pas de toute façon, » renifla Lisandra avec fierté.
Son attention fut soudain attirée par quelque chose devant elles. À travers les arbres, le clair de lune scintillait sur un petit étang, sa surface vitreuse reflétant le ciel nocturne. Des oiseaux planaient au-dessus de l'eau, leurs ailes brillant faiblement sous la lumière argentée.
Les yeux de Lisandra s'écarquillèrent de plaisir. « Oh, waouh… comment avons-nous pu rater cet endroit avant ? » Elle se précipita en avant sans attendre Alphonse, son excitation bouillonnant comme celle d'une enfant.
Alphonse suivit plus lentement, mais elle dut admettre que l'endroit était magnifique.
Puis, sans prévenir, Lisandra commença à retirer ses vêtements.
« A–Attends… qu'est-ce que tu fais ? » bafouilla Alphonse, les yeux ronds.
Lisandra entra dans l'étang, complètement nue, ses cheveux bleu sombre ruisselant dans son dos alors que l'eau lui arrivait à la taille. Elle regarda par-dessus son épaule avec un sourire taquin. « C'est chaud. Ça fait un bien fou. Viens me rejoindre, Alphonse. »
Alphonse jeta un coup d'œil autour d'elle, le visage en feu. « Tu es folle. Et si quelqu'un nous voyait ? »
« Tu es trop timide pour ton propre bien, » bouda Lisandra en éclaboussant l'eau de sa main. « Il n'y a que nous ici. Allez, viens. »
Alphonse hésita, tiraillée entre l'irritation et… la curiosité. Après un instant, elle soupira et commença à déboutonner sa chemise, ses doigts trébuchant sur les boutons tandis que le sourire de Lisandra s'élargissait.
Mais avant qu'elle ne puisse en retirer davantage, des bulles perturbèrent l'eau calme devant Lisandra. Au début, elle pensa qu'il s'agissait juste d'un poisson. Puis—
-Plouf
Une silhouette jaillit de sous la surface de l'étang.
Les deux femmes se figèrent, sans voix.
Le dos large de l'intrus luisait sous le clair de lune alors que l'eau ruisselait sur ses épaules. Des cheveux argentés collaient, humides, à son cou, dépassant légèrement ses épaules. Lentement, il les rejeta en arrière d'une main, se tournant légèrement pour jeter un coup d'œil par-dessus son épaule.
Le souffle de Lisandra se coupa. Ses yeux — ces yeux argentés saisissants — croisèrent les siens pendant un instant seulement, et tout son corps se raidit.
« Lisandra ! » La voix tranchante d'Alphonse brisa le moment. Sortant de sa torpeur, Lisandra poussa un cri et se précipita immédiatement hors de l'étang.
« Q–Qu'est-ce que tu fais là ?! » cria-t-elle, la voix plus aiguë que d'habitude, le visage rouge écarlate.
L'homme ne répondit pas tout de suite. Il tourna son regard vers Alphonse, l'eau ruisselant encore de ses cheveux, avant de sortir lentement de l'étang. Heureusement, il portait un pantalon sombre, mais son torse nu était entièrement révélé — des muscles saillants, des bras toniques, sa poitrine se soulevant au rythme d'une respiration régulière.
Lisandra et Alphonse, qui n'avaient jamais vu un homme aussi naturellement dévêtu auparavant, se retrouvèrent momentanément pétrifiées, prises au dépourvu par la scène.
L'inconnu ne leur prêta aucune attention. Il se dirigea vers un arbre où une chemise séchait, la ramassa et commença à l'enfiler, boutonnant les boutons un par un. Sa voix était calme, basse et légèrement rauque lorsqu'il finit par parler.
« C'est plutôt à moi de poser la question. »
Lisandra cligna des yeux, le visage en feu. « Q–Quoi ? »
« Pourquoi êtes-vous ici ? » demanda l'homme d'un ton plat. Son regard se posa à nouveau sur Lisandra, juste une seconde — assez longtemps pour que ses yeux s'écarquillent légèrement.
Ses mots se perdirent. Il l'avait vue.
Complètement.
« Lisandra ! » lança Alphonse à nouveau, jetant les vêtements restants de son amie dans ses bras.
« ... ! » Le visage de Lisandra devint écarlate alors qu'elle se retournait et s'accroupissait, s'habillant aussi vite que possible, évitant même de regarder dans la direction de l'homme.
Une fois vêtue, elle risqua un coup d'œil. L'inconnu s'était légèrement éloigné, s'installant sur un banc en bois à côté d'un feu de camp improvisé. Il remuait les flammes avec une branche, les attisant, son expression calme.
Les deux femmes s'approchèrent du feu de camp avec prudence, Lisandra toujours rouge de honte et visiblement furieuse, tandis qu'Alphonse gardait son calme, bien que ses yeux trahissent une pointe de malaise.
L'homme — cet inconnu apparu de nulle part — ne leur accorda aucune attention. Il restait assis silencieusement devant le feu, l'alimentant de quelques brindilles, ses yeux argentés reflétant les flammes comme s'il était perdu dans ses pensées.
Alphonse finit par briser le silence. « Qui es-tu ? »
S'il s'avérait qu'il venait de Celesta ou d'Arvatra… alors cette simple rencontre pourrait mener au désastre.
« Amael, » répondit-il, son regard ne quittant pas le feu.
Alphonse fronça les sourcils. « Es-tu… d'ici ? »
Amael secoua la tête une fois, sans offrir plus d'explications.
Le silence s'étira. Alphonse et Lisandra échangèrent un regard — incertain, méfiant, curieux. Finalement, Lisandra s'énerva et, incapable de se contenir, s'assit en face de lui, s'effondrant sur l'herbe les bras croisés. Alphonse, moins impulsive, choisit de rester debout, s'appuyant contre l'arbre le plus proche d'où elle pouvait les surveiller tous les deux.
Pendant un moment, le seul son fut le doux crépitement du feu.
Puis les yeux d'Amael se levèrent, son regard argenté rencontrant brièvement le leur.
« Je ne me souviens pas vous avoir invitées à partager mon camp. »
Les deux femmes se figèrent.
« ... »
« ... »
Le visage de Lisandra se contracta, le bout de ses oreilles brûlant de rouge. Elle bondit sur ses pieds, les poings serrés. « Qui se soucie de ton camp, de toute façon ! » lança-t-elle, la voix craquant d'indignation avant de s'enfuir dans l'obscurité.
Alphonse s'attarda juste une seconde de plus, jetant un coup d'œil à Amael. Il y avait quelque chose chez lui — quelque chose d'étrangement ancré, inébranlable face à leur présence — qui la fit hésiter. Mais elle finit par soupirer et suivit Lisandra.
En la rattrapant, elle trouva son amie en train de grommeler furieusement dans sa barbe, les joues encore empourprées.
« Pourquoi es-tu si en colère ? » demanda Alphonse, amusée malgré elle.
« J–Je ne suis pas en colère ! » aboya Lisandra en retour, croisant les bras fermement. « C'est juste… il aurait pu partager, au moins ! Au lieu de ça, il agit comme si on s'introduisait chez lui. Qui fait ça ? Apparaître hors de l'eau comme une sorte de pervers… »
« Si on est honnête, Lisandra… c'est plutôt nous qui avons débarqué chez lui sans demander. »
Lisandra s'arrêta net et lança un regard noir à Alphonse. « Chez lui ? Quoi, il possède toute la forêt maintenant, Alphonse ?! »
Alphonse eut un léger sourire en coin, ce qui ne fit qu'accroître la frustration de Lisandra. Elle se détourna avec un « Hmph ! » indigné et s'éloigna d'un pas lourd.
Mais elle se figea en plein élan.
Debout devant elle, comme s'il l'attendait, se trouvait Amael.
Le corps de Lisandra se raidit. Alphonse se redressa instantanément, sa main glissant vers son épée. L'air se tendit, prêt à basculer dans la bataille.
Mais Amael n'attaqua pas. Il ne haussa même pas le ton. Au lieu de cela, il tendit simplement une branche vers Lisandra. Suspendu à son extrémité se trouvait quelque chose de délicat… et définitivement à elle.
Un soutien-gorge bleu.
Les yeux de Lisandra s'écarquillèrent d'horreur.
Son visage devint cramoisi. Avec un cri étranglé, elle arracha le sous-vêtement de la branche, brisant le bois net au passage. « T–Toi… ! » bafouilla-t-elle, incapable de trouver ses mots.
Refusant de croiser le regard de quiconque, elle passa devant lui dans une précipitation confuse, serrant son vêtement récupéré comme s'il s'agissait d'un objet maudit.
Amael jeta un coup d'œil à la branche brisée dans sa main, fronçant légèrement les sourcils. C'était son bâton robuste pour remuer le feu.
Maintenant, il était ruiné.
Pendant ce temps, les yeux bleus d'Alphonse glissèrent vers Amael, et pour le plus bref des instants, ses lèvres se courbèrent en un petit sourire amusé avant qu'elle ne se tourne pour suivre Lisandra.
Le feu continua de crépiter, projetant de longues ombres, tandis qu'Amael retournait tranquillement à son camp.