Chapitre 576
Prenant une profonde inspiration, je finis par poser la question que je retenais depuis un moment.
« Rodolf, à propos de la mort de Connor... »
Rodolf ne prit même pas la peine d'hésiter. « Oh, ça. Aucune idée de qui l'a tué. »
Je fronçai les sourcils. « Alors, qu'est-ce que tu voulais dire exactement quand tu as prétendu en savoir quelque chose ? »
Il expira bruyamment par le nez, les bras croisés sur la poitrine. « Mon frère. »
Cela capta toute mon attention. « Lequel ? »
Rodolf avait deux frères aînés : Jefer Moonfang et Brian Moonfang. Aucun des deux n'était du genre à se mêler de conflits insignifiants, mais ce n'étaient pas des saints pour autant.
« Jefer », dit-il, son ton devenant plus sérieux. « Il était très souvent en contact avec Connor, surtout dans les jours précédant sa mort. Ils se sont vus plusieurs fois, mais je ne sais pas du tout de quoi ils parlaient. Ça avait l'air sérieux, mais Connor ne m'a jamais rien dit. »
« Tu te moques de moi ? Tu sais bien que mon frère et Dereck Zestella ont été retrouvés morts ensemble, non ? »
L'expression de Rodolf s'assombrit, ses yeux se plissant. « Attends... Tu es en train de dire que mon frère les a tués tous les deux ? »
Je secouai la tête. « Je dis que ton frère et Connor ont fait équipe pour tuer Dereck. Ils ont dû découvrir que Dereck était impliqué dans la mort de la Prophétesse, l'ont confronté à ce sujet, et la situation a dégénéré. »
Rodolf fronça les sourcils. « Alors pourquoi diable Jefer aurait-il tué Connor ? Ça voudrait dire qu'il l'a poignardé dans le dos. »
« Je ne sais pas », admis-je. « Mais je vais lui demander moi-même. Il doit bien y avoir une raison. »
Rodolf me fixa longuement avant de claquer la langue de frustration et de se laisser aller contre le dossier de sa chaise. « J'ai toujours eu l'impression qu'il cachait quelque chose, mais je n'avais aucune idée de quoi. »
Je ricanai. « Comme si tu avais pu le deviner de toute façon. »
Rodolf se hérissa. « Tu veux mourir ?! »
« Bon, ça suffit, vous deux. » Cylien soupira en se massant les tempes. « Concentrons-nous sur ce qui compte vraiment. Behemoth se prépare à attaquer... que veut-il exactement ? »
« Le corps de Behemoth est scellé sous cette grotte. Ils prévoient d'envahir les lieux, de briser le sceau et de le ressusciter en utilisant les deux Cornes qu'ils ont en leur possession. »
« Ouais, ouais, je me souviens de cet Événement », acquiesça Rodolf avec un sourire en coin. Puis, comme si quelque chose venait de faire tilt, son expression devint grave. « Attends... il n'y avait pas une Héroïne destinée à mourir dans celui-ci ? »
« Hein ? » Je clignai des yeux, pris au dépourvu par ses paroles.
« Si, j'en suis sûr ! Dans ma session, celle qui est morte, c'était Roda. »
« A–Attends ! Roda va mourir ?! » La voix de Cylien monta dans un accès de panique.
Rodolf haussa les épaules. « Ça pourrait être n'importe laquelle des Héroïnes, en réalité. Dans ma partie, c'était Roda. » Son regard se tourna vers moi. « Et dans la tienne ? »
Je me grattai la tête, essayant de fouiller dans mes souvenirs.
C'était qui, déjà ?
« C'était soit Elizabeth... ou peut-être Cylien ? »
« Qu'est-ce que tu viens de dire ?! » La voix de Rodolf descendit d'une octave alors qu'il m'empoignait par le col.
Je grognai en le repoussant. « Pourquoi tu t'énerves contre moi comme si c'était moi qui allais la tuer ?! »
Cylien, le visage pâle, murmura avec anxiété : « J–Je vais mourir... ? »
Je levai rapidement les mains pour tenter de la calmer. « Détends-toi, Cylien. Ce n'est qu'un jeu. »
Mais Rodolf secoua la tête, son sourire ayant complètement disparu. « Non, non, si une Héroïne est condamnée à mourir, alors c'est sérieux. » Ses sourcils se froncèrent. « J'ai un mauvais pressentiment... Attends, attends une seconde. Tu as joué au premier jeu l'année dernière, non ? Dans l'Événement du Donjon d'Enigman, une Héroïne était censée mourir quoi qu'il arrive, mais tu l'as empêché, n'est-ce pas ?! »
J'hésitai.
Les yeux de Rodolf se plissèrent. « Qu'est-ce qui s'est passé ? »
Je lâchai un long soupir avant de répondre finalement. « Louisa est morte. »
« ... »
Rodolf se renversa en arrière, les poings serrés. Je pouvais voir la panique se lire sur son visage.
Je comprenais pourquoi il était si tendu. Même si ce n'était qu'un jeu, savoir qu'une Héroïne était censée mourir dans cet Événement rendait la chose étrangement réelle.
« Qui est Louisa ? » demanda Cylien avec hésitation.
Rodolf se tourna vers elle, sa main se serrant autour de la sienne. « C'était l'Héroïne du Premier Jeu... tout comme tu l'es pour le Second. Mais ne t'en fais pas, Cylien. Je te protégerai. Ou mieux ! Tu devrais annuler ce voyage ! »
« Q–Quoi ? Pourquoi j'annulerais le voyage ? Ce n'est qu'un jeu, non ? » Cylien fronça les sourcils en croisant les bras.
Rodolf hésita. « Je veux dire... juste par mesure de sécurité... »
« Quelle sécurité ? » rétorqua Cylien, les yeux plissés. « Tu as dit que tu me protégerais, non ? Alors je suis plus en sécurité à tes côtés. » Elle renifla et détourna le regard, signifiant clairement qu'elle n'avait aucune intention de reculer.
Rodolf soupira, me jetant un regard désespéré en quête de soutien. Mais je remarquai à peine sa supplique. Mon esprit était ailleurs.
Une Héroïne allait mourir ?
Celeste, Cylien, Roda, Elizabeth... L'une d'entre elles ?
Non. Ça pourrait être n'importe laquelle. Cela signifiait qu'Alicia, Amelia et Jennyfer étaient aussi en danger. Et Myrcella... bien qu'au moins, elle ne soit pas à Fangoria.
Un mauvais pressentiment me rongeait les tripes.
« Rodolf... Nous ne pouvons en aucun cas les laisser ressusciter Behemoth. »
Rodolf croisa mon regard, son expression insouciante habituelle remplacée par quelque chose de bien plus sérieux. Il fit un bref signe de tête. « Compris. »
« Très bien, changeons de sujet », dit Cylien, avant de se tourner soudainement vers moi, le ton faussement doux. « Nyr, tu veux bien me dire pourquoi j'ai vu Celeste au bord des larmes tout à l'heure ? Ne me dis pas que tu n'as pas assumé après avoir couché avec elle ? »
Je me raidis. « A–Attends ! Je n'ai jamais couché avec Celeste ou quoi que ce soit ! » Je remuai les mains en signe de protestation. « Je pensais juste... qu'on ne finirait pas ensemble. Son frère et son père me détestent. »
Rodolf ricana. « Tu m'étonnes qu'ils te détestent. Tu as donné la Graine et épousé cette Princesse. Je ne m'attendais pas à ce que tu sois ce genre de type. D'un autre côté, tu as ignoré Ephera et Shayna jusqu'à la toute fin, tout ça à cause de ta paranoïa. »
Je fronçai les sourcils. « Ne me traite pas de salaud tout de suite. J'avais mes raisons, mais pas celles auxquelles tu penses. »
Cylien pencha la tête, son sourire un peu trop innocent. « Bien sûr, Nyr. On te croit. »
Rodolf gloussa, son sourire en coin revenant. « Le problème, c'est que ce type n'est plus seulement Nyr. C'est un mélange bizarre d'Amael et de Nyr. Qui sait quels genres de "bizarreries" Amael lui a transmises ? »
« Rodolf ! » Cylien lui lança un regard noir.
Je grognai audiblement. « Profitez bien de votre petite séance de complicité. J'en ai fini. »
Sur ce, je me levai et m'éloignai, les laissant à leurs chamailleries.
Je sortis de la cafétéria, les mains dans les poches, sans rien d'autre à faire dans un endroit aussi ennuyeux.
« Lâche. »
« Traître. »
Les mots glissèrent dans l'air, à peine plus haut qu'un murmure, mais suffisamment pour me faire m'arrêter net.
[<Edward…>]
Je me retournai juste à temps, mes doigts se refermant sur le manche d'un couteau qui fonçait vers mon dos. Pathétique. Pensaient-ils vraiment qu'un simple couteau pouvait me faire quoi que ce soit ? Ce n'était pas censé me blesser, mais plutôt m'humilier.
Je soupirai, faisant tournoyer la lame entre mes doigts avant de laisser mon regard balayer la cafétéria. Toutes les têtes s'étaient tournées, mais dès que mes yeux croisèrent les leurs, la plupart détournèrent le regard, feignant un intérêt soudain pour leurs assiettes.
« C'est moi le lâche ? » demandai-je, un sourire lent étirant mes lèvres. « Ou celui qui attaque par derrière ? »
Le silence s'installa, évidemment.
[<Tu devrais juste les ignorer… Ils ne valent pas ton temps, Edward.>]
Je le savais. Vraiment. Mais même moi, j'avais mes limites. Quiconque ayant un minimum de respect de soi ne laisserait pas passer ça.
Mes pas résonnèrent tandis que je me dirigeais vers une table précise. Un groupe d'elfes y était assis, leur bavardage autrefois bruyant n'étant plus que des murmures étouffés. L'un d'eux, celui que je cherchais, était littéralement en nage, ses mains tremblant sur la surface en bois.
« Quel est son nom ? » demandai-je en essuyant la lame sur la chemise d'un elfe à proximité, qui tressaillit mais n'osa pas protester.
« L-Lyn… Elaryon… » bégaya l'elfe.
« Oh ? Une branche cadette de la Maison Elaryon. » Je laissai échapper un petit rire. « Ça explique l'arrogance. »
D'un pas lent, je comblai la distance jusqu'à me tenir juste derrière lui.
« T–Tu ne devrais pas… »
-BAM !
Avant qu'il ne puisse finir, je lui écrasai le visage dans son assiette. La table en bois craqua sous la force, les assiettes et la nourriture s'écrasant au sol. Un chœur de halètements parcourut la cafétéria alors que Vyne tombait au sol, gémissant, du sang coulant sur son front.
« Tu es bien silencieux maintenant », dis-je en lui donnant un coup de pied sur le côté avec la pointe de ma chaussure.
« J–Je suis… désolé », articula-t-il en se tenant la tête.
« Alors peut-être que tu n'aurais pas dû le faire si tu comptais juste te dégonfler après. » Je levai le pied, prêt à écraser —
« Arrête ça. »
Une voix m'arrêta. Je tournai légèrement la tête, croisant le regard de Dentiel Elaryon.
« Qu'est-ce que tu fais ? C'est une académie, pas un champ de bataille », dit-il d'un regard froid.
Je soupirai en reposant mon pied au sol. « Il m'a insulté et a lancé un couteau. Il aurait pu me tuer. » Je fis un geste vague vers le désordre autour de nous. « Je lui donnais juste une leçon. »
« Je pense que tu en as assez fait », dit Dentiel. Son regard se tourna alors vers les hommes derrière lui. « Emmenez-le à l'infirmerie. »
Ils s'avancèrent, prêts à traîner Vyne, mais avant qu'ils ne puissent le faire, je pressai mon pied contre son dos, lui arrachant un nouveau gémissement de douleur.
« Ce n'est pas à toi de décider quand j'en ai assez », dis-je, mes yeux fixés sur ceux de Dentiel. « En tant que victime, cette décision me revient. »
Les quelques étudiants qui s'étaient précipités pour aider hésitèrent, leurs regards oscillant entre moi et Dentiel en quête d'aide.
L'expression de Dentiel s'assombrit, ses yeux se plissant. « Est-ce que tu comprends au moins ta position actuelle ? Es-tu vraiment prêt à l'aggraver, juste pour faire étalage de ta force ? »
Je le fixai un instant de plus, puis ricanai. Sans un mot de plus, je donnai un coup de pied dans le corps inerte de Vyne, le faisant rouler sur le sol jusqu'à ce qu'il atterrisse aux pieds de Dentiel.
« Débarrassez-moi de ce déchet », murmurai-je, lui tournant déjà le dos.